« Entre épreuves personnelles, contraintes d’atelier et conquête artistique, Artemisia Gentileschi est une figure singulière de peintre femme au XVIIᵉ siècle. À partir de son parcours, Pierre Curie éclaire les spécificités des trajectoires féminines parmi les artistes de l’Europe baroque. »
« Dans quelles conditions peut-on exercer la peinture à titre professionnel lorsqu’on est une femme au XVIIe siècle ? En revenant sur les conditions de sa formation et de sa consécration comme artiste, de son vivant même, Pierre Curie, conservateur du musée Jacquemart-André, revient sur les raisons justifiant une nouvelle exposition Artemisia, treize ans après la dernière à Paris (musée Maillol, 2012). Au-delà de son destin tourmenté et du viol dont elle a été victime, Artemisia Gentileschi compte en effet parmi les principales artistes ayant contribué à la diffusion du caravagisme. Sa longue carrière explique aussi une production importante et d’une grande variété, représentative des types de commandes en vogue en Europe méridionale de la première moitié du XVIIe siècle, avec « un style très changeant en fonction des milieux dans lesquels elle a travaillé, en fonction des besoins et des demandes de sa clientèle, des courants de la mode ».
« La Paix des Dames de 1529 est un moment singulier de l’histoire des relations internationales, où des femmes de haut rang, Louise de Savoie et Marguerite d’Autriche, respectivement mère et tante de deux souverains ennemis, François Ier et Charles Quint, ont servi d’intermédiaire pour rétablir la paix. Le cas de 1529 sert dès lors à élargir l’étude sur une thématique plus générale, « faire la paix » à la Renaissance, et à s’interroger sur la place des femmes dans la politique de l’époque. Le traité, remis dans son contexte plus vaste des Guerres d’Italie et de la rivalité entre la France et l’empire des Habsbourg, est étudié sous plusieurs angles : personnalités impliquées, conséquences géopolitiques, cérémonial et communication, réalité matérielle des documents et processus juridiques en cours d’affirmation dans les relations diplomatiques. Le cas de 1529 sert dès lors à élargir l’étude sur une thématique plus générale, « faire la paix » à la Renaissance. Le fait que les négociations aient été conduites par deux princesses amène à s’interroger sur la place des femmes dans la politique de l’époque, les mutations à l’œuvre dans le personnel administratif et politique au service des souverains, et sur la mémoire que les traités ont laissés derrière eux, tant dans l’imaginaire collectif que dans les ressources mobilisables par les praticiens de la diplomatie (archives royales, patrimoine familial des clans servant la couronne). Les différentes contributions rassemblées dans le volume permettent de répondre à une partie de ces questions, et mettent en lumière la professionnalisation progressive d’une nouvelle discipline à la charnière du Moyen Âge et de l’époque moderne. »
« Critique de l’ouvrage pour La vie des idées par Bertrand Lançon auteur, notamment de La chute de l’Empire romain, une histoire sans fin (Perrin, 2017:
Passerelle entre l’Empire romain tardif et le haut Moyen Âge, charnière entre l’Orient romain et les royaumes de l’Ouest, Ravenne a été davantage qu’une capitale : une entité politique au croisement de plusieurs mondes.
C’est une heureuse initiative qu’ont eue les éditions Passés composés de publier une traduction du livre que Judith Herrin a consacré à Ravenne entre le IVe et le IXe siècle, paru chez Penguin Press en 2020. Il s’agit d’une belle édition, agréablement traduite, superbement illustrée de planches en couleur, avec notes et index. La bibliographie sélective de trois pages apparaît comme sa seule faiblesse, car les sources sont parfois incomplètement référencées.
Cette somme de plus de 500 pages vient combler en France une lacune éditoriale devenue criante pour quiconque s’intéresse à l’Antiquité tardive et au haut Moyen Âge, période où les historiens placent la genèse de l’Europe. Ravenne y tient une place éminente et originale, qui méritait une telle monographie, sous le signe de la longue durée (pas moins de cinq siècles).
Un mélange original
Mettons d’emblée à la corbeille le bandeau « à l’estomac » choisi par l’éditeur, « Quand l’Occident naît des ruines de l’Empire romain » : il est suranné dans les erreurs qu’il véhicule. L’Occident existait déjà auparavant et l’Empire romain n’a pas pris fin dans les ruines. Ravenne est une passerelle entre l’Empire romain tardif et le haut Moyen Âge. Son mélange original entre Italie ostrogothique, prolongation byzantine, intervention lombarde et tutelle carolingienne, dessine un creuset européen pluriséculaire.
De ce point de vue, l’auteure combine avec talent les deux polarités historiographiques qui tentent souvent les historiens anglo-saxons : la Ravenne de l’Antiquité tardive était-elle un sarcophage de la romanité ou le creuset d’un nouveau monde ? Une bipolarisation simpliste n’est pas de mise, car les deux termes ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. C’est en tant que foyer culturel romano-byzantin rémanent qu’elle a nourri les empreintes ostrogothiques, lombardes et franques. Comme Rome avait préalablement digéré l’héritage culturel hellénique.
Le plan adopté par Judith Herrin, byzantiniste britannique émérite, est chronologique. Il dessine de ce fait une ligne claire, classique, qui apparente parfois son livre à un manuel. Le mérite en est que Ravenne est étudiée et racontée dans ses contextes successifs. Elle n’est pas qu’une ville, qui plus est capitale, mais une entité politique au croisement de plusieurs mondes. La perpétuation de son lien avec Constantinople en a fait un reliquat romano-byzantin dans l’Occident des royaumes romano-barbares. En témoigne la richesse des vestiges monumentaux que conserve la ville aujourd’hui.
2021 : Judith Herrin, « Ravenne et Constantinople aux VIe-VIIIe siècles : influences et détracteurs grecs »
« Dans cette conférence illustrée (donnée aux membres et sympathisants de la Ligue le 30 mars 2021), le professeur Judith Herrin aborde le statut de Ravenne comme avant-poste de l'empire en Occident ; son importance pour les liens diplomatiques, militaires et culturels avec Constantinople et la culture grecque ; et la preuve de la connaissance et de l'appréciation du grec du début du Moyen Âge au sein de la ville. Elle nous fait découvrir quelques-uns des principaux monuments et vestiges de la ville du VIe au VIIIe siècle.»
“Des temps mérovingiens ne surnagent aujourd’hui que quelques images d’Épinal : le vase de Soissons, la culotte du bon roi Dagobert, etc. Si rien ne prédisposait les rois des Francs à diriger un vaste territoire en Europe, il y eut pourtant une dynastie qui occupa le trône trois siècles durant, plus que toutes autres à l’exception des Capétiens.
Comment les Mérovingiens parvinrent-ils à un tel succès ?
Pour comprendre la création de cet empire informel et sa pérennité, Bruno Dumézil sollicite, à nouveau frais, l’ensemble de la documentation. De Childéric et son fils Clovis aux « rois fainéants », l’auteur montre que le monde mérovingien se maintint parce qu’il fut sans cesse agité de mouvements, que l’on peut considérer comme des crises ou comme des réformes, mais qui obligeaient de multiples acteurs à s’investir dans la vie du royaume : institutions, relations avec le roi, identités présentes ou passées, tout pouvait être discuté ou reformulé. Tel fut le monde de Théodebert le Grand, Brunehaut, Chilpéric Ier, Frédégonde et de leur famille, tel fut l’empire des Mérovingiens.
Lors de cette soirée, Bruno Dumézil évoquera également sa toute dernière publication, Charlemagne (PUF, 2024). »
Quand la France s’enflammait autour de la loi sur l’immigration,
à Bruxelles les Vingt-sept, dont la France, s’entretenaient sur un pacte
migratoire et s’accordaient sans défaillance ni italienne (Meloni) ni
hongroise (Orban)… A moins de deux heures de train, le Palais-Bourbon était un théâtre
des variétés mélodramatiques sous les rires narquois du RN qui s’amusait de la
façon dont il avait emmené le « en même temps » présidentiel dans une
nasse…Une nasse mais de comédie.
En fait, il s’agissait de faire croire aux Français que
notre Etat avait encore la main sur les flux migratoires, de masquer le choix
européen et de nous rejouer comme à l’époque du mariage pour tous, une illusion
de souveraineté.
Que le Conseil Constitutionnel tacle ou pas cette loi votée
non promulguée, nous savons tous qu’in fine, le dernier mot reviendra à l’Union
européenne. Regardons bien ce qu’il en sera pour le nouveau parlement
néerlandais qui a voté la reprise de sa maitrise des flux migratoires… :
Bruxelles ne restera pas les bras croisés
Bien des commentateurs ont dit la victoire tactique du RN (exact),
la défaite nette d’Emmanuel Macron (exact) et les sondages placent évidemment
le parti de Marine Le Pen très haut (il en est ainsi à chaque fois) le sera-t-il
en avril 2024 ?
Il faut bien convenir que la majorité française a acté l’acceptation
du cadre fixé par l’Union européenne, seuls les partis souverainistes s’y
opposent et ne recueillent que des suffrages mineurs faute de proposer un autre
projet européen. Il y a les souverainistes partisans d’un FREXIT pur et dur
(UPR), ceux qui mélangent problématiques migratoires et incurie européenne mais
sans proposer une sortie (pas davantage de l’OTAN) (Eric Zemmour, Marine Le Pen…etc).
En réalité, la situation est bloquée, la marge de manœuvre bien ferrée.
Le retournement de veste de Giorgia Meloni sans oublier les
discours bonimenteurs de Viktor Orban qui manœuvre tel un Erdogan pour obtenir des
choses que le public ne connait pas, ne prédispose pas l’électeur français à des
sauts dans l’inconnu. Aujourd’hui, la voix souverainiste ne pourrait être
entendue que dans une géographie européenne.
Tout ce brouhaha politico-médiatique avec une démission ministérielle
d’Aurélien Rousseau qui a visiblement oublié la réalité bruxelloise, ne débouchera
pas sur de grands changements hormis la mise en évidence de la fragilité du « en
même temps » et d’un Chef de l’Etat qui enrageant de ne pas pouvoir se
représenter en 2027 « attendrait » des tragédies pour avoir une
modification constitutionnelle. Convenons que cela donne une ambiance mauvaise
avec tout de même le mérite de faire sortir les loups des bois, ainsi, les ONG
qui profitent des largesses étatiques pour « manager » les migrants
(terme qui devient général puisqu’il met dans le même sac, les exilés comme les
étudiants), de remontrer une gauche et une droite qui du fait européen, de l’Otan,
de la doxa, libéralo-sociétale tendance wokiste sont en définitive très proche…là encore bien
des illusions pour les électeurs !
Conférence de 2020 « La Ligurie tire son nom du peuple préhistorique qui l’occupait lorsque Rome la soumit, non sans mal, à l’aube du IIe siècle av. J.-C. Le petit nombre de villes romaines fondées tout au long d’un étroit littoral barré par la chaîne des hauts massifs des Alpes ligures ainsi que la continuité d’une occupation des anciennes cités antiques justifient la bien médiocre conservation de celles-ci. À partir des XIe et XIIe siècles, les Ligures tirèrent efficacement parti de leur positionnement maritime avantageux ce qui leur permit, après avoir notoirement contribué au reflux de la menace sarrasine, de participer au renouveau du grand commerce méditerranéen. Une cité devait plus que toute autre tirer son épingle du jeu, il s’agit de la république de Gênes qui, après avoir vaincu sa principale rivale, Pise, à la bataille de la Méloria en 1284, s’imposa face à Venise comme un des principaux acteurs du jeu économique, financier et politique du bassin méditerranéen. Maîtresse de la quasi-totalité de la Ligurie ainsi que d’un empire colonial s’étendant depuis la Corse jusqu’à la Crimée, la cité connaitra pourtant plusieurs graves crises politiques tant intérieures qu’extérieures à la fin du Moyen Âge dont s’efforceront de profiter le royaume de France puis les Habsbourgs. »
Gênes : entre gothique et renaissance, le siècle d'Andrea Doria (XVe - XVIe siècles)
Gênes : grandeurs et misères, chronique artistique d'une métropole méditerranéenne (XVI-XXe siècles)
“À
propos de : Samuel K. Cohn, Jr., Popular Protest and Ideals of
Democracy in Late Renaissance Italy, Oxford University Press, 2021
Sous le tumulte des guerres d’Italie, la Renaissance est
aussi un temps de révoltes sociales et de résistances collectives. Par
l’élaboration de concepts et idéaux démocratiques, la contestation serait-elle
le creuset de notre modernité politique ?
En près de trois décennies,
Samuel Cohn a fait sien le thème de la révolte et de la rébellion à la fin du
Moyen Âge et pendant la Renaissance, avec une demi-douzaine d’ouvrages relatifs
au sujet, consacrés tant à l’Angleterre qu’à l’Italie, à la France ou la
Flandre. Le sujet était plus à la mode dans les années 1960 à 1980 – notamment
en France avec quelques ouvrages devenus classiques comme les Fureurs
paysannes de Roland Mousnier, les Ongles bleus de Michel Mollat et
Philippe Wolff, ou les Croquants et Nu-pieds d’Yves-Marie Bercé. Puis il
avait souffert d’un certain enfermement dans la querelle entre historiens
marxistes et non-marxistes, mais aussi de diverses relectures sous l’influence
des sciences sociales, de la psychologie et des « représentations mentales »,
rarement accompagnées d’un véritable approfondissement des sources.
L’arrière-plan social des guerres d’Italie
À
l’inverse, Cohn s’est efforcé de refonder l’étude des révoltes, en débutant par
le Moyen Âge, pour dresser ouvrage après ouvrage une histoire sur la longue
durée, s’émancipant de la distinction classique entre un « modèle »
moderne – la révolution – et des formes prémodernes, forcément inabouties. Il
s’est aussi éloigné, dès l’origine, des études n’éclairant les mouvements
contestataires que sous l’angle social et ne voyant souvent là que des
phénomènes structurels, dépourvus d’organisation réelle comme de revendications
pleinement politiques, au-delà du règlement d’une situation momentanée de crise
(difficultés alimentaires, résistances à l’impôt).
Samuel
Cohn aborde les révoltes populaires italiennes de la Renaissance à l’intérieur
d’un cadre strict : celui des guerres d’Italie (1494-1559), période
propice aussi bien aux résistances contre les incursions étrangères, qu’aux
soulèvements face à l’impact économique et social des conflits. Sur le plan
méthodique, Cohn se saisit d’une collection de sources aussi vaste que
possible. Le propos est ainsi fondé sur le démontage minutieux d’archives
diplomatiques et judiciaires, en particulier les suppliques adressées aux
gouvernants, ou encore les registres criminels mentionnant certains rebelles et
leurs actes. S’y ajoutent les sources narratives, d’une incomparable richesse
pour la période : chroniques, mais aussi correspondances publiques et
privées, journaux et mémoires, émanant souvent de l’important personnel
administratif et diplomatique des cités et républiques italiennes (p. 7-10).
Le
travail quantitatif réalisé à partir de ce corpus a permis à l’auteur de
recenser pour la période 751 événements sur la péninsule italienne, dont
témoigne au moins une source (on peut cependant regretter l’absence de tableau
récapitulant les données). Une analyse fine met aussi en évidence leurs
facteurs principaux, et leur localisation (p. 18-21). La répartition
géographique des événements corrige d’ailleurs quelques a priori : si
Milan ou Naples sont les principaux théâtres de révoltes sur la péninsule
(respectivement 63 et 54 pendant la période), il en va presque tout autant de
Modène (49). À l’inverse, Florence, surexposée dans l’historiographie des
révoltes populaires du fait du caractère éminent des événements la concernant
(le renversement des Médicis et l’avènement de Savonarole en 1494, puis
l’établissement de la République, le rétablissement des Médicis en 1512, et
ainsi de suite) connaît en réalité comparativement assez peu de troubles à la
même période (p. 18).
« Cycle "Histoire et Mémoire. Bibliothèque municipale de Lyon
Ce travail est parti d’un étonnement : celui suscité par les affirmations d’Alfred Rosenberg : « Les Grecs étaient un peuple du nord », ou celles d’Hitler pour qui il existait une « unité de race entre Grecs, Romains et Germains ». Soucieux de donner un passé glorieux à une Allemagne de surcroît humiliée (« Nous n’avons pas de passé », affirme Hitler qui déplore que les archéologues SS s’obstinent à fouiller les bois de Germanie pour n’y exhumer que de mauvaises cruches…), le Reich met en place la réécriture d’une Antiquité racialisée qui annexe la Méditerranée à la race nordique : cette référence antique racialisée offre dès lors aux nazis, malgré les oppositions vite réduites au silence, et grâce à l’étonnante démission intellectuelle des savants gagnés à la cause du national-socialisme, « l’opportunité de fabuler un discours des origines » . Celui-ci sera largement orchestré par une multitude de vecteurs, une intense propagande. L’historien se retrouve au cœur du projet nazi : il s’agit de dominer non seulement le présent et l’avenir, mais aussi un passé réécrit et instrumentalisé. « Peut-être peut-on voir là l’utilité de l’historien : l’historien tire sur les postiches, mouche les chandelles, se pend aux drisses et fouille dans les coulisses. Il interrompt la représentation et arrache les spectateurs à l’aliénation de l’illusion qui, si l’on s’abandonne à la volonté des acteurs ne cesse jamais. Contre un mythe de mort, il ne voit de remède que dans la mort du mythe, tout comme Robert Anthelme, qui dans l’espèce humaine, note, à propos de l’un de ses gardiens SS : Ce qu’on voudrait, c’est commencer par lui mettre la tête en bas et les pieds en l’air. Et se marrer, se marrer […]. C’est ce que l’on a envie de faire aux dieux. Extrait de la conclusion de Le national-socialisme et l’Antiquité.
Johann Chapoutot, historien, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Grenoble. "