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mardi 30 septembre 2008

Ordre monétaire : une page se tourne! N°298 - 2eme année

Les tractations et les débats autour du plan Paulson paniquent les bourses mondiales : à Wall Street le DJ plonge à -7%, le Nasdaq à –9%.
Ce soir, la Chambre des Représentants a rejeté le plan à une majorité plus importante que prévue. Le Congrès fermant ses portes mardi et mercredi en raison de la fête juive de Rosh Hashana, le Sénat se prononcera jeudi. Le monde patientera….!
Le plan Paulson serait-il un viatique? Ni le secrétaire d’Etat au Trésor, ni le Congrès américain n’ont aujourd'hui la moindre idée de ce que valent les créances en train de pourrir au fond des portefeuilles remplis d’acronymes ABS, CDO, RMBS¹. Limiter le grand ménage aux seules banques ayant pignon sur rue à Wall Street ne résoudrait qu’une partie du problème : les paradis fiscaux constituent une énigme pour ce qui concerne les produits « toxiques » entreposés.
Le plan Paulson permettrait-il à l’économie américaine de rebondir ?Le président de la FED estime que la toile de fond macroéconomique est plus que sombre et redoute des effets, sans pouvoir les mesurer, dans la sphère économique. On comprend que les élus américains discutent d’arrache-pied afin de rassurer leurs électeurs et contribuables. De toute manière ce plan même modifié devra être voté, in fine, pour donner aussi un signal au « rest of the world » qui s’impatiente! La preuve, « crise systémique » n’est plus une expression taboue aux JT ! Et pourquoi ? Ce ne sont plus les seules banques qui tanguent mais les compagnies d’assurance qui ont toutes à des degrés divers souscrits aux fameux CDS (Credit Default Swap). Elles ne peuvent plus affirmer ce soir qu’elles sont en mesure d’honorer leurs engagements. Qui dit assurance, dit retraite !
Les Etats-Unis et l’Europe sont-ils logés à la même enseigne ? Non et cette différence s’appelle l’épargne, inexistante outre Atlantique, forte ici. L’Europe peut encore attirer l’argent et faire monter l’euro à la différence du dollar.
Que va faire l’Asie, en particulier les pays détenteurs des bons du Trésor américain (T-Bonds) : les Japonais et la Chine en totalisent pour 1 100 milliards et avec la Corée du Sud, Singapour et Taiwan, on arrive à prés de 1 300 milliards de $. L’Asie redoute donc très logiquement de pâtir de la dette américaine qui croîtrait de 1 500 milliards.
Les pays de la péninsule arabique pourraient-ils servir de relais ? Rien n’est moins sûr. Le prince Al-Waleed bin Talal appelé à la rescousse pour sauver Citigroup s’est vu interdire toute voix décisionnaire et il perd pour « avoir rendu service » plus de 9 milliards de dollars. Cette banque bien fragile voit sa direction accepter, à la demande du gouvernement américain, de reprendre 42milliards de dollars de pertes de la 4e banque US, Wachovia! Imagine-t-on la péninsule arabique opiner du chef pour acquérir sans broncher les T-Bonds? On en doute…..
Que vaudra le dollar? Si personne n’a intérêt à encourager l’effondrement de la valeur du billet vert, le monde attend une réponse claire de Washington au sujet de sa dette dantesque!
Crise financière, dette américaine, valeur du billet vert, tout se noue autour du cou du gouvernement de Georges Bush.
En France, Nicolas Sarkozy se propose simplement de réunir mardi banquiers et assureurs. A première vue ce choix paraît bien timide : n’est-il pas président de l’Union européenne? Ne vaudrait-il pas mieux convoquer un sommet des 27 Etats? Pour l’heure, le Président de la République chercherait à organiser un sommet dans le New Hampshire (référence à Bretton Woods) avant la fin de l’année pour les Etats les plus concernés! Là aussi cela semble bien timoré et lointain : le monde tout entier n’est-il pas happé par cette crise?
Selon ses statuts de juillet 1944, le FMI assure la stabilité du système monétaire international et la gestion des crises monétaires et financières. Son actuel président, Dominique Strauss-Khan, est tout à fait légitime pour réclamer une réunion internationale, et par ses déclarations toutes de bon sens (voir interview
JDD), il indique bien que cette crise systémique ne peut trouver de solution qu’au niveau planétaire. Dominique Strauss-Khan voudrait-il relancer l’idée d’une monnaie mondiale : serait-ce le retour du bancor de Keynes?²
Assistons-nous à la fin du dollar impérial ? Ce soir, nous tournons une page de l’histoire d’un ordre monétaire définit à Bretton Woods en juillet 1944 et modifié en 1971 par l’abandon de la convertibilité du dollar en or.
Une bataille de titans commence
!

Jean Vinatier


©SERIATIM 2008

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Note :


1-ABS: Asset Backed Security
CDO: Collateralised Debt Obligation

lundi 29 septembre 2008

Somalie : Irak d'Afrique? N°297 - 2eme année

Cette année les captures temporaires des bateaux français, Le Ponant et Carré d’as, en avril et septembre, ont rappelé l’existence d’une piraterie somalienne. En 2007, le BMI (Bureau Maritime International) a recensé 263 attaques au large de la Corne de l’Afrique ! L'abordage du cargo ukrainien, Le Faina, parce qu’il contient une trentaine de chars T-72 et de nombreuses armes à destination du Kenya, souleve la peur d’une capacité d’action plus puissante des pirates somaliens.¹ Henry de Monfreid signalait déjà leur bravoure et leur audace ! Souvenons-nous, le 18 mars 2006 ces pirates-pêcheurs sur leurs barques et dhows (boutres) défièrent deux navires de guerre US : le croiseur Saint-George et le destroyer Gonzales dont l’armement s’élevait à quelques 226 missiles et 36 canons. Le 4 avril suivant, les mêmes prenaient d’assaut le cargo chinois, Dong Won, à la barbe des deux destroyers américain et néerlandais !²
Le citoyen lambda ne saisit pas comment de simples boutres peuvent tenir tête à une armada ! Officiellement aucun navire de guerre étranger ne peut entrer dans les eaux territoriales somaliennes sans l’accord dudit gouvernement. Le Président somalien élu et reconnu par le communauté internationale, Abdullaï Youssouf Ahmed qui est à Nairobi affirme avoir donné son accord mais les navires étrangers restent prudents. Pourquoi ?
La Somalie a une histoire compliquée. Les Egyptiens l’appelaient le pays de Pount, les Arabes débarquèrent au VIIe siècle et échouèrent à arabiser la Corne de l’Afrique à l’inverse, les chiites venus de Perse parvinrent à islamiser un grand nombre de Somaliens (les autres restant coptes ou animistes). L’Ethiopie manque de peu de conquérir la Somalie. C’est, finalement, l’Italie, qui réussira à placer le territoire somalien sous son joug malgré sa défaite de 1907 à Bahalley.

La Seconde guerre mondiale bouleverse les cartes. En 1949 la Somalie italienne fait place au nord à la Somalie britannique (Somaliland), l’Ogaden est cédée à l’Ethiopie tandis que la partie sud avec Mogadiscio accèdera à l’indépendance en 1959. En 1960 le protectorat britannique prenant fin, le Somaliland s’unit à la Somalie. Les tensions entre Addis Abeba et Mogadiscio amplifieront à propos de l’Ogaden majoritairement peuplée de somaliens et de l’ethnie Omoro. La guerre éclate en 1977. L’URSS qui soutenait le régime du Président Mahommad Siad Barre(il a pris le pouvoir en 1969) et l’Ethiopie de Mengistu choisit d’aider la seconde en lui fournissant 15 000 Cubains, Nord-coréens et Yéménites du Nord. En 1978, la Somalie est défaite. Le pansomalisme du Président Siad Barre a vécu ! Du coup ce dernier se rapproche des Etats-Unis avant d’être renversé en 1991.
En 1991 après des bombardements de l’aviation somalienne, le Somaliland se déclare indépendant. En 1998, c’est tout le nord de la Somalie qui se déclare autonome sous le nom de Puntland. Pendant ce temps, l’instabilité politique grandit à Mogadiscio. Les casques bleus pakistanais mandatés par l’ONU subissent de lourdes pertes face aux différents clans qui se substituent à l’Etat somalien. En 1992-1993, Washington lancera l’opération « Restore Hope » qui échouera (voir le film
La Chute du faucon noir de Ridley Scott). Les Nations Unies se retireront à leur tour en 1995. Chaos !
En 2006, une alliance d’islamistes somaliens, l’Union des Tribunaux islamiques (UTI), s’empare de toutes les principales villes du pays. Addis-Abeba, devenu un allié régional de poids des Etats-Unis et avec le Kenya au nom de la lutte contre le terrorisme, vainc les islamistes. Etait-ce, enfin, la paix ? Pas du tout. L’hostilité ancestrale contre l’Ethiopie renaît. Le Premier ministre éthiopien, Meles Zenawi reconnaît aujourd’hui sa défaite. Chaos !

Le Somaliland et le Puntland ont des querelles frontalières, le Puntland qui ne revendique pas l’indépendance ne conteste pas moins un territoire à la Somalie, sous le joug de multiples clans. Malgré sa défaite, Addis Abeba dispose sur le papier de deux alliés, les dirigeants du Somaliland et du Puntland ceux-ci se détestent ! Nairobi se remet à grand peine des dernières élections présidentielles pour pouvoir inciter l’actuel Président somalien, Abdullaï Youssouf Ahmed, à rentrer dans sa capitale. En 2007, le déploiement de troupes de l’Union africaine dans le cadre de l’IGASOM*, approuvé par le conseil de sécurité de l’ONU, ne résout aucunement le problème. Les pays africains membres de l’IGAD (Djibouti, Erythrée, Kenya, Somalie, Soudan, Ouganda) connaissent, entre eux, des rivalités !
En réalité plus aucune puissance, régionale ou étrangère, ne veut se risquer sur ce territoire. Les pirates justifient leurs attaques contre des navires étrangers au nom de la défense des pêcheurs confrontés aux razzias commises par les navires-usines dans leurs eaux poissonneuses : ils ont l’appui de la population et peuvent tranquillement rentrer à Eyl, le port du Puntland. Dernier détail pour souligner la complexité de la situation : nombre de ces pirates sont du clan Majeerteen comme le président somalien, Abdullaï Youssouf Ahmed ….. !
Roland Marchal du CERI parle, à juste titre de la Somalie comme d’un Irak africain : l’enchevêtrement des tribus, des clans et des sous-clans d’une part, et l’intervention des puissances européennes depuis la fin du XIXe siècle, d’autre part, ont bouleversé toutes les populations. Christian Bader dans son dernier ouvrage
Le sang et le lait, n’écrit-il pas :
« Concept totalement étranger à la tradition somali, l’État apparaît comme une entité parasitaire, incapable de transcender les clivages lignagers, comme une simple coalition d’intérêts qui, sans avoir la légitimité que le droit coutumier confère aux clans et aux anciens, ne contribue d’aucune manière au bien public et n’a pour seul objet que le détournement, à son profit exclusif, des ressources nationales »³

Alors que la Corne de l’Afrique est un point stratégique et une route commerciale primordiaux, n’est-il pas inquiétant de voir, sur terre, sur mer, les Somaliens déjouant tous les calculs, tous les pronostics de la communauté internationale ?

Jean Vinatier


©SERIATIM 2008

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Note :


*IGASOM : mission de soutien de la paix de l’IGAD en Somalie.L’IGAD institué en 1986 par l’Union africaine est une organisation de coopération économique inter-régionale entre 7 états de l’Est africain.

Cartes :

http://www.icc-ccs.org/extra/display.php?yr=2008
http://fr.wikipedia.org/wiki/Image:Somali-war-12252006-1952.svg
http://www.afrique-planete.com/ethiopie/carte_ethiopie.htm

Sources :

1-
http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/international/20080926.OBS2832/pirates_en_somalie__un_patrouilleur_russe_envoye.html?idfx=RSS_notr
http://www.ledevoir.com/2008/09/20/206505.html
http://www.20minutes.fr/article/257044/Monde-Somalie-des-pirates-dirigent-un-cargo-et-ses-armes-vers-une-zone-islamiste.php

2-Jean-Christophe Girard (2006)
http://www.grands-reporters.com/Somalie-Les-nouveaux-pirates.html

3-Christian Bader, Le sang et le lait, Paris, Maisonneuve & Larose, 1999, p.167

Autres sources :

http://www.lesnouvelles.org/P10_magazine/16_analyse03/16141_somalis_karieh3.html
http://www.ceri-sciencespo.com/publica/etude/etude135.pdf
http://www.monde-diplomatique.fr/2000/08/BRUNEL/14133

In Seriatim :

Somalie :
http://www.seriatimonline.com/2007/11/somalie-une-guerre-hors-camras.html
Erythrée :
http://www.seriatimonline.com/2008/05/erythre-une-palestine-de-la-corne-de.html
Kenya :
http://www.seriatimonline.com/2008/01/kenya-une-mditerrane-dorient.html

vendredi 26 septembre 2008

Du haut de la Burj Dubai verra-t-on Wall Street et Toulon ? N°296 - 2eme année

La tour la plus haute du monde (900 mètres) sera inaugurée en 2009 à Dubaï, Le Down Town Burj Dubai.
Longiligne construction qui semble entrer dans le cosmos telle une flèche, la Burj Dubai est l’objet de toutes les attentions du cheikh de la ville, Mohammed bin Rashid Al Maktoum. Abou Dabi, la capitale des Emirats Arabes Unis, fait pâle figure devant Dubaï l’une de ses villes sorties des eaux. Al Maktoum rêve comme le fit au XVIe siècle le Perse Shah Âbbas avec sa cité merveilleuse, Ispahan, qu’il appelait sa Nif-e-Jahan, la moitié du monde.
Dans le premier numéro de
La Tribune & moi, Isabelle Lefort écrit dans son article « No limit » sur cet émirat : « Actuellement, 20% des grues en activité sur la planète sévissent à Dubaï, le deuxième plus grand chantier au monde après Shanghai. Mais là où le potentiel d’un 1,3 milliard d’habitants suffit à expliquer l’ampleur des constructions en Chine, avec 1,3 millions d’âmes, Dubaï est moins évidente à comprendre. »
En quelques lignes la journaliste note l’incroyable force que constitue l’Asie et elle fait exploser les cloisons du « monde Atlantique » : d’ailleurs que pèse cet océan comparé aux Pacifique, Indien ? Ce déplacement fantastique ramène à de bien petites proportions les événements financiers survenus à Wall Street et qui rebondissent à Washington : le Congrès et la Maison Blanche se disputant la rédaction du fameux plan Paulson ! Proportion plus petite encore à Toulon où un Chef d’Etat déclama contre le capitalisme financier (il l’adore !) qu’il se targue de punir. Saisissant effet de contraste : la rade de Toulon, base navale et ville triste d’un côté, le port de Dubaï éblouissant avec des autorités aux projets sociaux, éducatifs, économiques nombreux. En fait la Burj Dubaï deviendra le phare de toute la péninsule arabique, celui qui guidera tous les échanges commerciaux sud-sud. Les hommes ne craignent pas la démesure et s’ils en ont été punis au cours de l’histoire cela ne les empêche pas de recommencer et d’espérer dépasser tout ce qui a déjà été conçu, bâti.
A Dubaï parle-t-on du plan Paulson ?, de ces misérables 700 milliards de dollars pour sauver les banquiers de leur cupidité ? A Dubaï évoque-t-on le besoin de maudire tel ou tel capitalisme quand tous les peuples riverains font du capitalisme tels Monsieur Jourdain ? Que sont ces 700 milliards ou 1000 ou 2000 pour mettre un terme à une période de trente années d’un capitalisme débridé anglo-saxon: rien ! Rien en Orient où l’unité temps est l’éternité.
A Toulon où Bonaparte commença sa gloire, Nicolas Sarkozy dit depuis le Zénith :
« la crise actuelle aura des conséquences dans les mois qui viennent sur la croissance, sur le chômage, sur le pouvoir d'achat »! Et d’ajouter :
« Dire la vérité aux Français, c'est leur dire que la crise n'est pas finie, que ses conséquences seront durables, que la France est trop engagée dans l'économie mondiale pour que l'on puisse penser un instant qu'elle pourrait être à l'abri des évènements qui sont en train de bouleverser le monde. »
Si des diplomates d’Asie avaient assisté à ce discours, leurs yeux auraient brillé en entendant dire très justement que des événements sont en train de bouleverser le monde. Cette affirmation est au moins la grande différence entre la France et les Etats-Unis qui dans ce moment eux se croient toujours seuls sur la planète. La France hésite, peut-être, à se saisir avec l’Allemagne et quelques autres puissances voisines, de la faiblesse étasunienne pour proposer un nouvel ordre monétaire international, d’inaugurer le monde multipolaire. Nous sommes certainement dans cette tempête financière qui se décline telle les tables gigognes à l’aube de changements déterminants et, ce qui est rassurant, cette nouvelle ère serait celle des Etats qui symbolisent les nations et les méta-nations. Pensons-y, l’Europe et l’Asie c’est-à-dire l’Eurasie fondatrice ! Que de chantiers, n’aurions-nous pas !
Point n’est besoin de s’enivrer ou de délirer, la Burj Dubai, cette plus haute tour au monde n’est pas l’inconséquence de l’esprit d’un homme ou de sa famille ou de sa religion qu’il respecte ; elle exprime une volonté humaniste et philosophique évidemment bouleversante.
Toute oeuvre humaine est heureusement périssable. Si l’homme pêche, souvent, par orgueil et égocentrisme, il lui arrive aussi de penser au grand large. Et cette mutation est en train de se produire, le grand large ne passera plus seulement par Wall Street et Toulon¹.

Jean Vinatier


©SERIATIM 2008

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Note :


1- «Les deux dirigeants [Bush & Sarkozy] se sont mis d'accord sur le fait que le monde devra engager un dialogue sur la manière dont on fait des affaires au XXIe siècle, mais que l'objectif immédiat était d'obtenir l'approbation du Congrès pour le plan de sauvetage» (Source : AP)


In Seriatim :

http://www.seriatimonline.com/2008/08/comte-rzewuski-larabecitoyen-de-son.html

http://www.seriatimonline.com/2008/09/giuseppe-ferrari-la-chine-et-leurope.html

Jean-Baptiste Rousseau : « Sur l’aveuglement des hommes du siècle » N°295 - 2eme année

Jean-Baptiste Rousseau (1671-1741) surnommé par ses contemporains « le prince des poètes » naquit fils de cordonnier enrichi. Tôt remarqué par Boileau, il accompagna, ensuite, le comte de Tallard, ambassadeur de France à Londres en 1698 et fut élu, en 1701, à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. Compromis dans une affaire de couplets satiriques (sa culpabilité n’est pas avérée), il fut condamné, par le Parlement de Paris, au bannissement à perpétuité en 1712. Accueilli et protégé d’abord par le comte du Luc, ambassadeur de France qui le présenta, à Vienne, au prince Eugène de Savoie dont il obtint la protection. Il mourut à Bruxelles en 1741.
Auteur malchanceux de pièces de théâtre et librettiste d’opéra, ce sont ses épigrammes et ses poèmes qui le rendirent célèbres. Sainte-Beuve lui rendit un hommage appuyé.
Le poème ci-dessous est extrait des
Odes (vers 1720) où l’on devine un grand lyrisme digne du Grand Siècle.
Cette ode ne peut pas laisser indifférente au vu de l’actualité…..


« Sur l’aveuglement des hommes du siècle¹

Qu’aux accents de la ma voix la terre se réveille !
Rois, soyez attentifs ; peuples, ouvrez l’oreille !
Que l’univers se taise, et m’écoute parler !
Mes chants vont seconder les efforts de ma lyre :
L’Esprit saint me pénètre, il m’échauffe, et m’inspire
Les grandes vérités que je vais révéler.

L’homme en sa propre force a mis sa confiance ;
Ivre de ses grandeurs et de son opulence,
L’éclat de sa fortune enfle sa vanité.
Mais, ô moment terrible ! ô jour épouvantable,
Où la mort saisira ce fortuné coupable
Tout chargé des liens de son iniquité !

Que deviendront alors, répondez, grands de ce monde,
Que deviendront ces biens où votre espoir se fonde
Et dont vous étalez l’orgueilleuse moisson ?
Sujets, amis, parents, tout deviendra stérile,
Et, dans ce jour fatal, l’homme à homme inutile
Ne paiera point à Dieu le prix de sa rançon.

Vous avez vu tomber les plus illustres têtes,
Et vous pourriez encore, insensés que vous êtes,
Ignorer le tribut que l’on doit à la mort !
Non, non, tout doit franchir ce terrible passage :
Le riche et l’indigent, l’imprudent et le sage,
Sujets à même loi, subissent le même sort.

D’avides étrangers, transportés d’allégresse,
Engloutissent déjà toute cette richesse,
Ces terres, ces palais, de vos noms anoblis.
Et que vous reste-t-il en ces moments suprêmes ?
Un sépulcre funèbre, où vos noms, où vous-mêmes
Dans l’éternelle nuit serez ensevelis.

Les hommes, éblouis de leurs honneurs frivoles,
Et de leurs vains flatteurs écoutant les paroles,
Ont de ces vérités perdu le souvenir.
Les lois de leur instinct sont leurs uniques guides,
Et pour eux le présent paraît sans avenir.

Un précipice affreux devant eux se présente,
Mais toujours leur maison, soumise et complaisante,
Au-devant de leurs yeux met un voile imposteur.
Sous leurs pas cependant s’ouvrent les noirs abîmes,
Où la cruelle mort, les prenant pour victimes,
Frappe ces vils troupeaux dont elle est le pasteur.

Là s’anéantiront ces titres magnifiques,
Ce pouvoir usurpé, ces ressorts politiques,
Dont le juste autrefois sentit le poids fatal.
Ce qui fit leur bonheur deviendra leur torture ;
Et Dieu, de sa justice apaisant le murmure,
Livrera ces méchants au pouvoir infernal.

Justes, ne craignez point le vain pouvoir des hommes ;
Quelques élevés qu’ils soient, ils sont ce que nous sommes.
Si vous êtes mortels, ils le sont comme vous,
Nous avons beau vanter nos grandeurs passagères,
Il faut mêler sa cendre aux cendres de ses pères,
Et c’est le même Dieu qui nous jugera tous. »


Jean Vinatier


©SERIATIM 2008

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Source :

1-In Odes, cantates, épîtres et poésies diverses de J.-B. Rousseau. Imprimé par ordre du Roi pour l'éducation de Mgr le Dauphin, Paris, P.Didot, 1790, pp. 13-15

jeudi 25 septembre 2008

Emmanuel Todd : « L’Amérique, elle, ne peut plus se passer du monde¹ » N°294 - 2eme année

Quelques extraits tirés de la postface d’Après l’empire, l’ouvrage de l’historien et démographe Emmanuel Todd paru en 2004, peuvent être instructifs à relire :

« L’Amérique, elle, ne peut plus se passer du monde. Son déficit commercial a encore augmenté depuis la publication d’Après l’empire [en 2002]. Elle est désormais structurellement déficitaire dans les échanges de biens de technologie avancée. Sa dépendance aux flux financiers venus de l’exétieur s’est encore aggravée. C’est bien pour maintenir sa centralité financière que l’Amérique se bat, mettant en scène son activité guerrière symbolique au cœur de l’Eurasie, tentant ainsi d’oublier et de faire oublier sa faiblesse industrielle, ses besoins d’argent frais, son caractère prédateur. Bien loin d’avoir renforcé le leadership américain sur le monde, la marche à la guerre a au contraire produit, contre toutes les attentes de l’administration de Washington, un e rapide dégradation du statut international des Etats-Unis.
Elle a d’abord aggravé la crise d’une économie mondiale mal gérée par sa puissance régulatrice. L’économie américaine elle-même est de plus en plus perçue comme un objet mystérieux : on ne sait plus lesquelles de ses entreprises sont totalement réelles. Comment la « productivité » mirifique de cette économie aboutit-elle à des importations sans cesse croissantes, signe caractéristique d’improductivité ? On ne sait plus comment tout cela fonctionne ou fait semblant de fonctionner. L’inquiétude des milieux dirigeants américains est palpable. Le niveau du dollar est suivi avec anxiété, jour après jour, par la presse [….] Les déficits internes et externes des Etats-Unis explosent : les dirigeants du monde entier se demandent de plus en plus si la puissance régulatrice centrale de l’économie mondiale n’est pas, tout simplement, en train de sortir des règles de la rationalité capitaliste. L’aventurisme n’est pas que militaire, il est aussi financier. Et l’on peut prédire que dans les années ou les mois qui viennent, les institutions et les groupes d’Europe et d’Asie qui ont investi aux Etats-Unis vont y perdre beaucoup d’argent, la chute de la Bourse n’étant que la première étape de la volatilisation des avoirs étrangers aux Etats-Unis. Le dollar baisse, avec quelques à-coups, mais aucun modèle économique ne permet de dire jusqu’où il va baisser, parce que son statut de monnaie de réserve devient incertain et parce que sa valeur intrinsèque est très faible, peu de bien réels étant à acheter aux Etats-Unis.
L’échec principal des Etats-Unis est cependant, au stade actuel, idéologique et diplomatique.
[…]
Une deuxième prédiction avancée dans Après l’empire est désormais vérifiée, le rapprochement entre l’Europe et la Russie, rendue nécessaire par le comportement militariste inquiétant des Etats-Unis.
[…]
La Russie a retrouvé son équilibre, elle est très affaiblie et a cessé d’être impérialiste. Son intérêt est un partenariat stratégique avec l’Europe sur une base égalitaire. Les anciennes « démocraties populaires » comprendront vite que les Etats-Unis ne peuvent rien pour elles stratégiquement, étant en déficit de production et incapables de les protéger autrement que par les mots.² La vraie sécurité ne peut passer pour elles que par une adhésion pleine et entière à l’Europe, et par une participation active à la politique de défense européenne commune.
[….]
Chaque fois qu’un allié a fait défection [comme la Turquie en 2003], durant la crise diplomatique, le gouvernement de Washington n’a pu réagir, exercer un pouvoir de contrainte ou une capacité de rétorsion, pour une raison très simple : l’Amérique n’a plus les moyens économiques et financiers de sa politique extérieure. L’argent réel, accumulé par des exédents commerciaux, se trouve en Europe et en Asie, l’Amérique n’étant plus, fiancièrement parlant, qu’un mendiant planètaire. Toute menace d’embargo de la part des Etats-Unis, toute menace d’interruption des flux financiers, certes catastrophique pour l’économie mondiale, frapperait néanmoins d’abord les Etats-Unis, eux-mêmes si dépendants du monde pour leurs approvisionnements de toutes sortes. C’est pour cela que le sytème diplomatique américain se désagrège, par étapes, sans que les Etats-Unis puissent avoir d’autre réaction qu’une augmentation de leur activité belliqueuse contre des puissances faibles. La vraie puissance est économique, et cette puissance-là, l’Amérique ne l’a plus.
[…]
Par leur comportement menaçant, ils ont accéléré l’intégration de l’Europe, et rendu irréversible le rapprochement entre l’Europe et la Russie. George Bush et les néo-conservateurs passeront donc dans l’histoire comme les grands fossoyeurs de l’empire américain.

Emmanuel Todd »




©SERIATIM 2008

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Source :
1-In Posface, Emmanuel Todd, Après l’empire, Essai sur la décomposition du système américain, 2004, Paris, Gallimard, pp.286-287, 288, 289, 290, 291, 293

Note :

2-lors de la crise géorgienne, les pays de l’Est et Baltiques s’interrogèrent sur leur sécurité et notamment sur la formulation de l’article V de l’OTAN que d’aucuns trouvent peu contraignant:
« Les parties conviennent qu'une attaque armée contre l'une ou plusieurs d'entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d'elles, dans l'exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l'article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d'accord avec les autres parties, telle action qu'elle jugera nécessaire, y compris l'emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l'Atlantique Nord.»

Le secrétaire américain Robert Gates ne se montre guère rassurant dans ses réponses parues dans le New York Times du 19 septembre :
http://www.nytimes.com/2008/09/19/world/europe/19russia.html?_r=1&oref=slogin

mercredi 24 septembre 2008

Tarō Asō, Premier ministre japonais « les mangas construisent un pont avec le monde » N°293 - 2eme année

Une fois n’est pas coutume la nomination du nouveau Premier ministre japonais secrétaire général du parti libéral japonais (PLD), Tarō Asō (né en 1940) est d’abord salué par les fans de mangas :
« Dans le milieu des fans, il est surnommé « Rozen Aso » parce qu’il avait été surpris en train de visionner le dessin animé de Peach-Pit, Rozen Maiden, dans un aéroport. Ne cachant pas ses goûts, on l’a vu lors de campagnes électorales haranguer la foule dans le quartier de Akihabara où se réunit à Tôkyô le public des otakus d’animes et de mangas. »¹
Un de ses proches assure qu’il « sera le Premier ministre le plus amusant de l'histoire »²
Il est vrai que Tarō Asō tranche sur ses prédécesseurs : Yasuo Fakuda (2007-2008), Shinzō Abe(2006-2007) et Jun’ichirō Koizumi (2001-2006), tous issus de familles patriciennes japonaises et dont les ancêtres participèrent activement à la modernisation de l’empire du Soleil levant.
Tarō Asō a une autre singularité son catholicisme! Le Japon compte prés de 400 000 catholiques très pratiquants auxquels il faut ajouter les 600 000 catholiques installés dans ce pays et venus du Brésil, du Pérou, des Philippines³.
Catholique, fan de mangas, le nationalisme de ce nouveau Premier ministre suivra-t-il le chemin tracé par Koizumi et Abe caractérisé par une certaine agressivité ou bien optera-t-il pour celui de Yasuo Fakuda volontiers diplomate? Les étrangers s’alarment assez facilement de toute remontée des idées politiques qui rappellent le Japon impérial d’avant 1945.
Si le pays reste encore d’une certaine manière sous la surveillance américaine, les souvenirs d’Hiroshima et de Nagasaki sont, eux, très puissants. Depuis les années 70 les dirigeants japonais essaient de construire une voie diplomatique. Takeo Fakuda, Premier ministre (1976-1978) prononça en 1977 à Manille un discours par lequel il voulait promouvoir la paix et une
« confiance mutuelle entre les différents pays d’Asie ». En 2008, son fils, Yasuo alla plus loin en espérant une « Asie formant un réseau de pays dont l’Océan Pacifique serait la mer intérieure ». Cette phrase apparemment aimable ne manquera pas d’agacer les politiciens à Washington pour lesquels la mer intérieure est précisément le Pacifique! En fait, Yasuo Fakuda rappelle tout simplement que le Japon, une fois contraint à l’ouverture au monde extérieur en 1852, s’empressa de se développer sur cet océan pour concurrencer dés la fin du XIXe les visées également expansionnistes américaines. En 2008, la nouveauté du propos tient dans l’association proposée à tous les pays d’Asie.
Reconnaissons que le cours passage au pouvoir de Yasuo Fakuda (une année) a été riche en faits diplomatiques : une coopération avec la Corée du Sud au sujet de la Corée du Nord, un accord signé avec la Chine pour l’exploitation de plusieurs champs gaziers dont celui de Shirakaba situé sur l’exact tracé des frontières séparant leurs eaux territoriales, le rapprochement significatif avec la Russie, malgré le contentieux des îles Kouriles, qui pourrait annoncer, à terme, la signature d’un traité de paix entre les deux nations : eh, oui, officiellement Russie et Japon sont toujours en guerre!!! Relevons, enfin, que Yasuo Fakuda a publiquement fait part de son
« scepticisme » sur la manière dont se faisait la guerre contre le terrorisme!
Si Tarō Asō croit que les « mangas construisent un pont avec le monde »,ce pont l’aidera-t-il dans une démarche politique qui retient non seulement les acteurs asiatiques mais aussi l’Australie dirigée par Kevin Rudd lequel propose une union4. On est bel et bien dans cette recherche associative ouverte à toutes les puissances régionales. Le Japon a un besoin très fort de se délivrer des sombres journées de la capitulation, mais sa une marge de manœuvre est limitée tant les horreurs commises par l’armée impériale en Chine et dans l’Asie du sud ne l’autorisent pas à s’enorgueillir. On sait le scandale de la visite de Jun’ichirō Koizumi au sanctuaire shintō de Yasukuni construit en 1869 pour rendre hommage aux Japonais qui ont donné leur vie au nom de l’Empereur depuis cette date jusqu’en 1951.
Le Japon étant l’une des nations économiques les plus puissantes, on imagine mal qu’elle pourrait longtemps rester les bras croisés : ses présences militaires en Mésopotamie, en Afghanistan si elles sont discrètes et cantonnées à des tâches humanitaires, elles sont, à l’instar de celles de l’Allemagne, des signes importants. Tarō Asō saura-t-il engager son pays vers la guérison de la peur de l’histoire? Même s’il gaffe parfois, son intention n’est pas d’être amusant.


Jean Vinatier


©SERIATIM 2008

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Note:
Otakus d'animé= fan de manga. Otaku désigne une personne ne vivant que pour une passion , un hobby. Via les mangas, les BD japaonaises, il y a des communautés d'otakus anime

Sources :
1-
http://www.universbd.com/spip.php?article7444

mardi 23 septembre 2008

Nicolas Sarkozy , un Président « en situation d’analyse » N°292 - 2eme année

Un Président « en situation d’analyse » c’est la ministre de l’économie, Christine Lagarde et pour l’occasion psychanalyste qui l’indique. On imagine d’augustes blouses blanches se penchant sur la personne présidentielle et l’auscultant avec d’infinies précautions.
Pour l’heure Nicolas Sarkozy est à New York pour recevoir des tas de prix d’excellence : l’année dernière il acceptait la distinction de la Lumière parmi les nations, en 2008, il sera le lauréat du prix de la Fondation Elie Wiesel, The Humanitarian Award , spécialement créé pour récompenser la France, et l’American Jewish Committe lui décernera la qualité d’Homme d’Etat de l’année. On comprend que le chef de l’Etat soit en situation d’analyse devant autant de félicités!
Quittons l’ironie pour penser qu’après tout le Président de la République se trouve dans l’obligation de se placer en situation d’analyse »? N’est-il pas à un tournant sur bien des points.
Sur le plan économique, avant la semaine noire à Wall Street, la croissance prévue pour la France était quasi nulle. Les ménages français redoublent d’inquiétude devant la baisse du pouvoir d’achat, la faiblesse d’accès au crédit et la peur d’une inflation forte, d’une remontée du chômage et des caisses de l’Etat vides! L’Elysée s’emploie à faire oublier l’engouement du Président pour le système des hypothèques rechargeables en France et de son slogan
« Tous propriétaires ». Ce soir, du bout des lèvres, il évoquait des « ricochets » contredisant une fois encore Christine Lagarde. La réforme des secteurs de la santé (franchises médicales), de l’éducation nationale ne reçoit pas l’approbation citoyenne et la privatisation de La Poste (que Bruxelles n’encourage, ni n’exige) irritera davantage. L’envie de débuter la réforme administrative, à savoir la disparition progressive du département pourra se heurter à un front puissant. Les 26 sièges de sénateurs conquis par la gauche ne sont-ils pas un signe de nervosité de la part des élus locaux ?
Sur le plan militaire, son choix personnel de lancer cahin-caha des militaires en Afghanistan au nom de la lutte contre le terrorisme, n’apparaît-il pas comme un gage de bonne conduite à l’égard de Washington? A l’évidence, oui, au vu de la lettre qu’il a eu la maladresse d’adresser aux élus de la gauche pour les inciter à dire « oui » à l’Assemblée et au Sénat. Le consensus sur ce sujet qui durait depuis 2001 cesse maintenant comme l’exprime le socialiste Bruno le Roux, sur lemonde.fr « Le sens de notre vote ne sera pas un vote contre la présence française en Afghanistan mais un vote contre la conception et la stratégie qui sont suivies en Afghanistan par le président de la République et le gouvernement français»". Tandis que la rumeur d’un rapport otanien sur notre mauvaise organisation militaire a fait cafouiller le gouvernement ce week-end, François Fillon, en roue libre, affirme que l’« Afghanistan n'est plus une plate-forme du terrorisme, la démocratie a été instaurée, les enfants vont à l'école, les femmes ne sont plus humiliées, les hôpitaux ont ouvert» et en écho Jean-François Copé enfonce le clou : « si demain les lapidations de femmes reprenaient dans la capitale, qui parmi vous oserait assumer son vote sans rougir?» Si, on avait la curiosité de relire les déclarations politiques lors de la guerre d’Algérie, on retrouverait presque mot pour mot, ces phrases. Notons, enfin, que les femmes sont vraiment un argument imparable pour justifier une présence militaire pour les élus français : en 1979, c’est Georges Marchais ( « abolir le droit de cuissage ») en 2008 c’est Copé contre la resurgence des lapidations !
Sur le plan extérieur, Nicolas Sarkozy a su user de bonnes cartes –avec l’Allemagne- lors de la crise géorgienne en ne rompant pas avec la Russie. A Sotchi, François Fillon, a plaidé pour une coopération plus étroite. Mais cette attitude ne le place-t-elle pas en contradiction avec les invectives américaines à l’encontre de la Russie et avec le mécontentement du docile Jaap de Hoop Scheffer, secrétaire général de l’OTAN, qui dénonce la frilosité de l’Union européenne ?
En « situation d’analyse », peut signifier, pourquoi pas, une intense réflexion, l’annonce imminente de choix surprenants. Un Chef d’Etat, au vu d’une situation nouvelle, a le droit et le devoir d’agir différemment, indépendamment de tout programme électoral.
Le Président se met-il « en situation d’analyse » par dépit de ne pouvoir mener sa présidence de l’Union européenne au gré des grands sommets mis en scène par Philippe Starck ? Se met-il « en situation d’analyse » devant les défis planétaires sur lesquels il n’a ni prise, ni discours ? Par exemple, que dit-il face aux propos des dirigeants chinois et russes sur la mise en place d’un nouveau système financier ? Rien. Est-ce depuis la rade de Toulon qu’il nous surprendra ?
Pour l’heure, « sa situation d’analyse » accrédite l’idée d’une peur diffuse ou à tout le moins d’être dépassé…..

Jean Vinatier


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lundi 22 septembre 2008

Henry Paulson, un « Jésus » aux noces de Cana monétaire…. N°291 - 2eme année

Lundi commençait par la faillite de Lehman Brothers¹ et vendredi, le secrétaire d’Etat au Trésor, Henry Paulson, par la simple annonce d’un plan de sauvetage de prés de mille milliards de dollars, rendait ivres ensemble, les spéculateurs et les boursicoteurs ! La faillite d’un système financier fou se terminerait-il donc par une joie folle ?
Pendant le week-end, les autorités américaines peaufinent le projet que présentera Paulson devant le Congrès. La mise en quarantaine, par le gouvernement américain, des produits financiers « toxiques » si elle donne l’impression d’aller de soi et de n’engager que lui, est trompeuse. Le secrétaire d’Etat marche sur des oeufs :

« Notre système financier est global et nous avons des discussions très vives avec d'autres pays dans le monde pour les encourager à faire la même chose, et je crois qu'un certain nombre d'entre eux le feront »
Pour le financement de ce plan de survie l'administration prévoit de porter le plafond autorisé de la dette publique américaine à 11.315 milliards de dollars (7.850 milliards d'euros), contre 10.615 milliards actuellement. C’est dire que le soutien des pays détenteurs de dollars (bons du Trésor) est expressément attendu. Japon, Chine, Russie et fonds souverains de l’Arabie heureuse sont donc conviés à des noces de Cana où Henry Paulson voudra opérer un miracle tel Jésus qui tranforma l’eau en vin.
« Discussions très vives, les encourager » sont les expressions qui donnent le ton et la gravité de la situation. S’il était urgent de rassurer les marchés par une simple annonce et de dire, tout de suite, aux Américains, qu’ils auraient à supporter une part du fardeau pour lequel ils n’ont aucune part ou responsabilité, la véritable inquiétude de Washington est, évidemment, dans l’appel du pied fait aux puissances asiatiques, moteurs économico-financiers du monde. Les atouts sont chez eux !
De prime abord, nul n’a intérêt à endosser seul la responsabilité de la faillite planétaire du système financier. Si Pékin faisait preuve de réticence, Washington ne craindrait pas de lui rappeler sa fragilité économique et les dirigeants chinois rétorqueraient aussitôt que toute difficulté dans ce domaine déséquilibrerait le monde. Idem pour les fonds souverains arabes, s’ils ne repousseront pas d’un revers de la main l’appel américain, ils veilleront au retour sur investissement !
Même si tout le monde a son talon d’Achille et si nul ne peut se retirer sur le mont Athos ; le rapport de force a singulièrement changé². Le capitalisme financier dit anglo-saxon s’est effondré manquant de peu d’entraîner les Etats-Unis.
D’habitude si volubile, Nicolas Sarkozy, président de l’Union européenne, se tait quand les appels à un nouveau Bretton Woods (juillet 1944) se font plus nombreux. Ainsi le ministre italien des finances, un fervent avocat de l’Etat, Giulio Tremonti dans
Il Corriere della Sera du 18 septembre est sans ambiguïté : « lorsque la présidence italienne du G8 débutera en janvier prochain [2009], nous proposerons non seulement un Nouveau Bretton Woods [….] mais aussi un catalogue de règles afin de bâtir un nouvel environnement légal et moral plus rigoureux […]Une fois la moralité rétablie, les industries reviennent et la moralité du travail avec ; et cette moralité est plus présente dans un produit manufacturé que dans un produit financier. La finance est un moyen, pas une fin en soi, la richesse n’est pas produite par un jeu de dettes, mais par le travail. »
A Pékin, le Quotidien du peuple demandait dans son édition du mercredi 17 « l’établissement d’un nouveau système monétaire international moins dépendant des Etats-Unis » !
Cette prise de conscience très nette de la mise en œuvre d’un nouvel environnement monétaire se fait sur fond de crainte d’une méga crise³. Jacques Attali dans Le Figaro explique que le « spectre de la crise, comme en 1929, présente trois types de risques : « la dénonciation de complots, comme la stigmatisation des juifs avant la guerre ; une grande inflation pour faire disparaître les dettes, et des tensions militaires pour contraindre les gens à accepter plus d’austérité et d’impôts ».
Qui peut mettre en œuvre le nouvel ordre monétaire si ce ne sont les Etats souverains ! De partout les appels à l’Etat ont été applaudis et jugés même naturels notamment par ceux-là mêmes qui méprisaient toute forme d’interventionnisme ! Jamais on n’a autant évoqué Franklin Delano Roosevelt et sa politique de grands travaux publics ! Ne sont-ce pas les gouvernements qui décident des régulations, et non les régulateurs ? Le monde reviendrait-il vers une plus grande morale et délaisserait-il le veau d’or ? Voie parsemée d’embûches…
Un libéral "iconoclaste", Marc de Scitivaux dans
Le Journal du Dimanche s’écrie, « la crise financière est finie »4 parce que la psychose « fin du monde » ne hanterait plus personne !Il va vite en besogne : les problèmes eux commencent et dans un monde nouveau.
La semaine écoulée a vu mourir un capitalisme cupide, avide qui a fait une fortune honteuse sur le dos des citoyens insolvables (subprime, titrisation etc…) ; au cours des semaines à venir débutera un chantier planétaire entre les mains des Etats. Aux « noces de Cana », Henry Paulson goûtera un dollar un peu amer….

Jean Vinatier


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In Seriatim :

1-
http://www.seriatimonline.com/2008/09/vers-1929-ou-linconnu.html

Finance internationale :
2-
http://www.seriatimonline.com/2008/01/fonds-souverains-le-monde-atlantique-t.html

vendredi 19 septembre 2008

L'Ukraine parmi les poupées russes... N°290 - 2eme année

L’entente toujours orageuse entre le Président Viktor Iouchtchenko et le Premier ministre Ioula Timochenko a cessé cette semaine. L’Ukraine entre dans une nouvelle crise politique depuis la Révolution orange (2004) qui porta au pouvoir l’actuel chef de l’Etat.
Que se passe-t-il ? D’un côté, nous avons un Président ukrainien anti-russe et pro-Otan, de l’autre Viktor Ianoukovitch, leader du parti des régions, pro-russe, anti-Otan ; entre les deux l’ambitieuse Ioula Timochenko qui ne rêve que d’une chose présider aux destinées de la jeune république ukrainienne. Les élections présidentielles auront lieu en décembre2009.
Viktor Iouchtchenko est impopulaire (et son fils Andreï y est pour quelque chose par ses frasques), dans la Rada (parlement) il ne se dégage aucune majorité. La situation économique n’est pas excellente. La position du Président résolument favorable à l’entrée de son pays dans l’OTAN attise les tensions avec les russophones (Est et Sud ukrainien) soutenus par Moscou. Ceux-ci forment la minorité la plus importante du pays et surtout, en Crimée.
Retour historique sur cette presqu’île. Siège autrefois du puissant khanat Tatar (1430-1783) qui est passé de la Horde d’Or (mongole) à la suzeraineté ottomane en 1475 avant d’être conquis par Catherine II et que la Porte lui céda effectivement par le traité de Iassy en 1774. Les Russes s’y implantèrent, se livrèrent à une sévère répression entre 1850 et 1879. Staline porta le coup de grâce aux Tatars (musulmans) en deux temps, d’abord par une purge en 1930, puis en 1944 par leur déportation totale sous le faux prétexte de collaboration avec les nazis. En 1954, Nikita Kouchtchev décida d’offrir la Crimée à la république socialiste d’Ukraine. Les Tatars, autorisés à rentrer comptent, aujourd’hui une population de 250 000 âmes et ont voté massivement pour l’actuel Président ukrainien : ils sont très minoritaires face aux Russes. On le voit, l’appartenance de la république autonome de Crimée à l’Ukraine est délicate. Elle rappelle, un peu le cas, de la république autonome d’Abkhazie et la région autonome d’Ossétie du sud en Géorgie. Kiev ne peut, de son côté, se targuer d’une quelconque filiation historique pour s’opposer, le cas échéant, à une sortie de la Crimée dont le port de Sébastopol est loué à la flotte russe jusqu’en 2017. L’arrivée, en août 2008, en pleine crise géorgienne, du navire de guerre, Moskva, a déchaîné l’enthousiasme des Russes. Le Kremlin garde bien au chaud cette poupée russe pour le cas où….
L’Ukraine est donc une république fragile partagée en deux camps : l’Ouest ukrainophone, et l’Est Russophone qui constitue une seconde poupée russe. N’oublions pas, entre la Moldavie et l’Ukraine, la République moldave de Transnistrie qui a fait sécession de la première en 1991 : elle abrite la XIVe armée russe. C’est la troisième poupée russe.
Le Président Iouchtchenko a misé jusqu’à présent sur le soutien franc et massif de Washington et de Bruxelles pour se séparer nettement de la Russie. Les Européens dont l’Allemagne et la France s’opposent à l’arrivée de ce pays dans l’OTAN ainsi que dans l’Union européenne. La dépendance énergétique de l’Europe à l’égard de la Russie est dans tous les esprits. Iouchtchenko a refusé l’installation des antimissiles américains (BMDE) et a promis un référendum sur l’entrée ou pas dans l’OTAN. Cette concession à son opinion publique ne suffit apparemment pas. Le voyage qu’il a effectué à Tbilissi avec les présidents des trois états baltes et polonais, loin, de lui redonner de la force l’a diminué et a précipité la crise politique avec Ioula Timochenko. Cette dernière souhaite, on le devine, apparaître pour une candidate de conciliation auprès des ukrainophones et des russophones et d’être reconnue comme interlocutrice par Moscou et l’Union européenne. Elle pense qu’une alliance avec le parti des régions est la solution, à ceci prés que son chef, Viktor Ianoukovitch brigue également la présidence.
Que peut faire le Président Iouchtchenko ? Il a trente jours pour présenter un gouvernement devant la Rada, au-delà, il peut dissoudre l’assemblée et provoquer des élections qu’il est, à peu prés sûr de perdre. Situation presque inextricable. Moscou ne se gêne pas pour prévenir de l’éminence d’un coup d’état militaire à l’initiative de Iouchtchenko. Est-ce crédible, à un an des élections présidentielles ? Est-il capable de devenir un second Mikheil Saakachvili ? C’est douteux. Qui le soutiendrait ? Pas l’Union européenne, pas davantage les Etats-Unis. En septembre, Dick Cheyney venu en Ukraine, a promis tout au point de n’être pas cru : l’exemple de la Géorgie était tout proche !
L’Ukraine rentre dans une énième turbulence politique dont la Russie tirera les ficelles. Qu’elle le veuille ou non, l’Ukraine revient dans le giron de Moscou, serait-ce la seconde victoire de cette ville sur Kiev qui fut l’âme capitale avec la république de Novgorod de la « Russie » jusqu’à l’invasion mongole au XIIIe siècle ?

Jean Vinatier


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In Seriatim :

http://seriatim1.blogspot.com/2007/10/ukraine-orange-presse.html

jeudi 18 septembre 2008

Pakistan, Cambodge bis repetita ? N°289 - 2eme année

L’incursion d’unités américaines sur le territoire pakistanais le 3 septembre a indigné (officiellement) Islamabad. « Les forces de l’armée pakistanaise ont reçu l’ordre d’ouvrir le feu si des militaires américains lancent un nouveau raid près de la frontière afghane, a annoncé mardi un porte-parole de l’armée pakistanaise » rapporte l’AP.
Georges Bush a donné son feu vert, en juillet dernier, pour autoriser son armée à opérer au-delà de l’Afghanistan. C’est la suite logique de son propos quand il a déclaré que le Pakistan devenait le champ de bataille principal dans le combat contre le terrorisme. Le commandant en chef, l’amiral Mullen est encore plus clair : « Selon moi, ces deux nations [le Pakistan et l'Afghanistan] sont inextricablement liées dans une insurrection commune qui franchit la frontière entre elles. »¹
Une semblable décision rappelle assez curieusement celle de 1970 quand le Président Nixon, en pleine guerre du Vietnam voulut marquer l’opinion publique en attaquant le QG des forces du Viêt-minh qu’il pensait être dans le royaume cambodgien. Son souverain, Norodom Sihanouk, essayait de sauvegarder sa neutralité. Washington fit renverser ce prince au profit de Lon Nol, général fantoche. De QG on ne trouva que des cahutes… et tout alla de mal en pis….L’excellent William Pfaff le rappelle dans son article² auquel j’emprunte le titre.
En faisant fi de la souveraineté pakistanaise, les Etats-Unis ne prennent-ils pas un risque majeur, celui de mécontenter la Chine, grande alliée d’Islâmâbâd mais aussi d’accroître le désordre régional sans pouvoir le maîtriser ? Les Russes, les Perses suivent avec l’intérêt qu’on imagine cette nouvelle stratégie. L’Inde, attend, évidemment tout d’un affaiblissement du Pakistan : pour l’elle c’est l’Hindoustan4 !
Les dollars distribués par Petraeus aux différents chefs irakiens donnent l’illusion de la pacification³, la répétition de cette politique fonctionnera-t-elle au Pakistan ? Et ce général vient de prendre la tête de l’United States Central Command qui concerne tous les théâtres d’opération depuis la Mésopotamie jusqu’en Afghanistan.
Alors que toutes les forces étrangères en Afghanistan (sous mandat onusien ou otanien) sont vues comme hostiles, faut-il, alors, ajouter à cette détestation l’ensemble des peuples pakistanais ?
Elu le 6 septembre par le Parlement pakistanais, le nouveau Président, Asif Ali Zardari est le veuf de Benazir Bhutto assassinée en décembre 2007. Présenté comme un personnage corrompu, déséquilibré et « achetable » à tout moment pour certains cercles étatsuniens ; il est, enfin, tout à fait impopulaire. Si son prédécesseur Musharraf ne brillait pas non plus par la netteté de sa politique, il eut, semble-t-il, la tentation de résister à un engrenage tragique pour son pays. L’armée ne bouge pas. Elle est pourtant une actrice décisive ; un dicton populaire ne dit-il pas
:« Chaque pays a une armée, mais au Pakistan l’armée a un pays. »5 Or, le commandant en chef, Parvez Kiani, s’il donne des gages à l’état-major américain, doit tenir compte des réticences de ses commandants. Effectivement, l’armée pakistanaise poursuit les talibans6, mais en s’en prenant aux seuls combattants arabes et ouzbeks et non aux pachtounes, nombreux dans les régiments nationaux. De plus Parvez Kiani ne jouit pas de la même autorité que Musharraf et le Président Zardari voudrait s’en débarrasser. La situation intérieure pakistanaise n’est en rien « sécurisée », on est dans un pays aux facettes multiples.
Aujourd’hui, on sait que les néo-conservateurs américains évoquent encore la possibilité de découper le Pakistan dont le Baloutchistan formerait, alors, le territoire principal. Cette idée court-elle toujours ? On doute que les Pakistanais y souscrivent !
Mais cette politique militaire interventionniste décidée par les Etats-Unis ne court-elle pas le risque d’entraîner les soldats étrangers stationnés en Afghanistan, à la suite des forces américaines si ces dernières ne remportaient pas une victoire éclatante : que ferait, alors, par exemple la France ? Pour l’heure, l’OTAN a rappelé qu’elle ne dépasserait pas la frontière. En tout cas, l’état-major américain a clairement évoqué des incursions jusqu’à la ville de Peshawar ! Dans cette hypothèse, l’onde de choc serait terrible pour le Pakistan : comment réagiraient, par exemple, les provinces du Cachemire, du Pendjab, du Sind ?
En tout état de cause, ne pourrait-on pas voir une victoire d’Al Quaïda dans cet engrenage ? La guérilla, n’oblige-t-elle pas l’ennemi à ouvrir un troisième front après ceux d’Irak (Mésopotamie) et d’Afghanistan ? Dangereuse fuite en avant……


Jean Vinatier

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Notes
:

3- La production pétrolière irakienne va devenir plus grande qu’à l’époque de Saddam Hussein. C’est là une conséquence (temporaire ?) qu’il faut noter.

5- Si les soldats sont issus, majoritairement, des tribus pachtounes dont le territoire est traversé par la frontière afghano-pakistanaise, les officiers proviennent souvent d’un milieu urbain aisé. C’est dans cette bourgeoisie et avec le concours de grands propriétaires terriens comme les Bhutto, véritables seigneurs dans le Sind, que le Pakistan, soutenu par les Britanniques, prit son envol.

6- Qu’est-ce qu’un taleb ou taliban ? C’est un élève d’une école Coranique ou madrasa. Cette définition a été étendue pour caractériser toute forme d’intégrisme. Les talibans sont à très grande majorité des pachtounes en sus des Arabes, des Ouzbeks dont les chefs revendiquent un rôle politique qui leur est refusé tant par Kaboul que par Islamabad. Faire la guerre aux talibans est donc aussi faire la guerre à tout un peuple.

Sources :

1-“Dissension in Pakistan's ranks” in:
http://www.atimes.com/atimes/South_Asia/JI13Df01.html

2-
http://www.williampfaff.com/modules/news/article.php?storyid=341

Autres sources :

“US forces the terror issue with Pakistan” in
http://www.atimes.com/atimes/South_Asia/JI16Df01.html
“Moscow eyes Afghanistan in fear” in:
http://www.atimes.com/atimes/Central_Asia/JI13Ag02.html
“Pakistan : Armée Inc.”: http://www.alternatives.ca/article3436.html
« L’impasse afghane et comment en sortir » in
http://www.alternatives.ca/article4069.html et Le Monde du 5 septembre
« Les six visages du Pakistan » in
http://www.liberation.fr/actualite/monde/350270.FR.php?rss=true&xtor=RSS-451

In Seriatim :

4-
http://seriatim1.blogspot.com/2007/09/hindstn-ou-pakistan.html

mercredi 17 septembre 2008

Giuseppe Ferrari : La Chine et l’Europe (1867) N°288 - 2eme année

Giuseppe Ferrari (1811-1876) occupe une place à part dans le XIXe siècle. Né à Milan, il y fit ses études puis il vint en France où il obtiendra son doctorat de philosophie en 1840. Enseignant, il sera rapidement suspect pour ses idées « communistes » (longue amitié avec Proudhon). Edgar Quinet le proposera, en vain, comme professeur suppléant au Collège de France en 1847. De déconvenue en déconvenue, il renoncera au monde académique et réglera ses comptes par un pamphlet, Les philosophes salariés (1849). Retourné en Italie (1867), il deviendra député puis sénateur (juste avant de décéder à Rome) tout en étant un professeur d’université influent et écouté.
Pourtant, l’auteur de
l’Histoire des révolutions d’Italie (1858) de l’Histoire de la raison d’Etat (1860) et de La Chine et l’Europe (1867), reste assez méconnu, même à notre époque. Son « biographe », l’historien Robert Bonnaud, condisciple de Pierre Vidal-Naquet, rappelle que Ferrari a été le premier à avoir tenté de rendre compte des tournants historiques mondiaux ou des cycles. Giambattista Vico, historien napolitain (1668-1744) redécouvert par Michelet puis par la princesse Belgiojoso, l’inspira, assurément, sur ce point.
En tant que théoricien de l’histoire et historien des idées, Ferrari est un novateur dans
La Chine et l’Europe, il parle de l’Orient et de l’Occident en dominant leurs deux histoires.
Le moment était propice. La période (1850-1879) ouvrait un boulevard aux orientalistes, aux sinologues, aux historiens en régle générale. L’Europe, si elle ne découvrait pas au sens propre l’Asie (idem pour l’Afrique), ne se contentait plus comme aux siècles précédents de récits merveilleux, de simples narrations ; elle demandait des faits et des exposés. Plusieurs courants se font jour, les uns apologistes de l’Occident sur l’Asie, les autres concèdant une histoire parallèle jusqu’au XVIe siècle, date du décrochage. On en devine la raison : c’est l’Europe qui découvre le monde, elle apporte la modernité, les savoirs, les techniques au « rest of the world ».
Le regain pour l’Asie se fait sur fond de guerres contre la Chine celles dites de l’opium ( voir les traités inégaux) puis par le début des concessions et le sac du Palais d’été par l’armée anglo-française (1860). L’ouvrage de Ferrari,
La Chine et l’Europe, ne pouvait surprendre: il est immédiatement réédité.
D’une manière générale l’université française ignora ou bouda son oeuvre : on lui reprochait sa double nationalité, sa double qualité de philosophe et d’historien. Si étrangement Paul Claudel le snobe, Fernand Braudel ne néglige pas les idées suggérées. Le monde des lettres (Baudelaire, Barbey d’Aurevilly plus tard, Paul Bourget) l’honorera davantage.
Ferrari fut très audacieux de tenter une histoire parallèle sino-européenne ; c’était là sa modernité, son avant-gardisme. Son ouvrage est utile, aujourd’hui, alors qu’on se targue de globalisation tout en méconnaissant l’histoire. Robert Bonnaud dans son ouvrage
, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ? se fait l’avocat critique et pertinent de Ferrari et, ensemble, nous invite à la réflexion.
Ci-dessous des extraits du dernier chapitre du livre de Ferrari
.


La période actuelle en Chine et en Europe

« L’extrême Orient et l’Occident perdent aux mêmes jours la tranquillité des anciens temps, -l’un grâce à une révolution religieuse, -l’autre grâce à une révolution philosophique, - dont le résultat dans les deux régions est de doubler également la population et l’instruction publique. – Sagesse économique, militaire et politique des Chinois. –Ils parlent, ils pensent comme nous. – Pourquoi, après nous avoir devancés, sont-ils en retard ? – Si ce retard est un danger pour eux. – On peut dire qu’ils se trouvent comme nous entre les deux feux de l’Amérique et de la Russie.
[…]
En revenant pour la dernière fois à l’Europe, nous voyons avec surprise que, de 1789 au moment actuel, nous avons encore marché comme la Chine. Comme la Chine, nous avons perdu la paix du vieux temps vers 1790 ; comme en Chine tout a changé chez nous, les lois, les mœurs, les idées. Le résultat arithmétique de ce changement a doublé la population chez nous comme dans le Céleste Empire. Si la Chine a multiplié les écoles, les nôtres se multiplient à leur tour, et si nos révolutionnaires sont incrédules, ennemis des superstitions et au besoin athées ou mystiques, cette différence n’est encore que l’ancienne différence entre les révolutionnaires de l’Occident, tous à la suite de Socrate, des stoïciens, tous hérétiques et incroyants relativement à la religion dominante du paganisme ou du christianisme, tandis que, dans l’extrême Orient, les insurrections sont constamment à la suite des Tao-ssé, des bonzes, des lamas, des messies, qui protestent contre la raison régnante de la philosophie impériale.
Nul doute que nos bourgeois n’aiment par-dessus tout l’Europe comme au temps de Louis XIV ; mais ceux de Pékin préférent la Chine comme aux temps de Khang-hi. Que peuvent-ils envier à Paris ? La liberté des cultes ? Ils l’ont proclamée quand nous fondions la papauté. Les grandes révolutions ? Ils ont les Taï-ping qui prêchent la fraternité universelle. Nos économistes leur enseigneront-ils la liberté du commerce ? Ils la pratiquent depuis la plus haute antiquité. Fondons-nous des banques ? Ils ont les argentiers, les billets de circulation, le papier-monnaie portant intérêt. Vantez-vous les monts-de-piété, les hôpitaux, les hospices, les sociétés philanthropiques ? Vous ne faites que copier la Chine. Avons-nous des chemins de fer ? Le Chinois en parle et ses bateaux à vapeur naviguent sur le Kiang et sur le fleuve Jaune. Sommes-nous heureux de suivre les modes de Paris ? Il se fait habiller par les tailleurs de Sou-Tcheou. Avons-nous des jardins d’hiver comme l’Italie, où les merveilles des arts embellissent un printemps éternel ? Il se rend à Nankin, la ville de la musique, des poètes, des chanteurs, des astrologues, des devins, le paradis de la Chine.
[….]
Ainsi la Chine étale sur la longue liste de ses dynasties toutes les révolutions de l’Europe. Ses philosophes paraissent au temps de Pythagore, ses conquérants aux temps d’Alexandre et des Romains, ses rédempteurs aux jours de Jésus-Christ, ses barbares quand les Goths et les Vandales arrivent en Occident, ses empereurs-pontifes quand Grégoire le Grand fonde la papauté, ses docteurs à l’époque d’Abailard et de saint Thomas, son meilleur théâtre quand on lit La Divine Comédie, ses poètes agréables, sa renaissance et l’étude de son antiquité dans les périodes de Pétrarque, du Boccace, de nos latinistes, de nos hellénistes, enfin ses dernières révolutions politiques et religieuses portent les dates des traités de Westphalie [1648] et de la révolution française.
[….]
Les anticipations et les retards de la Chine sur l’Europe ne dépassent jamais l’intervalle de deux générations.
[…]
Les dangers actuels de l’Europe viennent de la Russie et de l’Amérique. Au point de vue du progrès, de la population, des ressources naturelles, de l’expansion assurée, il y a là un excédent de forces qui déplacera les entourages des nations, et déterminera des révolutions inattendues. Dès 1789, la France se trouve entre la double influence de la république et du Czar, et même aujourd’hui l’Angleterre redoute avant tout les Américains et les Russes. Ce sont aussi les ennemis que redoute la Chine, et si notre civilisation est condamnée à se frayer sa route entre ces deux extrêmes avec les explosions latines et les prodiges de la science, dans la prochaine période de 1875 à 2000 la Chine résoudra à son tour le même problème en quatre temps avec les lettrés de Pékin et les rebelles du Chen-si. Elle a si souvent passé des phases les plus sanguinaires aux plus pacifiques qu’elle pourra commenter les King avec nos sciences physiques avant que nous arrivions au règne des fonctionnaires philosophes. »


Jean Vinatier

©SERIATIM 2008

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Sources
:

Joseph Ferrari : La Chine et l’Europe et leurs traditions comparées, Paris, Didier, 1867
Robert Bonnaud, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ? –La Chine, l’Europe et Ferrari, Paris, Kimé, 1992

mardi 16 septembre 2008

Vers 1929 ou l’inconnu? N°287 - 2eme année

En cinq jours, que d’informations : les établissements du refinancement hypothécaire, Fannie Mae et Freddie Mac « nationalisés » par l’état fédéral, la faillite de Lehman Brothers et celle évitée in extremis de Merill Lynch, l’appel au secours de l’assureur numéro 1 américain, American International Group (AIG), dix banques se liguent pour se doter d’une caisse de secours de 70 milliards de dollars! Pas étonnant que les bourses accusent le coup! La panique commence-t-elle?Les autorités monétaires américaines envoient-elles des signaux très clairs à toute la planète?
Partant du principe que Fannie Mae et Freddie Mac ont lancé la titrisation, le secrétaire d’état au Trésor, Henry Paulson, a pris sous son aile les 5 200 milliards de dollars d’actifs ce qui porte du coup la dette américaine de 10 000 à 15 000 milliards. Il garantit tous les titres adossés aux fameux crédits hypothécaires (Mortage Backed Securities) et pour soutenir les banques en possession desdits titres, il leur assure une ligne de crédit sécurisée quasi illimitée (Secured Credit Lending Facility). Le Trésor américain s’engage, aussi, à acheter les MBS de Fannie Mae et Freddie Mac émis par eux ainsi que ceux achetés aux banques d’affaires privées et aux Federal Home Loan Banks. In fine, l’état fédéral promet d’injecter jusqu’à 200 milliards dans les deux établissements susnommés.
Quelle est la conséquence à court terme? Tous ces titres surévalués - avant d’être dépréciés? - figureront dans les colonnes des actifs des bilans des banques mondiales ce qui écarterait l’effet domino. Le sauvetage de Merill Lynch par Bank of America (50 milliards de $) montre que le bord du précipice est tout proche. Lehman Brothers est, pour le moment, sacrifiée. Selon la Barclays qui était sur les rangs, le Trésor américain n’a pas accepté de garantir cet établissement à hauteur de 300 milliards de $ alors que le montant de ses encours se situe à plus de 600 milliards sans inclure les dizaines de milliers de comptes de dépôts des clients!
On le comprend l’état américain juge plus urgent de rassurer les banquiers et les banques centrales que de secourir les millions d’Américains sans toits. Il se garde bien de déclencher des poursuites judiciaires contre les dirigeants de Fannie Mae et Freddie Mac! Rappelons que ces banques sont victimes de leur cupidité et les ménages victimes de leurs discours.
Cependant, la crise des « subprimes » dure depuis 2007, elle ne semble pas finir : est-elle un serpent de mer? Les banques, les assureurs, les réassureurs qui se sont gavés d’opérations de titrisation ne savent toujours pas l’exacte étendue de leurs propres pertes. C’est incroyable mais c’est ainsi! Notons aussi que les Américains n’ont eu de cesse d’imposer des règles de transparence et des normes comptables nouvelles : résultat, une opacité exemplaire!
Nous sommes dans un climat étrange fait de doutes, d’interrogations. On rappelle ici et là le spectre de 1929 : les crises, bancaire, financière, immobilière (Etats-Unis, Royaume-Uni, Espagne) annonceraient-elles une récession économique mondiale? Le pouvoir d’achat stagne ou baisse dans de nombreux pays, le chômage menace de remonter, l’inflation donne des sueurs froides à Jean-Claude Trichet. Les chantres du libéralisme à tout crin ne maudissent pas les « nationalisations » américaines ce qui prouve, tout de même, qu’en fin de parcours l’Etat est l’ultime forteresse où personne, visiblement, rechigne à entrer. Pas étonnant que des lecteurs réagissent
« privatisation des profits, étatisation des pertes » ou comme :
« GEDEON64 15.09.2008 - 14h13
Les américains nationalisent leur banque, les russes privatisent les ressources naturelles, c'est le nouveau monde. L'immobilier se casse la gueule, il n’y a que l’industrie de l’armement qui rigole, là c’est pas trop compliqué à créer de la demande. Il suffit de foutre le bordel, d’envahir, d’occuper des états et de créer un ennemi, le fameux terroriste . »¹
Si une crise systémique est possible, la comparaison avec 1929 est plus singulière. En 2008, la croissance des pays émergents soutient toute la croissance mondiale. Nous avons une croissance rapide de la liquidité mondiale et des taux d’intérêt très bas aux Etats-Unis : l’exact inverse de 1929 !
Mais l’important, à notre époque est l’impact psychologique d’un fait historique. Les gens établissement un parallèle et cela suffit à en faire une réalité. Ne sommes-nous pas devant quelque chose de plus vaste ?
« Nous vivons, écrit finement Philippe Grasset dans DeDefensa.org, une tragédie financière et pourtant rien ne se passe comme au cœur d’une tragédie. Notre esprit est tellement cloisonné, la représentation des communications si puissante, qu’on ne parvient pas à réaliser l’ampleur de la crise, ni à relier les crises entre elles d’ailleurs. (Car tout est lié, entre la crise financière, les crises de gestion et bureaucratiques comme celle du Pentagone, les crises géopolitiques comme la Géorgie, etc.)
[….]
La situation est pire qu’en 1929 parce que, dans notre perception, il semble ne s’être encore rien passé de considérable et de dramatique au niveau des événements socio-économiques et politiques, après les événements financiers qui sont eux-mêmes cloisonnés dans nos esprits et perçus comme une crise à part dont nous nous sentons étrangement étrangers, et comme immunisés contre ses effets […]
La population est à la fois polarisée et extrêmement fragmentée, par une communication automatique qui semble la dispenser de ses élans collectifs traditionnels mais qui lui permet tout de même d’avoir un meilleur accès à l’information. Jusqu’ici, le système a tenu parce que l’information hostile à son encontre et l’effacement de la confiance n’ont pas encore rassemblé leurs effets ni engendré un choc psychologique suffisant pour déclencher, sinon une révolte ou une riposte, au moins une prise de conscience collective. Il nous semble pourtant que cette prise de conscience est inéluctable si l’on accepte l’idée, ce qui est notre cas, que les chocs de décomposition du système vont se poursuivre parce que le système est irréparable et irréformable. Elle sera d’autant plus forte dans ses effets qu’elle a été retardée, et que le système s’est décomposé à mesure. Par contre, il nous paraît bien difficile de prévoir dans quel domaine et de quelle façon s’exerceront ces effets. Malgré le bruit imposant de la chute de Lehman Brothers, notre situation est celle d’un 1929 en train de se faire et dont nous n'entendons rien et dont nous ignorons tout de l’explosion en cours. Cela n'empêche pas ce 1929 de se faire. »²
C’est le nouveau monde !

Jean Vinatier

©SERIATIM 2008

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Sources:

1-
http://www.20minutes.fr/article/253098/Economie-La-crise-semble-avoir-atteint-une-ampleur-sans-precedent.php
2-http://www.dedefensa.org/article-un_lundi_vert_de_gris_15_09_2008.html

In Seriatim:
http://seriatim1.blogspot.com/2008/01/fonds-souverains-le-monde-atlantique-t.html
http://seriatim1.blogspot.com/2008/01/vers-une-monnaie-mondiale.html
http://seriatim1.blogspot.com/2008/01/rcession-ou-pas-un-nouveau-monde.html
http://seriatim1.blogspot.com/2008/03/fed-et-banques-centrales-pompiers-en.html
http://seriatim1.blogspot.com/2008/03/le-fmi-un-vieux-fonds.html

lundi 15 septembre 2008

Evo Morales : au nom des Amérindiens ? N°286 - 2eme année

La vie politique bolivienne connaît bien des soubresauts. Entre le Président Evo Morales (né en 1959) et les préfets, élus, des départements le face à face est tendu. Le référendum révocatoire gagné par le Chef de l’Etat le 10 août s’est vu contesté par quelques-uns des préfets autonomistes. Le 7 décembre prochain les Boliviens voteront pour ou contre le projet constitutionnel d’Evo Morales qui devrait renforcer les droits des Amérindiens et faire du quechua et de l’aymara des langues officielles avec l’espagnol.
Le 11 septembre, l’expulsion de l’ambassadeur américain, Philipp Goldberg suspecté, par La Paz, de travailler de concert avec 4 des 9 préfets monte la tension d’un cran¹ (ce diplomate s’est distingué par son rôle dans la création du Kosovo). Tout indique d’autres rebondissements. Certains disent qu’un « coup d’état civil » est en marche. Les manifestants tués (entre 16 et plus de 30) à Cobija (Pando) en annoncent-ils d’autres ?L’éditorial de l’hebdomadaire bolivien
Pulso se veut dramatique en titrant : Prés du point de non-retour ! (“Cerca del punto de no retorno”)². Le Conseil national démocratique (CONALDE) qui regroupe les opposants à Evo Morales se dit prêt à se déplacer à Cobija pour soutenir le préfet de Pando, Leopoldo Fernandez, que La Paz veut sanctionner. Pourquoi? Parce qu’il a refusé d’appliquer l’état d’urgence.
Les pays d’Amérique latine suivent l’évolution de la crise bolivienne : le Venezuela de Chavez et le Honduras se solidarisent avec Evo Morales tandis que le Chili, l’Argentine, le Paraguay, le Brésil optent pour la prudence tant ils sont dépendants du gaz bolivien. A l’heure actuelle le gazoduc GASBOL serait entre les mains des partisans des préfets autonomistes.
L’intronisation d’Evo Morales l’Amérindien en janvier 2006 a-t-il choqué les 15% de Boliviens (les Blancs) qui détiennent les richesses du pays, disposent des médias et d’une sympathie pour Washington? Face à eux, les 85% d’Amérindiens (55%) et de métis ou « cholos » pour 30%. La nationalisation des hydrocarbures lancée par le nouvel exécutif n’a pas détendu l’atmosphère. Evo Morales revendique haut et fort son indianité. Le Pérou n’était-il pas le centre d’un empire gouverné par un Inca jusqu’à l’arrivée des Espagnols en 1527? C’est au nom de cette indianité qu’il revendique haut et fort la propriété des richesses en pétrole et gaz.
Si le socialisme d’Evo Morales ne supporte pas la comparaison avec les modèles européens, c’est, néanmoins, avec ce mot qu’il a gravi l’échelle de la renommée dans un pays instable. Evo Morales arrive au pouvoir au milieu d’une quasi-insurrection! Les partis traditionnels effondrés ne purent barrer la route à cet Indien. Un choc, une espérance pour les 44 millions d’Amérindiens d’Amérique du Sud et Centrale. Ceux-ci comptent pour 45% de la population du Pérou, 44% du Guatemala et 25% en Equateur. Evo Morales est aussi un symbole pour nombre de métis qui forment 90% de la population du Chili, 95% au Paraguay, 67% au Venezuela, 65% en Equateur. Les Amérindiens et les métis sont les classes sociales les plus humbles même si beaucoup intègrent, désormais, les universités.
Si l’influence des Etats-Unis reste puissante, elle est, cependant, moindre. Premièrement la fin de l’Union soviétique a eu pour conséquence de diminuer le soutien washingtonien aux régimes militaires; secondement, la guerre contre le terrorisme lancée après le 11 septembre avec les moyens que l’on sait, a relégué au second plan le continent sud-américain. C’est depuis les années 1990 que les questions liées à l’indianité prennent de l’ampleur. Un tabou s’est brisé. Autre constat, l’Amérique du Sud est majoritairement à gauche et elle noue des partenariats stratégiques avec l’Asie bien éloignés de toute pesanteur idéologique! L’Amérique latine s’émancipe.
Les voisins de la Bolivie ne contestent pas la nationalisation des hydrocarbures dont les réserves sont au sud-est du pays à Tarija (80%) et 10% à Santa Cruz mais, ils veulent en dépendre le moins possible d’où des projets coûteux d’« Anneau énergétique » du sud Pérou au nord du Chili (1200 kilomètres), de gazoduc long de 8000 kilomètres du Venezuela jusqu’en Argentine via le Brésil.
Le dessein d’Evo Morales n’est pas de construire une Bolivie excluant les « Blancs », il veut que les Amérindiens aient l’égalité des chances. Seul un Etat disposant de la richesse énergétique peut financer des programmes sociaux, scolaires, économiques importants. L’identité bolivienne est forte, elle est le fruit d’une histoire agitée et conflictuelle avec les états proches : Brésil, Chili, Equateur, Paraguay³. Rien ne prouve que les préfets autonomistes veulent la sécession : le référendum du 10 août rend leur coalition moins solide. Il devrait y avoir un terrain d’entente, des négociations pour que les habitants du pays puissent voter sereinement le 7 décembre prochain. Les autres états américains ne pourront pas rester les bras croisés, ils auront à dissuader tout éclatement du pays, c’est leur intérêt. Si tel est le cas, la Bolivie serait un exemple et un signal puissant à tous les Amérindiens et bien des métis de la Terre de feu au Canada pour les décennies suivantes.


Jean Vinatier

©SERIATIM 2008

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Note :

1-Les 4 départements en « révolte » :
Pando (55 000 ha), Beni (340 000 ha), Santa Cruz (1 700 000 ha), Tarija (370 000ha). Ces départements forment un cercle ou demi-lune d’où leur nom Media luna.

Sources :

A-Presse bolivienne :
2-
http://www.pulsobolivia.com/index.php?option=com_content&task=view&id=1904&Itemid=133

http://www.la-razon.com/ultima.asp?id=670509
http://www.eldeber.com.bo/vernotaahora.php?id=080914023029

vendredi 12 septembre 2008

Jeff Koons : un « Mickey l’Ange¹ » à Versailles ? N°285 - 2eme année

On se dispute beaucoup à Versailles ! Nous sommes loin de toute querelle curiale comme il en a existé de 1682 à 1789. Quel est donc ce bruit et cet agacement ? Eh bien tout simplement le début de l’exposition de quelques œuvres de l’Américain Jeff Koons dans les salles du palais et dans les jardins. C’est une première, c’est un scandale disent les uns, c’est splendide disent les autres.
Versailles est un palais construit par Louis XIV pour installer la monarchie absolue en un centre. Bien évidemment tous les artistes d’alors furent requis pour y accomplir des chefs d’ œuvres. Versailles lieu de pouvoir devint-il un musée lors de la Révolution française ?Non, il fut vidé de son contenu. Au XIXe siècle, Louis-Philippe appela des artistes contemporains pour exécuter les grandes heures historiques françaises dans le cadre de l’aménagement de la galerie des batailles. Le roi des Français ne fit-il pas inscrire au fronton :
« A toutes les gloires de la France » ? Palais toujours : Guillaume Ier y fut proclamé empereur allemand en janvier 1871, au lendemain de la fin de la première guerre mondiale les négociations s’y tinrent en 1919. Palais toujours quand le Parlement s’y rend en congrès. Palais toujours que visitent les monarques, les chefs d’état, quelques célébrités dont Michaël Jackson. Versailles ne cesse pas d’être le lieu unique de la majesté régalienne.
A l’inverse du Louvre transformé en musée in extremis par Lenoir en 1794 pour sauver de la destruction notre patrimoine, Versailles reste pour le monde et les Français le palais du Roi-Soleil et de Marie Antoinette. L’art à Versailles fut toujours au service de l’Etat pour la grandeur de la Couronne c’est-à-dire de la Nation. Si Louis-Philippe le dédie aux gloires françaises, c’est au nom de la réconciliation entre les Français divisés depuis 1789.
Les temps changent ? Certes ! Depuis Christine Albanel, qui a précédé Jean-Jacques Aillagon à la direction du domaine de Versailles, faire de ce palais une sorte de parc d’attraction chatouille les autorités sous couvert de besoin d’argent et d’accueillir toujours en plus grand nombre les touristes ! Ce dessein suffit-il à approuver l’exposition des objets de Jeff Koons ? Des internautes protestent :
« zadig : Jourdain expulse Louis XIV
C'est fait : M. Jourdain s'est emparé de Versailles. Il a fallu plus de trois siècles pour que la fable de Molière devienne réalité. C'est simplement le triomphe de l'argent-roi, de la vanité comme substitut de l'art. Jean-Jacques Aillagon et Koons ne sont que des épigones cravatés des maîtres à danser. Ils ont un bon client, un Jourdain rutilant en la personne de M. Pinault, quincailler monté en graine... Tout cela est moral, démocratique et exemplaire de la république des brasseurs d'affaires et des faiseurs de notoriété. Tapie, Pinault le même jour, ça fait quand même beaucoup. Au secours, Jean-Baptiste Poquelin ! Viens nous tirer de cette bêtise arrogante dorée à l'or fin ! »²
Que reproche-t-on à Jeff Koons ? D’aprés Ouest-France rien:
« C'est l'occasion de découvrir cet artiste de 53 ans qui n'a rien inventé, mais qui a su synthétiser avec talent les ready-made de Marcel Duchamp (comme son célèbre urinoir), le pop-art d'Andy Warhol et la statuaire ludique et monumentale de son aîné Claes Oldenburg. »³
Qu’est-ce qui ne va pas ? L’opinion publique suspecte une combine : Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre, ancien président de TV5 puis recruté par François Pinault pour magnifier sa fondation avant d’être nommé « patron » de Versailles, expose les œuvres de Jeff Koons l’artiste chéri de son ancien employeur ! Notons que la commissaire de l’exposition, Elena Geuna, serait toujours salariée de l’homme d’affaires français. Relevons aussi que ni la ministre de la Culture, ni l’Elysée n’ont émis un avis défavorable. Pas davantage le corps des conservateurs n’a-t-il bougé ! L’Etat accepte donc cette initiative en pleine connaissance de cause quand les Français devineraient, à tort ou à raison, un enrichissement de facto pour le trio : le milliardaire, l’artiste et l’homme choisi par l’Etat ?
Jeff Koons est un homme intelligent, cultivé, brillant dans les domaines qui le touchent. Il fait de son atelier une société artistique qu’il gère, développe comme un chef d’entreprise classique : chaque matin prés de cent personnes vont à l’usine, pardon à l’atelier. Cela ne l’empêche pas de cabotiner:
« Le dialogue entre l'art et l'argent ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse, c'est le dialogue entre l'art et le potentiel humain. Mon travail tourne autour de l'optimisme",»4
En lisant deux interviews celle d'octobre 1986 au Journal contemporary of Art (il aime déjà Louis XIV) et la dernière accordée à Paris-Match, Jeff Koons n’a pas succombé pas à la rêverie, communication et marketing sont ses partitions. S’il ne nous épargne aucun poncif, il sait, par contre, séduire les milliardaires d’aujourd’hui jusqu’à en faire ses agents lesquels travaillent à d’excellents retours sur investissement : Marcel Duchamp et Andy Warhol applaudissent là-haut, quel bon élève! Jeff Koons s’e complimente de sa tactique : faire se concurrencer les milliardaires sur son nom : Pinault n’est-il pas peu fier de collectionner les produits made in Koons les plus côtés au monde?On ne s’étonne pas qu’un internaute réagisse ainsi :
« bellini : art contemporain et capitalisme infantile
Pourquoi le capitalisme contemporain soutient-il l'art dit contemporain en général et Jeff koons en particulier? Tout etre normal se rend compte que l'"oeuvre" du dit Koons s'adresse aux 3 - 5 ans. Autrefois, à l'époque historique, l'art, c'était du sérieux, pour les grands, pour les gens cultivés. Dans notre monde post historique tout est pour les enfants... Mrs Pinault, Arnaud et autres capitaines d'industrie seraient-ils de grands enfants un peu naifs, un peu bèbètes? »²
Aucune naïveté ! Nous sommes dans une réalité, celle de la puissance redoutable et de l’impunité des « marchands » qui forcent les grilles de Versailles au nom d'un génial concepteur : vanité fait loi ? Cela n’annonce-t-il pas d’autres exigeances qui aboutiront à présenter des paires de tennis, des maillots de foot, des vélos, des sacs dédiés aux « gloires de la France » ?
Etrange, au XIXe siècle et au XXe siècle, les milliardaires remeublaient le château par respect et par souci d’honorabilité, ceux du XXIe siècle voudraient-ils se l’approprier ? Versailles, un château d’Etat à usages privés ?
Ces grandes fortunes ne réussissent-elles pas à être leurs propres barbares quand Jeff Koons en homme roué jouit de tous les avantages sans supporter les inconvénients ? L’Etat, lui, se dévêt de son rôle.
Jeff Koons est un
« Mickey l’ange » qui a capté la vanité des nouveaux maîtres de notre époque. It’s a good guy !

Jean Vinatier

©SERIATIM 2008

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Interviews Jeff Koons:

1-
http://www.parismatch.com/dans-l-oeil-de-match/reportages/jeff-koons-mickey-l-ange-contemporain/(gid)/49429

Jeff Koons, 1986:
http://www.jca-online.com/koons.html

Sources :

2-Réactions de lecteurs in :
http://www.lefigaro.fr/culture/2008/09/10/03004-20080910ARTFIG00334-toute-la-planete-reunie-a-versailles-pour-jeff-koons-.php

3-
http://www.lepoint.fr/actualites/mariage-du-pop-art-de-jeff-koons-et-du-classicisme-de-versailles/914/0/272705;jsessionid=D38F7B3C7C984B33644A58A957F1FCE6

4- Ouest-France :
http://www.ouest-france.fr/L-art-ludique-de-Jeff-Koons-bouscule-Versailles/re/actuDet/actu_3631-701194------_actu.html

5-Maurice Ulrich in :
http://www.humanite.fr/2008-09-09_Cultures_Faut-il-detester-Jeff-Koons

Autre sources:

http://www.lemonde.fr/culture/article/2005/08/30/jeff-koons-la-sexualite-c-est-l-objet-principal-de-l-art_683812_3246.html#ens_id=676746

http://www.lemonde.fr/culture/article/2008/09/06/questions-autour-de-l-exposition-jeff-koons-au-chateau-de-versailles_1092267_3246.html

http://www.lemonde.fr/culture/article/2008/09/11/le-roi-soleil-avait-ce-pouvoir-absolu-de-creation_1094117_3246.html#ens_id=1091650

http://www.trendsnow.net/trends_now_/2008/08/guilty-yacht-by.html