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lundi 12 novembre 2018

De l’itinérance mémorielle au forum : Macron, théâtreux ambulant N°4575 12e année


L’itinérance mémorielle d’Emmanuel Macron  fut un mélange d’hommages aux morts, de carburant et d’écoute sociale où ne paraissait plus le fameux « coup de pompe présidentiel » devait connaître son apothéose les 10 et 11 novembre lors des cérémonies autour du centenaire de l’armistice de 1918 avec pour point d’orgue d’installation d’un forum du multilatéralisme situé dans une halle de la Villette au nord de Paris presque en périphérie.
Il n’est pas donné à beaucoup de savoir tenir une ligne, de s’y tenir, de garder une hauteur, le temps pour le peuple de bien lire le message adressé. Emmanuel Macron ne tint pas vingt-quatre heures et d’un coup se mêlant des questions d’essence, de conflits sociaux descendit de son piédestal pour écouter des problèmes domestiques lesquels en toute logique, dans ce moment particulier, revenaient de droit aux ministres. L’itinérance fut celle d’un théâtre ambulant de champ en champ, trimbalant en peu de tout, offrant une tournée pour attirer le chaland et trébuchant sur le cas Pétain. Emmanuel Macron répondait à un Français que le maréchal Pétain avait été un grand soldat avant de commettre l’irréparable, déclenchant un tir de batterie qui lui fit tourner casaque en moins de deux heures. Dans un autre moment, il évoqua l’armée européenne afin de se défendre contre la Russie qui sauva l’Europe en 1914 et en 1942, la Chine qui ne nous envahie jamais et les Etats-Unis, oubliant que nous étions dans l’OTAN jusqu’au cou ! En fait d’armistice, Emmanuel Macron rallumait la flamme belliqueuse sous couvert de promouvoir un multilateralisme qu’il opposerait, dit-il, au nationalisme l’exact opposé, selon lui du patriotisme : à quoi peut ressembler une patrie sans nation ?  A moins qu’il regarde une nation dans son sens ancien,  de la nation au sein d’un empire ou d’une souveraineté globale qui cohabite avec d’autres sans se confondre ?
Ce multilateralisme revendiqué du Président oublie de rappeler que ceux qui le mirent sur orbite sont des globalistes ou mondialistes : dans leur univers où est donc le multilateralisme? Se faire l’avocat du mulilateralisme pour dénoncer le Brexit et l’élection de Donald Trump alors même que ne sont admis aucune critique est un exercice mené par Emmanuel Macron dans un parfait cynisme doublé d’un mensonge. Si Hillary Clinton avait vaincu Donald Trump, on verrait le successeur de François Hollande répercuter au mot près tout propos de la Maison Blanche !
Il ressort de cette semaine que l’armistice célébré n’est qu’un intermède dans un processus que personne ne maitrise, que le forum installé n’est en rien un parallèle avec les traités de 1919/1920, bien éloigné de toute société des nations, de toute société même. Chacun est pressé de rentrer chez soi. Il y a de part et d’autre, il est vrai bien des somnambules. Entre un globalisme nécessairement dangereux car il ferait fi des différences et une démondialisation toute aussi redoutée, est le trou noir de l’équilibre que nul se sait plus dessiner..
Ces commémorations sous la pluie avaient tout de l’incertitude, d’une impuissance, d’une fatalité. Ne parla-t-on pas plus du multéralisme que de paix ? Combien de tués ce jour au Yémen ?



Jean Vinatier
Seriatim 2018

dimanche 11 novembre 2018

Les monuments aux morts : mémoire républicaine ? N°4574 12e année


Je reproduis mon article de novembre 1996.

« La France et plus encore les Français voient dans les monuments aux morts un témoignage aussi mystérieux que présent inscrit dans le paysage collectif. Situés sur une place publique ou en un lieu central dans les villes et villages ; leurs formes et les listes, celles des hommes morts pour la patrie en 14-18 puis en 39-45, en Indochine et même en Algérie, soulignent l’importance accordée par la Nation. Il est vrai que ces érections n’ont été le résultat ni d’une initiative privée, ni de l’Etat. Ce sont les communes, ce sont les citoyens dans leur groupement civique de base, le peuple donc en ses comices, qui en permirent l’édification.
Voilà qui nous amène à l’Histoire, à la  Mémoire.
Les mois après novembre1918 n’allaient-ils  pas bouleverser les liturgies républicaines parce que, pour la première fois, on solennisait non des principes mais des citoyens concrets ? La Patrie rendait hommage aux héros morts.
Pour la République, voir des monuments qui ne préjugeaient pas des opinions des hommes et des femmes où les emblèmes religieux étaient absents établissait les manifestations civiques et unitaires qu’elle n’espérait plus. Mais, pouvait-elle accepter une cérémonie sans militaire où la sonnerie aux morts s’imposait dans un premier temps à la Marseillaise puis laissait la place à une procession funéraire, émouvante, silencieuse ? Le problème de la commémoration se posait donc fortement à un moment où le régime restait toujours perturbé par sa légitimité mémorielle.
La question commémorative remontait loin…au 18 juillet 1789 date à laquelle on songea à célébrer le 14 juillet1 ! Fixer sa mémoire, conjuguer son irréalité voilà des nécessités tôt surgies ! Ni la Bastille, ni Valmy, ni 1830, ni 1848 et moins encore 1870-1871 sans parler de 1875 ne permettaient à la République d’être reconnue : n’était-ce point là une chronologie terrible de la crise du consensus ?
1914 vit un pays apparemment désuni, se rassembler quasiment à l’unanimité dans la défense nationale. La Marne puis Verdun marquèrent, par le sang versé des soldats issus de toutes les conditions sociales, de toutes les opinions, politiques, philosophiques, religieuses, l’unité sacrée. L’incroyable capacité de résistance des soldats des années 1916-1918, celle de l’homme combattant, du poilu2. Les anciens combattants en imposant à l’Etat le 11 novembre comme fête nationale affirmaient l’importance d’un symbole plus que fondamental, fondateur non de Victoire mais de Délivrance.
Les cérémonies apparurent comme le seul culte républicain réussi et « arrivé » dans l’unanimité populaire. La République aurait-elle son culte ou sa mystique ? Elle qui s’était heurtée depuis le début à la difficulté de se personnifier ? Ni la Déesse Raison, ni même « Marianne » n’avaient pu faire vibrer d’un seul cœur les foules. La fête, elle-même du 14 juillet n’avait pu devenir relativement populaire que par le biais d’une organisation savante…et le calendrier des vacances scolaires3. Or, la Patrie rendant hommage aux citoyens faisait la République. Le monument aux morts devenait un lieu privilégié non d’une mémoire de la République – qui avait échoué dans sa mode de la « statuomanie » (1880-1914)4- mais d’un culte républicain au sens de religion nationale.
N’était-ce point là l’une des conséquences de l’école républicaine aux principes acceptés par tous via la « mémoire apprise », celle qui s’était constituée à partir de l’enseignement historique inculqué ? Le régime qui devait incarner des valeurs et apporter une sorte de salut, réussissait donc à populariser sa foi. Les monuments aux morts érigés dans quelques 38 000 villes et villages le furent pour défier le temps : par les matériaux utilisés (pierre, bronze…etc.) qui résistent aux intempéries et qui par leur noblesse ont toujours servi dans l’Histoire à matérialiser les lois, les traités et les événements historiques5. On n’oubliait pas que depuis l’Antiquité, la mort héroïque était une mémoire gravée, une mort que l’on devait lire : les stèles étaient là avec leurs listes terriblement longues de ceux tombés pour la Patrie. Les commémorations instituées faisaient que les individus épars d’un bourg, d’une commune faisaient corps commun. La IIIe République réussissait à postériori à représenter le sentiment collectif des Français, elle cessait d’être un parti pour être la France même. Le monument aux morts devenait monument de mémoire républicain autour duquel serait la réconciliation. Et l’entrée fracassante de la mémoire dans la vie politique de l’Entre-deux-guerres a semblé avoir son caractère inébranlable.
L’effondrement de la France en mai-juin 1940 allait tout balayer : défaite militaire, fuite du corps social constitué, partage du sol national en « zones », installation de l’occupant, introduction de références idéologiques renouvelées par la collaboration, par les luttes antifascistes, par la reconquête du territoire sans omettre les antagonismes vivaces dans tous les camps, par la dispersion des centres de la décision. Tout a contribué, en effet, à faire des années de la Seconde guerre mondiale à la fois une guerre –civile, nationale, mondiale- qui ne devint victorieuse qu’avec le concours des alliés, et une plaie purulente de la mémoire dont l’épuration n’a été que le premier abcès.
Unité brisée. Mémoire atteinte. Monuments aux morts délaissés ?
Et le rituel reprit. Pourquoi ? Premièrement, parce que la résistance n’a jamais cessé de commémorer le 11 novembre dans l’intention d’ôter au maréchal Pétain, vainqueur à Verdun, la légitimité du patriotisme. Deuxièmement, par l’extrême difficulté de fixer une date : le 8 mai n’accordait qu’une place relative à la France dans la victoire, la Journée de la Déportation ne permettait pas ce créer un rite particulier et se prêtait mal à la théâtralisation, le 18 juin, enfin, signifiait l’adhésion à un seul homme regardé comme une icône.
La permanence de la mémoire républicaine désignait puissamment le monument aux morts. Le discours du Général de Gaulle au Mont-Valérien le 11 novembre 1945 évoquant une guerre de Trente Ans (1914-1944) ne disait pas autre chose. Le véritable objectif était de mettre un terme aux divisions, aux déchirements franco-français, en niant la spécificité de la Seconde guerre mondiale par rapport à la précédente, en écartant l’aspect idéologique et moral, et en la réduisant au traditionnel et simple affrontement franco-allemand6. Conjurer une Victoire et une Libération qui, pour l’essentiel, appartenaient à d’autres, faire l’impasse sur la plus tragique défaite de l’Histoire et sur une guerre civile dont les protagonistes étaient alors vivants et actifs, voilà les défis à relever.
Aussi les célébrations de la Seconde guerre mondiale empruntèrent-elles leurs rites au cérémonial de la Grande guerre au risque de les frapper d’impuissance, d’engendrer une banalisation. Les monuments aux morts honorés quelques temps, ne tardèrent plus à ne devenir que des mémoriaux de guerre : message vidé de la substance, disparition des valeurs civiques, des vertus républicaines reconnues par les générations précédentes.
Une fois encore la République, à travers sa Mémoire, se cognait à sa légitimité problématique. Elle n’ignorait pas sa naissance, celle d’une rupture double avec l’Eglise catholique (1790-91, 1905), avec la Royauté (1792, 1875). A l’inverse de la formule fameuse d’avant 1789 « Le Roi ne meurt jamais » qui faisait que le présent n’avait jamais à être « relégitimé » par autre chose que lui-même parce qu’il était sa propre et toujours légitimité, la République, elle, devait gérer le rapport au temps en emblématisant l’événement et en le rejouant symboliquement à date fixe7. Qu’est-ce qu’une République que ne s’enseigne, qui ne se célèbre plus ? Une République pour laquelle, on ne meurt plus. D’où la force symbolique du monument aux morts : édification funéraire=unité de la nation.
Mais la commémoration réduite au rituel entretient l’habitude sans préparer l’avenir. Il faut certainement voir dans cette constance de la commémoration, des naissances, des morts, des hommes et femmes estimés  illustres, des événements historiques fondateurs de la France, un souci républicain bien en retrait de son dessein d’origine : fonder la société de l’homme nouveau8 : quid du Vivant ? M. Long n’écrit-il pas que la République sait commémorer les grands événements qui, siècle après siècle, ont façonné la communauté nationale ?9. Mais au-delà ?
La Mémoire reste-t-elle le seul tremplin permettant à la France de retrouver la volonté et comme représentation, l’unité et la légitimité qu’elle n’avait pu connaître que par son identification à l’Etat – qui dépasse la mémoire républicaine -, expression d’une grande puissance dans sa longue période de grandeur. Ainsi en fut-il malgré tout jusqu’en 1914 puis de 1919 à 1940 par l’illusion d’un excédent de puissance et de sécurité et depuis 1945 par une crise d’identité et de la sécurité sans la puissance10. Cette voie pénible concerne, également l’Europe qui cesse d’exister, petit à petit, en tant que système autonomes d’Etats telles les « Italies » à la fin du XVe siècle. On peut même invoquer une fin d’histoire européenne dès 1945 quand la double révélation des puissances, soviétique et américaine, s’imposa11. L’Europe perdait sa position centrale dans le nouveau système mondial.
La France a sur son sol l’expression de son peuple qui, par un témoignage collectif unique, les monuments aux morts, a marqué sa commémoration dans la reconnaissance commune12.
La République devinant que sa légitimité y commençait se heurterait, néanmoins, aux obstacles de la répétition : fragmentation des opinions, disparition es acteurs, fractionnement des mémoires, affaiblissement du lien collectif, repli  individuel frileux sur la vie privée, remise en cause du rassemblement, fin de la fibre collective. Bref, l’usure du temps !
Le monument aux morts fut-il ce « second corps du Roi », une sacralité que la République n’atteint pas ? La mémoire républicaine buterait-elle sur sa propre énigme identitaire ? »

Notes:

1-Mona Ozouf : Peut-on commémorer la Révolution française ? in Le Débat, n°26 (1983), p.162
2-Philippe Aries & Georges Duby (dir.) : Histoire de la vie privée, vol.5, Paris, Seuil, 1987, p.205.
3-Antoine Prost : Les monuments aux morts : culte républicain ? culte civique ? culte patriotique ? in Pierre Nora : Les lieux de Mémoires, I- La République, Paris, Gallimard, 1984, p.214.
4-La IIIe République s'inspirait de la politique mise en place par Louis XVI et le comte d’Angivillers  celle de statufier les grands hommes.
5-Beaucoup d’artiste appelés à dessiner les monuments aux morts étaient royalistes.
6-Robert Frank : Guerre et Paix en notre siècle in Ecrire l’Histoire du temps Présent, Paris C.N.R.S, 1993, p.171.
7-Gérard Sabatier Introduction in Le geste commémoratif, Paris, CERIEP, 1994, p.35.
8-François Furet : La Révolution dans l’imaginaire politique in Le Débat, n°26 (1983), p.174
9-In Le Monde, 6 août 1996, p.10
10-Robert Frank : La hantise du déclin, Paris, Belin, 1994, p.285
11-Michaël Howard : La guerre dans l’Histoire de l’Occident, Paris, Fayard, 1990,p.148.
12-Maurice Agulhon : La République, I(2880-1932), Paris, Hachette, 1990, p.354.

Jean Vinatier
Seriatim 2018


Portugal: un allié occulté N°4573 12e année



L’historien Jean-Jacques Becker dans la préface du livre de  Nuno Severiano Teixeira  « L’entrée du Portugal dans la Grande Guerre : objectifs nationaux et stratégies politiques » note qu’ : « il serait d’ailleurs cruel pour les historiens français d’établir la listes des ouvrages consacrés à la Grande Guerre, de qualité par ailleurs, où le Portugal n’est même pas mentionné, où est totalement passé sous silence que nombre de soldats portugais y ont perdu la vie »1
Le Portugal de l’été 1914 est une dans une situation complexe. Le renversement du Roi Manuel II le 5 octobre 1910, pendant l’escale officielle du Président du Brésil le maréchal Hermes Da Fonseca qui assista à la révolution depuis le cuirassé São Paulo confèrera à cette révolution un caractère singulier..
Sur le plan intérieur : la Première République (1910-1926) entamera une réforme radicale des institutions politiques et sociales du pays, balayant tout ce qui pouvait rappeler la royauté, décidera de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ces réformes menées au pas de course se firent alors que  l’instabilité ministérielle et les rivalités entre les partis fragilisaient la jeune république. Il fut même question dès 1912 de libérer tous les royalistes.
Sur le plan ibérique : la Première République eut à gérer l’hostilité grandissante de l’Espagne d’Alphonse XIII  qui voyait d’un mauvais œil,  ce Portugal nouveau capable de souffler sur les braises de la contestation sociale, alors, très violentes.
A l’extérieur, le Portugal républicain, comme le Portugal de Charles Ier, se heurtera à la question des possessions lusitaniennes d’Afrique (Mozambique et Angola) lorgnées par l’Allemagne de Guillaume II et entretenu dans cette espérance par les ententes secrètes (1912-1913) avec le Royaume-Uni. Cette attitude anglaise choqua les Portugais liés à une très vielle alliance avec Londres datant des traités de 1373, 1386 et surtout celui dit de Methuen en 1703. Ce dernier traité placera Lisbonne sous une sorte de protectorat commercial et colonial assurant à l’Angleterre en Inde et face à la Chine (Macao) des bases navales importantes.
Le Portugal de l’été 1914 est donc une république fragile, politiquement, socialement, reconnue du bout des lèvres par les Etats européens monarchiques, en quête d’une grande cause fédératrice telle la guerre. Le parti démocrate lisboète s’attacha à multiplier les tracas administratifs aux navires allemands dans ses eaux maritimes avec l’accord de Londres, obligeant Berlin à entrer en guerre en 1916.
Le Portugal mobilisera 200 000 hommes, ses soldats s’illustreront à la bataille de la Lys en avril 19182. Les séquelles de la Première guerre mondiale : pertes humaines, l’incapacité à ne rien d’obtenir lors des traités de paix, auront des répercussions dramatiques. En 1926 les militaires portugais balaieront la république parlementaire, institueront une Seconde République d’où émergera « l’estado novo » d’Antonio de Oliveira Salazar et qui durera jusqu’à la Révolution des Œillets de 1974.
On comprendra que le Portugal marqué par la déception des traités de Versailles, optera pour une parfaite neutralité lors de la Seconde Guerre mondiale.

Notes:

1-Le Portugal et la Première Guerre mondiale : la problématique de l’entrée en guerre :

2-« Soldado Milhões », Le film sur le grand héros portugais de la première guerre mondiale

Sources :

L'engagement portugais dans la Première Guerre mondiale vu de France par Viviane Ramond


Le Portugal dans la 1ère Guerre mondiale : introduction par Emmanuelle Guerreiro, Marianne Delacourt

Centenaire de la bataille de la Lys 9 avril 1918 :



Jean Vinatier
Seriatim 2018