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mercredi 30 avril 2008

Edgar Morin (né en 1921) : l’itinérance N°195 - 1ere année

Les éditions de L’Herne ont l’excellente idée de proposer au public un extrait de texte (« Où va le monde ») tiré de son ouvrage, Pour sortir du XXe siècle, publié en 1981 par Nathan.
En voici un extrait :

« Nous sommes dans le devenir, et le devenir comporte passé, présent, futur. Rappelons une dernière fois que chacun vit une pluralité de vies, sa vie propre, la vie des siens, la vie de sa société, la vie de l’humanité, la vie de la vie. Chacun vit pour garder le passé en vie, vivre le présent, donner vie au futur. Il y a, non seulement en chacun, pour chacun, mais aussi pour les autres et pour la société une relation incertaine et antagoniste entre présent et futur. On se voue au présent et au futur, mais la part de l’un et de l’autre ne saurait se calculer comme un budget où l’on répartit la part de la consommation et celle de l’investissement. Chacun est livré à soi-même devant ce problème. Mais le sacrifice du présent pour l’avenir radieux prépare en fait un avenir affreux. Il faut de la joie et de l’amour dans le présent pour bien investir dans l’avenir. Il faut savoir jouir du présent pour aimer l’avenir. Il faut savoir que l’avenir lui-même fait partie du devenir, et passera lui aussi….

La vie politique, comme la vie amoureuse, prend sens dans des sublimes moments de communion, de fusion, de joie hic et nunc. Le livre d’Alberoni nous éclaire sur cette identité profonde entre l’extase collective et l’extase amoureuse (Enamoramento e Amore, traduction française : Le Choc amoureux, éd. Ramsay, 1981). Je sais certes que les libérations sont éphémères, que là où les nouvelles chaînes se brisent, de nouvelles chaînes se forgent, de nouveaux esclavages se préparent, et que là où une libération est incapable de faire naître une liberté, elle creuse la voie à une nouvelle oppression. Je sais que les nouvelles oppressions arrivent chargées de fleurs et de drapeaux, accueillies par les larmes d’espoir de ceux qui sont alors sûrs de sortir du malheur, et qu’alors commence un nouveau et terrible malheur. Je sais que rien n’est joué, que rien ne sera joué à jamais, définitivement, sauf la mort. Il nous faudra cheminer dans la joie et la souffrance, dans l’attente non plus de la promesse mais de l’inattendu…Je parle de mon expérience. J’ai vécu le minuit du siècle au moment même où Victor Serge¹ l’annonçait : le pacte germano-soviétique, l’invasion de la France, l’effondrement de l’Europe, la ruée allemande jusqu’à Moscou, tout cela tonnait à jamais le glas de tout espoir. Et pourtant, dès fin 1941, l’espoir renaissait….
Plus tard, à partir de 1947, avec la seconde glaciation stalinienne et la guerre froide, j’ai cru que le siècle s’était enfoncé dans le tunnel et n’en sortirait pas de mon vivant. Mais en 1953, l’immortel mourait (Staline).
J’ai vécu en 1957 l’écrasement de la « révolution hongroise » et la destruction de l’ « Octobre polonais ». J’ai subi après 1960, le retour des illusions que je croyais à jamais détruites, mais reportées cette fois sur Cuba et la Chine ; j’ai vu le triomphe de l’obscurantisme chanté par l’intelligentsia à laquelle j’appartenais, le triomphe de la pensée la plus mutilante jusque chez mes proches, que seule l’amitié empêchait de me rejeter, et que seule l’amitié m’empêchait de repousser.
Mais aussi, comme je l’ai déjà dit, la Résistance que j’aie vécue en 1942,1943, 1944 à travers les craintes et les périls, n’était pas seulement exaltée par l’espoir d’une Libération/Salut. Elle comportait, à travers les arrestations, tortures, déportations d’amis chers, les risques mortels pour les miens, des moments inouïs de fraternité et de bonheur. J’ai vécu la Libération de Paris, dans les barricades, le tumulte des cloches, les incendies, les feux d’artifice. J’ai vécu, par procuration, la « révolution hongroise », et j’ai vécu un moment bouleversant sur place, avec mes meilleurs amis, l’ « Octobre polonais »². J’ai vécu à Paris le Mai parisien et par procuration le « printemps de Prague ». Je suis allé goûter la joie d’avril à Lisbonne² !….
Préparons-nous à tout.

Préparons-nous au Néant. Préparons-nous à la Boule de feu. Préparons-nous à nous trouver bientôt protectorat d’Empire, avec notre Husak³ national. Préparons-nous à l’irrémédiable défaite. Bien que nous souhaitions le plus au monde de voir cesser l’humiliation, le mépris, le mensonge, nous n’avons plus besoin de la certitude de victoire pour continuer la lutte. Les vérités exigeantes se passent de victoire et résistent pour résister.

Mais préparons-nous aussi aux libérations, mêmes éphémères, aux divines surprises, aux nouvelles extases de l’histoire…. »

In Edgar Morin : Où va le monde ?, Paris, L’Herne, Paris, 2008, 9,50€ pp.102-105

©Jean Vinatier 2008

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Notes :

1-Victor Serge (1890-1947) révolutionnaire et anarchiste d’origine russe
http://fr.wikipedia.org/wiki/Victor_Serge
2-Octobre polonais est en vérité le 22 octobre 1956, le jour où Gomulka (1905-1982) s’impose avec l’appui de l’armée à la direction du pays. Il promet des réformes profondes. Cet « octobre polonais » déclenche la révolte hongroise qui se terminera dans un bain de sang avec l’intervention de l’armée Rouge du 4 au 15 novembre 1956.

Révolution des œillets, le 25 avril 1974 qui met fin à l’Estado Novo, régime fondé par Antonio de Oliveira Salazar (1889-1970) en 1932.

3- Gustáv Husák (1913-1991) il assure la « normalisation du régime communiste tchèque » après le Printemps de Prague (5 janvier-21 août 1968) qui verra l’invasion du pays par les forces du pacte de Varsovie. Il dirigera la Tchécoslovaquie de 1975 à l’effondrement du régime en 1989.

mardi 29 avril 2008

« Notre ami le despote » N°194 - 1ere année

Libération titrait en première page : « Notre ami le despote » pour qualifier le président tunisien Ben Ali recevant Nicolas et Carla Sarkozy.
On est un peu surpris par l’emploi de ce mot sorti de l’usage courant politique. Ben Ali le dictateur sonnerait mieux et mieux encore, Ben Ali le tyran de Tunis. Tyran, despote oui, oui, nous rapprochons de la Grèce antique tel Denys tyran de Syracuse, par exemple ? Mais était-il un dictateur ?
En fait despote désigne étymologiquement le « maître de maison » et par extension le seigneur avant de qualifier un système politique.
Aristote¹ dans
Politique, en comparant les différentes constitutions politiques, évoque le premier le despote.
L’empire romain d’Orient l’utilisait dans sa hiérarchie aulique puis le réserva aux porphyrogénètes. Les empereurs à Constantinople leurs confièrent des principautés qu’ils dénommèrent despotats d’Epire, de Morée.
Oui, mais l’Europe pourquoi s’en sert-elle pour qualifier un dirigeant de l’autre rive? La république de Venise entendait que l’université de Padoue ait un enseignement politique de premier ordre. A la fin du XVe siècle le sénat rendit obligatoire la connaissance du grec pour l’étude du traité politique d’Aristote. Les Vénitiens exigeaient que leurs étudiants et futurs diplomates (et marchands) sachent la science civile via un texte fondateur. Politique d’Aristote avait été traduit en latin dés le XIIIe siècle par l’ami de Thomas d’Aquin, l’archevêque de Corinthe, Guillaume de Moerbeke (vers 1215-1286) et, en 1374, du latin en français par Nicolas Oresme (1325-1382) savant complet et conseiller de Charles V². Or, justement les ajouts scolastiques successifs en langue latine affaiblissaient la portée de cet écrit.
Fin XVe siècle, Venise est au fait de sa puissance. Face à elle, l’empire ottoman victorieux des romains d’Orient en 1453 (prise de Constantinople). Ses ambassadeurs rapportent oralement devant le sénat le récit de leurs missions. Ils confortent et louent évidemment leur République. Dans l’affirmation de sa puissance, Venise doit justifier de sa supériorité sur l’adversaire oriental (asiatique). Aristote dans
Politique écrivait déjà la différence de système politique avec ceux d’Orient. Le despote désigna en toute logique un souverain de cette aire géographique. Forte de ses institutions, la Sérénissime affirme sa puissance, sa singularité par l’excellence de ses institutions, de ses lois. Elle se hiérarchise. Elle qualifie de despote le monarque qui n’obéit pas aux mêmes règles, qui ne suit pas un système politique comparable. Nous sommes donc dans un rapport de force. Pour l’Europe, c’est la naissance moderne du despote forcément asiatique.
Les compte-rendus des ambassadeurs vénitiens prenaient alors une importance significative et quoique secrets, ils traversent les Alpes. En 1546 un florentin exilé à Venise, Antonio Brucioli traduit en italien
Politique avec les effets que l’on devine dans les différentes républiques italiennes rivales de Venise. Le despote poursuit son bonhomme de chemin avec quelques différences. Ainsi les Anglais ne prirent sa définition grecque au lieu de la latine qu’au moment de leur révolution et grâce à Thomas Hobbes vers 1650. En France, la Fronde favorisa l’éclosion de ce mot. Les dictionnaires français, vers 1720, le reconnaissent.
Montesquieu- et à sa suite les philosophes des Lumières - s’en servit avec abondance
(Lettres persanes, Esprit des lois) et sous couvert d’évoquer le despotisme du turc, du chinois, du perse, critiquait la monarchie absolue.
Les monarchies européennes ne varient pas en dénigrant l’empire ottoman. Leurs diplomates soulignent à l’envie sa mollesse et l’impact négatif du sérail.
Cependant, influencé par les philosophes parisiens (Voltaire, Diderot…etc) le baron Grimm vers 1767 qualifie de despotisme éclairé certaines monarchies de l’époque qui épousaient le style et la pratique du gouvernement louis-quatorzien. Les historiens allemands puis français en ne gardant que l’épithète « éclairé » pour illustrer les règnes, par exemple, de Frédéric II, Catherine II, Gustave III oublient que ceux-ci entendaient d’abord, être les mieux obéis autrement dit à gouverner le plus parfaitement. Etaient-ils des despotes ? Le professeur Alain Grosrichard écrit bien leur crainte sur ce point : « Depuis la fin du XVIIe siècle et pendant tout le XVIIIe, un spectre hante l’Europe : le spectre du despotisme »³
C’est la Révolution française qui dénonçant à la tribune les despotes et les tyrans (sens grec et latin réunis) sera à l’origine d’absolutisme, un néologisme imparfait, pour définir l’ancien régime. Alors qu’injustement, despotisme et absolutisme se refermaient sur les lys tous les trônes d’Europe vacillaient. Tous les hommes naissant libres et égaux, les citoyens ne pouvaient connaître de système despotique !
Nous venons de le voir, la tradition diplomatique vénitienne (puis celle de toute l’Europe) n’entendit jamais qu’un despote fut un ami puisque par définition il ne devait pas supporter la comparaison.
Sans le vouloir, Laurent Joffrin indiquerait-il avec « notre ami le despote » notre abaissement, de citoyens nous serions devenus esclaves ?


©Jean Vinatier 2008

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Notes :

1-Précepteur d’Alexandre le Grand
2- Il est célèbre pour sa phrase : « Je ne sais donc pas que je ne sais rien »

Source :

3-in Structure du sérail. La fiction du despotisme asiatique dans l’occident classique, Paris Seuil, 1979 & 1994

lundi 28 avril 2008

« Nous n’en avons pas fini avec la guerre » N°193 - 1ere année

Tel est le titre retenu par le quotidien Le Monde pour résumé l’entretien avec le général Desportes qui portait sur la publication en juin du Livre blanc sur la défense.
Un tel titre nous inscrirait dans une logique de guerre infinie et demanderait aux citoyens français de l’accepter comme telle. Pourquoi ? Si la question reste entière, son mérite est de la part du général de dire indirectement aux Français, quelle armée voulez-vous et qu’attendez-vous d’elle en votre nom ?
La suspension du service militaire (et non sa suppression comme le rappelle le professeur Maurice Vaïsse) par Jacques Chirac en 1996 s’il éloigne le lien intergénérationnel et permanent entre l’armée et la nation ne réduit en rien l’image que véhicule l’armée parmi nous. Le soldat est populaire ce que n’est pas le policier, ce que n’est plus le gendarme.
Quel est le sens de l’armée au XXIe siècle ? Que doit-elle faire ? On répondra la guerre ou plus exactement par sa puissance la prévenir, décourager l’agresseur. Où est l’ennemi ?L’impression prédominante n’est-elle pas de nous vendre d’une certaine façon l’idée de conquête territoriale au nom de grands principes, au nom d’une cause (terrorisme) alors que les buts exacts seraient plutôt de créer une tension ou un clash entre deux mondes ou civilisations ?
L’affaire afghane est éclairante. La guerre disparaît au profit de « l’événement » que l’on impose au public mais elle revient dans la bouche du gouvernement français pour plaider sa cause auprès des Etats-Unis et espérer des postes de commandements dans l’OTAN. Cherchons la logique et la solidité ?
L’armée est présente en Afrique, en Orient (base d’Abu-Dhabi et Liban), en Asie dans l’Hindou-Kouch (Afghanistan et Pakistan). Elle l’est aussi au sein même de l’Europe au Kosovo. Nos régiments sont partout et dans le même temps dans le flou le plus complet. Ils sont à la recherche du sens et de la légitimité.
Le Président Sarkozy a répété lors de son intervention qu’il n’y avait pas d
e guerre en Afghanistan, seulement des événements (un langage qui remémore les « événements d’Algérie »). Une distinction qui brouille singulièrement la mission présente et à venir de nos soldats auprès de l’opinion publique. Le message envoyé par l’Etat-major insiste sur le rôle social du soldat (ce qui rappelle aussi la période coloniale) et sa participation à la construction de la nouvelle nation (notion typiquement américaine). Est-ce plus évident pour nos concitoyens ? Difficile de se prononcer tant il y a d’ambiguïtés.
Les propos tenus autour du projet de défense européenne ne sont pas exempts de questions. Le professeur Mongrenier de Paris VIII souligne justement que « l’Europe de la défense n’est pas la défense de l’Europe »¹. Certains vont plus loin, la politique sarkozienne sur ce point ne serait qu’un leurre vis-à-vis de nous avec la bénédiction de Washington. Vraie ou fausse, ce point ne peut plus être incongru dans la situation actuelle.
L’armée française elle risque fortement d’entrer dans le doute d’autant plus que les économies de l’Etat conduiraient à supprimer un grand nombre de casernes et à ajourner la construction d’un second porte-avions. La stratégie française boîte ! On ne peut à la fois prétendre être de tous les théâtres et dans le même moment augmenter la difficulté à réaliser cette ambition. Autre élément, comment garder une crédibilité autant devant nos alliés que nos ennemis asymétriques si nous marquons le pas ? Une explication est attendue !
Le général Desplanques écrit dans son ouvrage,
L’Amérique en armes, que « les guerres les plus populaires dans la mémoire américaine sont les plus totales, les plus controversées sont les guerres limitées »² L’actualité est bien cruelle : cette première puissance montre son double échec en Mésopotamie (guerre totale et rapide…au départ) et en Afghanistan (guerre limitée)
Autant dire qu’il est urgent de cesser de prendre les vessies pour des lanternes sauf à risquer une catastrophe à force de se contredire, de se prendre les pieds dans les tapis. Force est aujourd’hui de poser la question : qu’est-ce que la guerre au XXIe siècle ? Faute de conquêtes territoriales, ne resterait-il qu’un droit d’ingérence sécuritaire de la part d’une seule puissance épaulée d’Etats suppléants regroupés dans une alliance type OTAN ? Où est le droit ? Où est le juste ?
Charles de Gaulle rappelait que
« l'essentiel n'est pas de voir le monde tel qu'il est, c'est de voir le monde tel qu'il devient ». Cette phrase profonde et simple par sa logique devrait être répétée et relue tant nous sommes dans la confusion.
L’armée française se pose-t-elle des questions ?Oui. Si l’on sait sa réticence à aller faire les quatre cents coups à Kandahar, elle obéit institutionnellement au Chef de l’Etat, son chef suprême. Quels sont les moyens de faire savoir aux Français que comme eux, elle veut rester l’armée de la Nation dans une parfaite union ?
Si pour agir, il faut être ; pour être, il faut savoir ce que l’on est.



©Jean Vinatier 2008

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Sources :

1-
http://www.institut-thomas-more.org/pdf/82_en_WP-ITM1Fr.pdf

2- Paris, éditions Economica, 2002, p.216

dimanche 27 avril 2008

Germaine Tillion une dame du siècle 1907-2008 N°192 - 1ere année

Dire adieu à une dame aussi entreprenante et aussi passionnée par les hommes qui restent libres, l’exercice ne va pas de soi !
La presse a rendu compte avec justesse de sa vie et le hasard a fait qu’Aimé Césaire nous quitte également, lui aussi le passionné des hommes combattants.
Dur, dur pour notre époque de se séparer de deux personnages de caractères.
"Je considérais, disait-elle, les obligations de ma profession d'ethnologue comparables à celles des avocats, avec la différence qu'elle me contraignait à défendre une population au lieu d'une personne."
Germaine Tillion voit le jour dans une famille éprise de curiosités : ces parents ne fondent-ils pas les guides bleus Hachette ?Plus tard, les lectures des travaux de Louis Massignon l’initient aux histoires du monde arabo-musulman. Marcel Mauss, neveu du père de la sociologie française, David Emile Durkheim, la dirige vers l’ethnologie qui forme, en quelque sorte sa maxime comme elle le confie, en 2004, dans une interview au journal L’Humanité :
« un homme de réflexion universelle que j’ai beaucoup admiré et qui avait une connaissance exceptionnellement riche et puissante du monde. Il a été celui qui m’a le plus inspirée dans toute mon enfance et mon adolescence. C’était un homme remarquable dont la connaissance des conflits était très intense, très raisonnable et très éclairante. Quand on veut faire de la politique sans connaître l’histoire et la géographie on met les pieds sur les mains des enfants. »¹
Des Aurés à Ravensbrück puis de nouveau en Algérie pendant la guerre d’indépendance (1954-1962), elle ne varie pas un seul instant dans sa détermination à défendre les peuples. Il y a quelque chose de magnifique chez elle, le bon sens et sa solidité à ne pas s’en départir quel que soit l’événement. Déportée avec sa mère, Emilie, à Ravensbrück sur dénonciation de l’abbé Robert Alesh (fusillé en 1949) elle a la force d’y écrire une opérette !
Elle traverse le siècle par le combat. Le plus beau message qu’elle nous laisse, à nous les hommes abasourdis et impavides de ce début du troisième millénaire, est sa vie. Nous n’avons plus la moindre utopie. Tout referant collectif est maintenant presque une énigme. Savons-nous quoi faire pour éviter aux hommes de se perdre ? L’interrogation mérite d’être posée.
Dans son observation des hommes des Aurés, elle s’interrogeait sur leurs mérites à demeurer ce qu’ils sont en étant imperméables à la société coloniale. Et, allant plus loin, elle découvrait que le sort des femmes dans le monde méditerranéen ne devait rien à la religion musulmane tant il était antérieur. C’était soulever bien des pierres et heurter les opinions forgées par de nombreux siècles.
Liberté des hommes, dignité des femmes que de voies n’ouvraient-elles pas ? Savante et résistante, ne se dénommait-elle pas la « vieille gaulliste », nous sommes désormais face à nous-mêmes et en interrogations sur notre qualité d’homme.

©Jean Vinatier 2008

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Note :
1-http://www.humanite.fr/2004-04-28_Medias_-Entretien-Germaine-Tillion-le-pire-c-est-la-lachete

Sources :
http://www.germaine-tillion.org/
http://www.elwatan.com/spip.php?page=article&id_article=92337

vendredi 25 avril 2008

Nicolas Sarkozy prend-il acte ? N°191 - 1ere année

La veille de l’intervention présidentielle, le Premier ministre disait son souhait de voir Nicolas Sarkozy fixer la feuille de route des réformes : propos inouï sous la Ve République ! Quelque part, François Fillon posait le cadre de cette intervention de 90 minutes au cours de laquelle le Président redonnerait un sens, une forme, une solidité à toutes les réformes jetées sur le forum national.
Véronique Augé (FR3) et Yves Calvi se distinguèrent de leurs confrères (Patrick Poivre d’Arvor, David Poujadas, Vincent Hervouët) par un ton assez offensif. Passer l’équipe journalistique, qu’a dit le Chef de l’Etat pour requinquer son électorat et l’ensemble des Français.
Sur le plan social, il a opiné du bout des lèvres à la généralisation du RSA pour lequel le secrétaire d’Etat, Martin Hirsch, combat sans faiblir. On sentait bien que Nicolas Sarkozy se devait, pour son image et pour amoindrir le grognement social, de concéder la mise en place générale du revenu de solidarité active (en exercice dans une quarantaine de départements) tout en avertissant qu’il reverrait à la baisse le versement de la prime de retour à l’emploi. Pourquoi ? Pour une question de coût. Ne l’oublions pas, les caisses de l’Etat sont officiellement vides depuis janvier dernier. Le Chef de l’Etat n’a pas manqué de rappeler la baisse du chômage tout en refusant d’admettre que le nombre de travailleurs pauvres montait à plusieurs millions.
Concernant les relations sociales, Nicolas Sarkozy loue le réalisme syndical. Et pour cause ! Rappelons qu’à l’automne dernier, à la veille de grandes manifestations, surgit le scandale de l’UIMM¹ en même temps qu’était lancé le dossier de l’avenir de la représentativité syndicale. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner la stratégie retenue par tous les leaders syndicaux. Ici et là le syndicat intervient mais, prudence, prudence, on ne dépasse pas la ligne rouge. Dans ce cas, elle est rapidement atteinte, les salariés et les fonctionnaires le voient bien.
Pour l’émigration, Yves Calvi a rappelé directement que les travailleurs migrants (déclarés ou pas) se levaient tôt (se souvenir du slogan UMP de 2007) et percevaient fiches de paie et s’acquittaient pour certains de l’impôt. Quel avenir ? Le Président a dévié la réponse pour rebondir sur la demande de nationalité qu’il confond, volontairement, avec celle de la carte de séjour. Brice Hortefeux jurant depuis quelques jours que jamais au grand jamais il n’y aurait de régularisations massives, Nicolas Sarkozy ne pouvait le contredire au risque de grandir d’un degré supplémentaire les tensions au sein du parti majoritaire. Il n’empêche que le Président trébuche : n’avait-il pas appelé de ses vœux que les patrons demandent pour leurs salariés migrants une régularisation ?
Pour l’éducation, il a confirmé la suppression de postes d’enseignants en invoquant la qualité plutôt que la quantité. Supposant que le mouvement lycéen ne progresserait plus, il affiche sa fermeté. Et naturellement, il s’appuie sur le quota de non-remplacement des fonctionnaires partant à la retraite.
Pour le pouvoir d’achat, l’aveu a été clair, je n’y peux rien, les crises (financière, économique) et les spéculations (matières énergétiques, frumentaires) éclatent partout. Quand au point de croissance qu’il devait aller chercher….il est passé par pertes et profits.
En sus de son propos sur le bouclier fiscal, ces thèmes ont été la majeure partie de cette intervention. Le citoyen peut-il y voir plus clair ?
L’homme, Nicolas Sarkozy, a tellement travaillé pour devenir Président (c’est son expression) et a tellement rappelé que la France était bloquée depuis Valéry Giscard d’Estaing (1974) qu’on ne peut pas acter cette envie de tout faire bouger. Rappelons que Nicolas Sarkozy a su souffrir en silence et sans qu’on le remarque trop au vu de ses portefeuilles ministériels (au Budget, 1993-1995, à l’Intérieur, 2002-2007) !
Mais il manque toujours, cette profondeur, cette vision. On reste souvent sur sa faim. Il insiste sur la nécessité de remettre les Français au travail et de les encourager à générer le maximum de richesses –il a raison – mais, pourquoi peine-t-il autant à en écrire la politique. Et par politique on entend dans notre pays, une certaine idée de la France.
La politique étrangère et les affaires européennes sont les champs par excellence des Présidents de la Ve République. Vincent Hervouët a tout loupé en ne poussant pas le Chef de l’Etat dans ses retranchements. Nicolas Sarkozy est fasciné par le monde anglo-saxon et plus particulièrement celui qui touche à la richesse (son demi-frère, François qui occupe de hautes fonctions dans Carlyle Group ne lui laisse rien ignorer de cet univers ) et il en tire, semble-t-il, non pas une réflexion mais un acquis. Et cet acquis, il en fait un bloc en béton armé évacuant, au passage les facilités déconcertantes et cyniques des Américains et Anglais à changer de route sans se soucier de leurs alliés.
Sans se laisser conter, il ose le ridicule. Ainsi, pour justifier de l’envoi de soldats français en Afghanistan, plaide-t-il la cause des femmes voilées (la burqua²) tout comme Georges Marchais légitimait l’entrée soviétique dans ce pays, en janvier 1979, pour abolir le droit de cuissage ! Est-ce tenable ? Non. Idem quand il renvoie dans les cordes la Perse et le Hamas sous le prétexte qu’ils ont juré la disparition d’Israël³ et il se moque presque ouvertement des contacts pris par l’ancien président Jimmy Carter. Nul n’ignore qu’un ancien président n’agit jamais en solo, au gré de son humeur. Il rend compte à la Maison Blanche. A titre d’exemple, Londres est en train de monter toute une politique en faveur d’une dénucléarisation du Proche-Orient. A priori, ce but n’est pas inintéressant ! Si l’on reste confondu par sa naïveté dans l’affaire Betancourt, convenons qu’il a été meilleur dans sa réponse relative au Tibet d’une part et d’autre part, aux relations avec la Chine4. Il a mis en avant (il était temps) son futur rang de président de l’Union pour affirmer sa force. On l’a compris, la France sera présente à la cérémonie d’ouverture des Jeux au mois d’août.
Quant à la question turque et son hostilité à son entrée, il insère le doute (un de plus) sur la viabilité de la future union pour la Méditerranée, déjà malmenée par Angela Merkel. L’Europe où il n’envisage pas grand chose hormis de prévoir pour les Français d’être appelés (mais pas automatiquement) à se prononcer par voie référendaire sur l’entrée de tel ou tel pays. Relevons tout de même qu’il a mis à la poubelle celui de 2005 et qu’il a été l’acteur décisif du traité de Lisbonne ! On subodore que le référendum ne sera utilisé que dans le cas d’une nation qui compterait trop de croyants d’une même religion.
Sans prétendre n’avoir rien oublié ou négligé, l’ensemble de sa prestation engendre le soupir plus que l’enthousiasme ou son inverse. L’homme a du mal à être Président. Son calme apparent et pour un temps donné, importe peu aux Français qui veulent une vision, une proposition d’avenir. Son fils Jean réservant un théâtre (
Le village) pour que les gens viennent soutenir les dires de son père a quelque chose de sympathique. Sympathique, c’est peut-être cela que Nicolas Sarkozy essaie de devenir. Il juge suffisant de froncer le sourcil contre le capitalisme fou et Daniel Bouton, contre les spéculateurs, contre les OGM alors que son adhésion totale à la mondialisation financière affaiblit sa colère. Il reconnaît les erreurs ou couacs gouvernementaux et accepte d’endosser le mécontentement des Français, c’est déjà un progrès. Est-ce sympathique ?
Nicolas Sarkozy a parfaitement conscience de la difficulté du monde. Il choisit, apparemment, le mode binaire pour nous l’expliquer et nous convaincre.
Il concentre tout entre ses mains, s’occupe de tout y compris des sous-amendements. Comment fera-t-on croire aux citoyens que ce souci constant de se mêler de tout sans distinguo dégagera à terme une dimension, une histoire ? Le problème est là, veut-il être de notre histoire, celle de la France et, surtout, nous comprend-il ?


©Jean Vinatier 2008

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Notes :

1- Denis Gautier-Savagnac ex-Président de l’Union des industries et des métiers de la métallurgie

2- ou bourka

3-Le Hamas ne reconnaît pas l’Etat d’Israël. Il n’a jamais parlé de sa destruction.

4-Dire que la Chine apporte son aide à la province du Darfour est « extraordinaire » !!!!

jeudi 24 avril 2008

USA, les élections singulières III : E la nave va…. N°190 - 1ere année

John McCain est un candidat républicain tranquille. Oh il y a bien cette primaire du 6 mai dans l’Indiana et la Caroline du Nord mais que risque-t-il ? Il totalise déjà 1266 délégués sur les 1191 requis pour rafler la mise. A moins d’un scandale sexuel, la convention des 1er &4 septembre à Minneapolis sera une formalité. Il mène sa campagne présidentielle en se rendant dans tous les endroits américains oubliés par les candidats démocrates. Conclusion, il est en avance. Et point important, sa victoire dans les primaires ne laisse pas amers les partisans de ses rivaux. Il peut compter sur un vote massif et décidé.
Hillary Clinton et Barack Obama développent une énergie sans pareille pour se départager et réunir le maximum de chances pour l’emporter lors de la convention de Denver les 25/28 août prochain. Les primaires de Pennsylvanie ont donné la victoire à l’épouse de Bill Clinton, sont-elles son chant du cygne ?
Les deux camps sont opposés comme jamais. Un sondage réalisé pour MSNBC révèle que 43% des votants pour Hillary Clinton refuseraient de voter pour Obama si celui-ci est candidat démocrate contre McCain et 29% des votants pour Obama refuseraient de voter pour Clinton si celle-ci est candidate démocrate contre McCain.
Dans cette atmosphère lourde, les précautions de langage passent à la trappe. Ainsi Hillary Clinton déclare-t-elle depuis Conshohocken :
“I want the Iranians to know that if I'm the president, we will attack Iran” (ABC)
A quelle conclusion arriverait-on ? Le successeur de Georges Bush en novembre serait John McCain.
Autant de divisions, de disputes, de coups bas et de refus d’admettre la victoire de l’autre ne peuvent que décrédibiliser le démocrate face au républicain qui arpente les contrées américaines et se déplace à l’étranger avec cette assurance de successeur évident.
Les démocrates, après leur convention, pourront-ils se mettre véritablement en campagne ? Le doute est permis.
Les démocrates offrent en plus le paradoxe de passer pour plus faucons, à force de contorsions, que leur rival républicain. Avouons que pour Georges Bush, c’est une fin de mandat bien moins catastrophique (en apparence) puisque son pays s’apprêterait à confier encore la Maison Blanche aux républicains !
Deux candidats démocrates tout à fait hors normes qui nous font regretter que l’un, l’une ne soit pas républicain(e). Imagine-t-on, alors, Hillary Clinton contre Barak Obama? Quelles forces et quels combats !
Mais, nous nous plaçons dans la fiction. La réalité est plus terne. John McCain affrontera un(e) démocrate épuisé(e).
E la nave va…..



©Jean Vinatier 2008

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Sources in Seriatim :

http://seriatim1.blogspot.com/2008/01/usa-les-lections-singulires.html
http://seriatim1.blogspot.com/2008/02/usa-les-lections-singulires-ii.html

mercredi 23 avril 2008

Ivan Bounine : à quoi est-ce que je pense ? N°189 - 1ere année

L’homme face à son interrogation! Et Ivan Bounine, auteur russe (1870-1953) prix Nobel de littérature en 1933 (une année avant Pirandello) l’exprime remarquablement.
Ivan Bounine est doté d’un savoir étendu. Il est un poète, un romancier aux curiosités heureuses nourries par ses nombreuses pérégrinations (Palestine, Egypte, Turquie, Ceylan) et ponctuées par de longs séjours à Capri.
Toute sa vie, il a suivi sa voie, à contre-courant des modes et des idées reçues. Ce sont les nouvelles qui le font connaître au public russe. Par trois fois, avant 1914, il recevra le prix Pouchkine et deviendra académicien en 1909.
Contraint de fuir la Russie pendant la révolution, il s’installera à Grasse en 1923. Il continuera à y écrire. Homme droit, il aura une égale haine du bolchevisme et du nazisme. Pendant la guerre, il abritera une famille juive.
Les auteurs français (Roger Martin du Gard, François Mauriac, André Gide et André Maurois) lui rendront hommage pour ses quatre-vingt ans. L’écrivain Andreï Makine (prix Goncourt 1995) né en URSS puis passé à l’ouest en 1987 œuvre à mieux faire connaître la richesse de cet auteur.
Makine nous dit que la civilisation russe est muette mais avec Bounine c’est tout notre intérieur qui est interpellé via la méditation. Jugez-en avec cet extrait tiré d’une de ses nouvel
les, La nuit publiée en français en 1929 :


« A quoi est-ce que je pense ? M’étant soudain posé cette question, je voulus me rappeler à quoi je venais de penser, et aussitôt je me mis à réfléchir à ma pensée, en songeant que celle-ci était probablement ce qu’il y avait de plus extraordinaire, de plus inconcevable et, sans doute possible, de plus terrible dans mon existence. A quoi est-ce que je pensais et que se passait-il en moi ? Comme toujours, je trouvais en moi des fragments de souvenirs, diverses idées au sujet de ce qui m’entourait, et le désir d’en prendre conscience, on en sait pourquoi, et de retenir, de conserver ces choses qui étaient autour de moi. Et quoi encore ? Et encore, l’immense bonheur que me versent cette paix, cette harmonie nocturne, la joie que j’éprouve à voir, à sentir cette nuit si belle ; mais à côté de cela, je ne sais quelle angoisse, je ne sais quel désir avide qui me tourmentent incessamment, la soif d’utiliser de quelque façon ce bonheur, et cette angoisse même, et ce désir. Mon supplice perpétuel.
D’où provient mon angoisse ? Du sentiment secret que je suis seul à ne pas connaître la paix, l’harmonie, la soumission et l’absence de toute pensée. Quel est ce désir avide qui me tourmente ? Il est la conséquence de mon métier. Et quel est donc ce métier ? La soif de créer est l’essence même de la nature humaine. La vie est la forme, l’incarnation d’une certaine chose que nous ne connaissons pas ; et nous sentons toujours combien cette forme est fragile et incertaine, et nous craignons de disparaître sans laisser de trace.
"Les morts ne savent rien et gagnent plus rien ; car leur mémoire est mise en oubli. Ainsi leur amour, leur haine, leur envie a déjà péri, et ils n’ont plus aucune part au monde, dans tout ce qui se fait sous le soleil… "Et voilà : "Je me suis fait des choses magnifiques ; je me suis bâti des maisons, je me suis planté des vignes ; je me suis fait des jardins et des vergers…J’ai acquis des serviteurs et des servantes…Je me suis massé de l’argent et de l’or, et des plus précieux joyaux des rois et des provinces. "…
Pourquoi ? Parce qu’en travaillant et en acquérant grâce à ces travaux gloire et puissance, l’homme se réjouit de cette gloire, de cette puissance au moyen desquelles il espère pouvoir lutter contre la mort destructrice des formes. Et celui qui ressent tout particulièrement la fragilité et l’incertitude de ces formes est tout particulièrement avide de cette lutte. Or, j’appartiens précisément à cette catégorie. Pourquoi donc est-ce que je me livre aux réflexions et aux discours qui n’aboutissent qu’à la stérilité et à cette sagesse vieille comme le monde, que l’homme ne retire nul profit de ses travaux ? Ne m’a-t-on pas accordé plus de forces qu’aux autres pour mener cette lutte contre la mort ? En effet, mais pas à la mesure cependant du sentiment toujours plus aigu que j’éprouve de la fragilité et de l’incertitude de ma forme. Il y a là une sorte de cercle vicieux. On exige toujours davantage de celui à qui il a été beaucoup donné. Plus le chantre du Cantique des cantiques est ardent, plus sûrement il s’achemine vers l’Ecclésiaste.
A quoi est-ce que je pensais ? Mais l’objet de ma pensée importe peu ; ce qui importe, c’est cette pensée même, cette action qui m’est absolument inconcevable, c’est la pensée de cette pensée, mon incompréhension totale de ma propre personne et de l’univers, et ce fait que je comprends en même temps que je ne comprends rien, que je comprends combien je suis seul et perdu au milieu de cette nuit, au milieu de ce bruissement ensorcelant, dont je ne sais s’il est mort ou vivant, s’il est dénué de tout sens, absurde, ou s’il me révèle au contraire la chose la plus mystérieuse et qui m’est la plus nécessaire.
Je tâche de me consoler.
Ce fait que je pense à ma propre pensée et que je comprends mon incompréhension, ce fait est la preuve irréfutable que je suis en communion avec quelque chose d’infiniment plus grand que moi, c’est donc la preuve de mon immortalité : il y a en moi un certain élément évidemment essentiel, indécomposable : une parcelle en vérité de Dieu même.
Mais je réponds aussitôt :
…C’est-à-dire une parcelle de ce qui n’a ni forme, ni temps, ni espace, de ce qui est mortel pour la terre, pour moi, pour mon existence terrestre, une parcelle de ce qui nous octroie la sagesse, autrement dit- la mort. Goûtez-en, et vous serez pareils à Dieu. Mais " Dieu est au ciel, et nous autres, nous sommes sur la terre ". En y goûtant, à ce fruit, nous développons notre connaissance, notre conscience, c’est-à-dire nos souffrances. En y goûtant, nous mourons pour la terre, pour ses formes et ses lois. Dieu est infini, illimité, il est partout, il n’a pas de nom. Mais ces attributs divins sont terribles pour moi. Et s’ils ne cessent de croître en moi, je meurs, je meurs pour la vie terrestre, pour le "devenir" terrestre. »


©Jean Vinatier 2008

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Source :
« La nuit « in Ivan Bounine : La nuit, nouvelles, traduction du russe par Boris de Schlœzer, Paris, éditions des Syrtes 2000, pp. 162-165.

A recommander les recueils de nouvelles : Les pommes d’Antonov (1900) et le Monsieur de San Francisco (1922) ainsi, que son premier roman, Le Village (1922)

mardi 22 avril 2008

Fernando Lugo de l’autel à la présidence du Paraguay N°188 - 1ere année

Fernando Lugo, l’ancien évêque devenu Président de la République du Paraguay a eu les mots « gaulliens » : « Vous avez décidé de ce qui doit être fait au Paraguay. Vous avez décidé de libérer le Paraguay. Merci, merci à tous. »¹
Son élection est une rupture. Le parti colorado qui dominait la vie politique du pays depuis 1887 et qui a fonctionné pendant la dictature du général Stroessner (1954-1989) et après sa chute succombe devant une coalition de huit partis de gauche regroupés dans l’Alliance patriotique pour le changement.
L’Asie se manifeste aussitôt le résultat proclamé :
« el pueblo chino siempre tiene sentimientos de amistad hacia el pueblo de Paraguay » rapportent les principaux médias d’Asunción , La nación, Ultima hora². Pourquoi cet intérêt ? Parce que le Paraguay est le seul Etat d’Amérique du Sud à avoir des relations officielles avec Taiwan qui « desea lazos màs fuertes con el nuevo gobierno »
Aucune nation n’échappe au monde ni aux intérêts mercantiles et géopolitiques.
Qui est Fernando Lugo? Il est né, en 1951, dans une famille modeste à fort esprit contestataire. Le jeune Fernando surprit donc et même choqua quand il devint prêtre en 1977. Son oncle, Epifanio Méndez Fleitas (1917-1985) haut fonctionnaire (chef de la police, président de la banque centrale) entré en dissidence pendant la dictature du général Stroessner (1954-1989), connut l’arrestation, la torture puis l’exil en Uruguay, en Argentine, aux Etats-Unis. Fernando Lugo doué également d’un tempérament fort sera, lui-aussi, expulsé du pays en direction du Vatican. En 1994 il est consacré évêque de San Pedro de Ycuamandyyú. En 2008, Benoît XVI le suspend a divinis³ pour lui permettre de briguer la présidence.
Le Paraguay est un pays pauvre mais singulier. Les Guaranis forment l’assise du pays. Le guarani est la seconde langue officielle avec l’espagnol, la monnaie porte leur nom. Remontons le cours de l’histoire. Vers 1609, les jésuites entreprennent de former les Indiens guaranis. Ils créent des missions pour regrouper les Indiens, les évangéliser, les sociabiliser et les protéger des razzias des marchands d’esclaves. L’ordre religieux obtient du roi d’Espagne, Philippe IV, en 1640 de former une autonomie ou réduction au sein de l’empire colonial. Les Guarinis sont exemptés de l’encomienda c’est-à-dire d’être contraints à travailler sans rétribution dans les mines et les champs. Les réductions jésuites (mais aussi franciscaines) auront un succès croissant. On les dénommera républiques. Elles correspondaient grossièrement à l’actuel Paraguay. Les rivalités frontalières entre les empires portugais et espagnol trouveront leurs solutions par le sacrifice des réductions qui seront détruites sur l’ordre de Charles III en 1767. Moment historique bien relaté dans le film
The mission de Roland Joffé en 1986 avec Jeremy Irons dans le rôle de Frère Gabriel.
Ce passé indien compte beaucoup dans la mémoire collective paraguayenne. Le Paraguay, indépendant de la couronne espagnole depuis 1811, a eu de la difficulté à s’affirmer avec de si puissants voisins, l’Argentine, la Bolivie, le Brésil. La guerre de la Triple alliance (Argentine, Brésil, Uruguay 1865-1870), provoquée par le président-maréchal Francisco Solano Lopez ( 1826-1870) a failli faire disparaître toute la population. On ne comptait plus qu’un homme pour quatre femmes.
En 1932-1935 c’est le conflit avec la Bolivie autour de la richesse pétrolifère supposée de la province du Chaco à cheval sur les deux pays. Le Paraguay cultivait le maté dans cette province contestée. Guerre gagnée par le Paraguay qui s’agrandit 120 000 k2…et point d’or noir ! Vint ensuite la longue dictature du général Stroessner (1954-1989) qui provoqua l’exil de centaine de milliers de paraguayens et la mort d’un nombre similaire.
Le Paraguay bascule à gauche, dit-on ! Oui mais de quelle gauche parle-t-on ? C’est une gauche bien mesurée, délivrée de toutes les exubérances des décennies précédentes. Le fait original est de voir accéder à la présidence un prélat à la tête d’une nation métissée (92%) où la question indienne se retrouve posée comme elle l’avait été pendant la période des réductions. Aujourd’hui le mouvement indien traverse l’ensemble des Amériques, du nord au sud. Fernando Lugo s’exprime simplement
: « Je veux que mon pays soit respecté, que nous récupérions notre dignité en tant que nation. Le Paraguay ne doit pas seulement être connu pour la corruption, la contrebande, le lavage d'argent sale, le trafic de drogues. Mon pays doit être reconnu pour son honnêteté. »
Que signifie l’honnêteté d’un Etat ? Dans la bouche du président-prélat c’est pratiquement un principe philosophique. On est loin des gesticulations d’un Chavez. On est plus proche d’un Evo Morales (Bolivie), d’un Rafael Correa (Equateur), du pragmatisme du brésilien Lula. Tous ont un point commun le refus de la domination nord-américaine ce qui ne veut pas dire pratiquer un « anti-américanisme primaire ». Sentiment que partagent, avec des variantes, l’Argentine des Kirchner, le Chili de Michelle Bachelet. L’Amérique du sud change : ne vient-elle pas de fonder sa propre banque du Sud en 2007 ?
L’élection de Fernando Lugo constitue un moment historique, l’héritage des réductions n’est pas vain. Il recèle une énergie peu commune mais plus encore historique.
L’intérêt porté par Pékin et Taipei dépasse largement leur seule concurrence inter-chinoise. Il montre que tout pays quel que soit sa taille participe à la nouveauté planétaire dans sa trajectoire sud-sud. Tout est bien interconnecté et la distance n’existe virtuellement plus.


©Jean Vinatier 2008

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Sources :

1-
http://www.lanacion.com.py/noticias_um.php?not=184113
http://www.ultimahora.com/notas/110232-China-toma-nota-del-éxito-en-las-elecciones-en-Paraguay

2-
http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docId=2335700&rubId=4077
Lire aussi dans El Pais :
http://www.elpais.com/articulo/internacional/izquierda/extiende/Suramerica/elpepiint/20080423elpepiint_4/Tes

Note :

3-A divinis : l’homme d’église ne peut plus ordonner les sacrements mais il reste évêque consacré.

lundi 21 avril 2008

Aimé Césaire: politiquement poète N°187 - 1ere année

Etrange ambiance autour de la disparition d’Aimé Césaire ! Les politiques s’étaient déplacés en corps dont le Président de la République. L’unité de façade, c’est-à-dire l’hommage au grand homme, l’homme universel .…etc a volé en éclats quand on suggéra l’entrée du poète au Panthéon. A l’exception notable de Ségolène Royal, de Fabius à Yves Jégo en passant par François Hollande et François Bayrou tous se sont évertués à justifier leurs réticences. Le Panthéon ne serait-il plus le lieu de gloire des grands hommes ? A quoi servirait alors la cathédrale républicaine ? Il est vrai qu’Aimé Césaire n’est jamais devenu académicien. Qu’est-ce qui bloquait son entrée parmi les Immortels ?Etait-ce son parcours politique : maire de Fort-de France (1945-2001), député de la Martinique (1945-1993) ? Etait-ce son talent de poète ? A priori non.
Non, la négritude avait et a du mal à passer les corps constitués. D’où vient-elle ? L’idée de « négritude » trouve son origine dans un roman, Batouala de René Maran, auteur lauréat du prix Goncourt de 1921 aujourd’hui oublié.
Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor , Léon Gontran Damasl’ont-ils lu ? Toujours est-il que la « négritude » fait son chemin et paraît dans la revue,
l’Etudiant noir (1934-1940) avant d’être reprise dans Tropique (1941-1945). L’idée arrive au bon moment quand les mouvements indépendantistes secouent l’ensemble des empires coloniaux européens. Pour Aimé Césaire, jeune agrégé de lettres et normalien, il était temps de rompre avec les dessins enchantés du « gentil noir » ou du doudouisme lancé par le marquis de Bouillé, gouverneur des Antilles sous Louis XV et Louis XVI.
Si «
la négritude est l’universelle des valeurs culturelles de l’Afrique noire » chez Senghor, pour Césaire, cette idée doit trouver une origine politique, dynamique, combattive.
La Révolution française bouleverse l’ordre établi dans les Antilles et les Caraïbes. L’île de Saint-Domingue, partagée entre la France et l’Espagne, est le point de départ de la révolte des esclaves contre les propriétaires blancs. Ainsi des hommes illustres comme Toussaint Breda dit Louverture, Jean-Jacques Dessalines, Alexandre Pétion, Henri Christophe, Julien Boyer¹ vont-ils bousculer l’ordre « Blanc » et vaincre les armées française, espagnole, anglaise. Haïti sera le second état américain (après les Etats-Unis d’Amérique) à proclamer son indépendance et le premier à abolir l’esclavage. Haïti prendra une place déterminante dans la pensée de Césaire qu’il illustra par sa pièce, La tragédie du roi Christophe.
L’homme noir prouve dans l’œuvre de Césaire qu’il a forgé un état, libéré des hommes, construit une identité, proposé une société par la puissance de son combat politique. L’extrait tiré du Cahier d’un retour au pays natal est tout en force :

« ma négritude n'est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour
ma négritude n'est pas une taie d'eau morte sur l'œil mort de la terre
ma négritude n'est ni une tour ni une cathédrale
[…]
l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouerde coups,
le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot »²
Et c’est justement cela qui gêne ! Le combat d’un Léopold Sédar Senghor était plus acceptable pour le pouvoir métropolitain, celui d’une colonie qui gagnait son indépendance ; alors que la négritude de Césaire n’indiquait pas de séparation avec la France sauf y à revendiquer une autonomie. La République une et indivisible admettait-elle cette possibilité ? Non, la négritude de Césaire ne passait pas. « Ce mot, disait Césaire, dissèque en premier lieu le rejet. Le rejet de l’assimilation culturelle ; le rejet d’une certaine image du Noir paisible, incapable de construire une civilisation. »
Par ses œuvres, Aimé Césaire a passé des relais relais mais la France officielle rechigne à s’en saisir tant elle doute de la dimension politique. C’est bien dommage. Quel honneur pour une nation de compter en son sein des hommes poètes! Les officiels répondent malhabilement comme empêtrés, gênés, tiraillés par leurs craintes du lendemain. Si la République avait un sens, naturellement Aimé Césaire entrerait au Panthéon.

©Jean Vinatier 2008

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Source :


2-in Cahier d'un retour au pays natal, préface d’André Breton, Paris, Bordas, 1947

Notes :

1- Toussaint-Louverture (1747-1803) Premier président d’Haïti
Jean-Jacques Dessalines (1758-1806) Empereur d’Haïti 1804-1806 (nord)
Alexandre Sabès dit Pétion (1770-1816) Président d’Haïti 1806-1816 (nord)
Henri Christophe (1767-1840) Roi d’Haïti 1806-1820 (sud)
Jean-Pierre Boyer (1776-1850) Président d’Haïti 1818-1843

vendredi 18 avril 2008

Demain :manger ou conduire ? N°186 - 1ere année

Jacques Chirac a écrit dans Le Monde du 17 avril « le monde est confronté au spectre des grandes famines alors même qu’il traverse une crise financière dangereuse. La cohésion, si délicate, de la communauté internationale est doublement menacée. Je le dis solennellement : cette conjonction des périls fait courir au monde un risque sans précédent. Sans mesures d’urgence et de fond, nous assisterons à des émeutes de plus en plus violentes, à des mouvements migratoires de plus en plus incontrôlables, à des conflits de plus en plus meurtriers, à une instabilité politique croissante. Les ingrédients d’une crise majeure sont réunis et la situation peut se dégrader très vite. »
En 1981, le duc d’Edimbourg, fidèle, à sa brutalité de langage disait ce qui suit :
« La croissance démographique est potentiellement la plus grave menace pour la survie. Nous nous trouvons devant une grande catastrophe, faute de la freiner. (...) Plus il existe d’hommes, plus ils consomment de matières premières, plus ils produisent de la pollution, et plus ils mènent de guerres. Nous n’avons pas le choix. Si la population ne se limite pas de son plein gré, elle sera régulée involontairement à travers la maladie, la faim et la guerre. ¹ » Et en écho, Dominique Strauss-Khan valide partiellement le propos princier:« Pour ce qui est des révoltes de la faim, le pire est malheureusement peut-être devant nous »,
Emeutes de la faim avec morts d’hommes dans trente trois pays et crainte de la stagflation dans le monde Atlantique, voilà en résumé le partage planétaire. Manger ou conduire ? La question est posée. Elle n’a rien d’invraisemblable.
Qu’est-ce qui rend cette situation si singulière ? Si l’on est adepte, comme Philippe Béchade et Bill Bonner de
La chronique Agora, des cycles reconnaissons que nous en voyons plusieurs sous nos yeux. Quand s’entrecroiseront-ils ? On en distingue trois principaux :
1-Cycle agricole où les agriculteurs compensent la sous-production passée par une production en hausse face à la demande double, industrielle ( biocarburant) et humaine (croissance démographique). Le Brésil est le premier pays producteur d’éthanol.
2-Cycle monétaire, caractérisé par une surproduction de la devise de réserve mondiale, le dollar. Celle-ci est vouée à se poursuivre, la FED devant éviter un assèchement des marchés et borner une récession américaine trop forte. Nous aurons, en toute logique, une inflation sur tous les marchés mondialisés, par exemple, denrées alimentaires, ressources énergétiques, l’or. Mais la spéculation, le culte forcené pour le chiffre et les bonus, intéressement, subventions, stock-options, n’aboutiront-ils pas à la formation de la bulle des dérivés de crédit ?
3-Cycle démographique où pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la population urbaine dépasse celle vivant dans les campagnes. Cette migration de masse vers les villes entraîne ipso facto un bouleversement dans le mode alimentaire. Ces hommes qui se contentaient d’une nourriture frugale, produite localement, sollicitent, désormais, les
« marchés alimentaires mondialisés pour leur pain quotidien et veulent plus de nourriture : de la viande plutôt que des céréales. La viande demande plus de production agricole…La chaîne alimentaire toute entière est sous pression. Or, il y a des limites à la quantité d’eau et de terres disponibles pour produire de la nourriture. Quand cédera-t-elle ? »
Autre exemple, la production de maïs, de colza, de soja mobilise des surfaces pour subvenir aux besoins alimentaires (farines et granules) du cheptel bovin et porcin destiné à l’exportation. Cette culture est plus rentable que celle du blé, du riz, des légumes, des arbres fruitiers coûteuses en main d’œuvre et sensibles aux aléas de la météo.
La planète ne peut étendre la surface de terre cultivable, ni augmenter les réserves d’eau sauf à bouleverser le fragile écosystème. Que relève-t-on ? Une part grandissante des surfaces cultivées n’est plus destinée à l’alimentation humaine, ni même animale. Pour le maïs, une grande partie de la production est consacrée à l’exportation pour sa transformation en éthanol.
L’épuisement des nappes phréatiques aux Etats-Unis (Montana, Dakota…etc) oblige le gouvernement fédéral à plaider auprès de Toronto la construction d’un pipe-line géant destiné à l’approvisionnement en eau de ses terres céréalières. La ville de Las Vegas, construite en plein désert, essaie aussi de pallier un manque d’eau en proposant également un pipe-line quitte à soulever l’ire des organisations écologistes.
Pendant ce temps, l’industrie parapétrolière obtient, via les subventions gouvernementales et un intense lobbying, une surproduction du maïs et du colza pour accroître la production d’un carburant de synthèse « vert » qui revient au bout du compte bien plus cher que le pétrole.
Ainsi avons-nous des centaines de milliers d’hectares de culture rendus indisponibles pour l’alimentation humaine. Tout pour les voitures, les poids lourds et bien peu pour les ventres des populations des pays émergents. Le monde marche sur la tête !
Que conclure, fort provisoirement ! Des milliards de gens dépensent entre 50% et 75% de leurs revenus en nourriture. On devine sans peine qu’une explosion continue des cours du riz, du blé engendreront des problèmes planétaires. L’équilibre entre
« les problèmes environnementaux de la planète et le fait que les gens vont mourir de faim », dixit le patron du FMI sera de plus en plus difficile à tenir face à l’Asie, l’Afrique, le Brésil et la Russie.
Pour Chirac, il est urgent d’accroître la productivité de l’agriculture mondiale car
« il nous faudra, demain, nourrir 9 milliards d’hommes. Tout le monde se rend compte, enfin, que l’humanité a besoin de la production de toutes les terres agricoles. L’autosuffisance alimentaire est le premier des défis à relever pour les pays en développement. Des outils existent. Nous savons tous ce qu’il faut faire : infrastructures rurales, stockage, irrigation, transport, financement des récoltes, organisation des marchés, micro-crédits, etc. L’agriculture vivrière doit être réhabilitée. Elle doit être encouragée. Elle doit être protégée, n’ayons pas peur des mots, contre une concurrence débridée des produits d’importation qui déstabilisent l’économie de ces pays et découragent les producteurs locaux. »
Le propos de l’ancien chef de l’Etat est juste sauf qu’il oblige à une mobilisation internationale et à la mise de côté des intérêts nationaux, des multinationales. Le rapport de force plaide-t-il pour le pouvoir des Etats ? On en doute. Le lobbying effectué par Monsanto auprès des élus français et du gouvernement pour autoriser le développement des OGM laisse présager le pire. Malgré la ministre Koziusko-Morizet, le Grenelle de l’environnement ne vient-il pas de voler en éclats ?
Demain : manger ou conduire ? La situation est inédite, complexe. Elle oblige à une révolution des mentalités des chefs d’Etat, des décideurs de l’industrie, de l’économie et des peuples quels qu’ils soient. Le chemin sera long.
Manger ou conduire ? Et bien, croyez-le ou pas les hommes préféreront se priver de nourriture pour pouvoir conduire !

©Jean Vinatier 2008

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In Seriatim :

http://seriatim1.blogspot.com/2007/11/pain-ptrole-et-dmocratie-le-slogan.html

Liens :

1-http://www.solidariteetprogres.org/sp_HP-Famine.php3


The Independent:
http://www.independent.co.uk/news/world/politics/the-other-global-crisis-rush-to-biofuels-is-driving-up-price-of-food-808138.html
http://www.independent.co.uk/news/world/asia/indias-struggle-to-feed-a-billion-people-808137.html

jeudi 17 avril 2008

Dati-Dior et la taule pour tous N°185 - 1ere année

Rachida Dati toute de Dior vêtue plaide sans relâche le discours répressif du Président de la République. Elle y prend goût et ne témoigne d’aucune compassion. Visitant dernièrement l’une des prisons où un jeune de 19 ans s’était suicidé, elle n’eut aucun mot. Froideur et raideur guident cette femme rapidement élevée au plus haut niveau de l’Etat. Avec elle la justice n’est pas aveugle, elle est certaine et sans pitié.
Les prisons françaises sont pleines : 60698 détenus pour 50000 places. La grâce présidentielle du 14 juillet a été supprimée. Le gouvernement est obsédé par la question sécuritaire. De la loi sur la récidive à la loi de rétention et de sûreté, l’univers carcéral non seulement s’étend mais la durée de la peine prendrait le chemin de la reconduction tacite dans certains cas.¹
La réforme proposée de l’ordonnance de 1945 sur la justice des mineurs tendrait à abaisser l’âge de l’incarcération à 12 ans ou à 13 ans. Les adultes et les mineurs ne feraient plus qu’une seule et même population pénale. L’enfance et l’adolescence disparaîtraient-ils en faveur de l’adulte ? Ainsi naîtrait-on homme ? C’est une question fort grave.
Naturellement les sondages ne désapprouvent pas le discours sécuritaire du pouvoir. Les Français montrent une telle passivité devant la réduction de leurs libertés au nom de la sacro-sainte sécurité qu’il est bien facile pour un pouvoir sensible aux idéologies les plus conservatrices d’enfoncer le clou. Il est aisé de communiquer sur la répression.
La popularité des séries américaines comme OZ et Prison Break mettent en avant l’établissement pénitentiaire comme un lieu banal. Ainsi dans OZ, présenté comme un établissement de haute sécurité, on y trouve pêle-mêle le violeur, l’assassin, l’escroc, le voleur, le « terroriste » et le récidiviste comme le nouveau délinquant, le jeune comme le vieux et surtout les détenus se regroupent en communautés, religieuse, raciale, ethnique…etc. La prison est entrée dans la vie ordinaire des citoyens. La prison est une société. Loin d’être le lieu d’exception, elle est, désormais un bâtiment aussi évident qu’une mairie, une poste ou un hôpital.
Construire une prison est un acte récent en France : deux siècles. Sous l’Ancien régime on faisait d’une construction (château, monastère…etc) un lieu d’enfermement. C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que quelques philosophes et pénalistes pensèrent la prison comme moyen temporaire de rééducation du citoyen. Les projets architecturaux (Ledoux, Boullée, Poyer) dans la dernière décennie du règne de Louis XVI étaient impressionnants par leur style assyro-babylonien.
En 2008 toute idée de rééducation des mineurs est gommée ou bien évacuée au second plan. Le syndicat de la magistrature s’en inquiète. Sa secrétaire générale, Hélène Franco proteste fermement dans une interview parue dans Libération: «
Ce que je constate, c’est que des comportements qui autrefois auraient fait l’objet d’un rappel à l’ordre d’un professeur ou d’un parent se retrouvent aujourd’hui devant le juge. On voit arriver des bagarres de cour de récré. Si les chiffres augmentent, cela ne veut pas dire que la délinquance augmente, mais que le recours au juge est plus fréquent. Entre 2001 et 2006, la part de la délinquance des mineurs dans la délinquance globale a chuté de 21 à 18. [….] On veut réformer l’ordonnance de 1945 car les enfants d’aujourd’hui seraient soi-disant plus dangereux. Mais en 1945, des bandes d’enfants violents récupéraient des armes de guerre, faisaient des attaques à main armée. Les mineurs aujourd’hui ne sont pas devenus «violents comme des majeurs». Leur mode de passage à l’acte reste spécifique. Quand ils récidivent, ce qui est rare, ce sont des spirales courtes, subites, souvent causées par un évènement (rupture familiale, scolaire). Ces spirales sont une demande d’aide, d’où l’importance de l’éducatif. »²
Le gouvernement et avec lui toute une partie de la société française oublient sciemment qu’ils jugent des enfants. On nous dira qu’un acte criminel est un acte criminel tout comme un viol est un viol. Oui, c’est exact. Mais juger l’acte sans retenir l’âge du délinquant est injuste et irresponsable de la part de l’adulte. Quel est le passé du mineur si ce n’est l’enfance ? Comment une société peut-elle accepter d’effacer dans le cas de la faute l’âge ? Pour le reste, cette même société sur le plan marchand tient beaucoup au respect de l’enfant, à la jeunesse. Les publicitaires seraient bien embarrassés si l’enfant ou le jeune n’existait plus.
Il ne s’agit pas de draper le mineur, par principe, dans l’innocence entière. Il s’agit pour la société de le conduire à l’état d’homme et donc de le grandir. Le mineur doit entrer dans la société et non être enfermé entre quatre murs. Juger un adolescent n’est pas une chose aisée, il est lui-même traversé par tant d’interrogations et de pulsions. «
Ces jeunes sont des enfants. Ils pleurent, ils parlent, ils rêvent comme des enfants. Leur naïveté, leur inconscience, leur façon de penser que tout va s’arrêter comme par magie à 18 ans… »³ Qu’est-ce qu’une société des hommes qui nient à l’adolescent d’être mineur ? S’en tenir comme Nicolas Sarkozy à l’aspect physique (1m90) pour justifier de sa politique est un procédé d’image fallacieux. Cela sert les avocats de l’ordre qui ont leur quota de policiers et de magistrats acquis à toutes les plus grandes sévérités. On normalise le délit de faciès.
Et les victimes ? Le droit des victimes, argument puissant avancé pour justifier le choix politique, est un moyen habile pour saisir l’émotion des citoyens via des cas particuliers douloureux au lieu de la réflexion. Le bon sens demande une peine juste, l’émotion ne demande que la peine.
Le raisonnement gouvernemental est tragique. La société française est fragmentée, les familles présentent des typologies différentes. Comment peut-on s’abandonner dans le tout répressif et économiser sur l’éducatif ? Il y a quelque chose qui ne va pas. L’idéologie sarkozienne toute dédiée aux emprisonnements fait plutôt la preuve de son impasse, de sa férocité que de son intelligence et entraînerait avec elle l’ensemble de la société française. A elle de réagir.

©Jean Vinatier 2008

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In Seriatim :

1-
http://seriatim1.blogspot.com/2008/01/france-au-nom-du-populisme-pnal.html

Sources :

2-Hélène Franco in
http://www.liberation.fr/actualite/societe/321690.FR.php

3-Léonore Le Caisne, ethnologue in

mercredi 16 avril 2008

Silvio Berlusconi : il cavaliere bling bling N°184 - 1ere année

Silvio Berlusconi fait un retour puissant à la tête du gouvernement italien avec la majorité dans les deux chambres.
Son adversaire Walter Veltroni, le dirigeant du parti démocrate (ex PCI) avait-il le style trop modeste comme le note Marion Van Renterghem du
Monde : « costume cravate sombre et sobre, lunettes d'intellectuel, voix ferme et posée, visage rond, humour sage, sourire rare. Emporté juste quand il faut pour chauffer la foule. Polémique, mais sans jamais citer le nom du "candidat du camp d'en face", qu'il ne nomme que par périphrases » ? Il n’a pu ou su gommer toute la grisaille qu’était Romano Prodi !
Silvio Berlusconi est vainqueur, certes, mais avec la Ligue du Nord conduite par l’impétueux et brutal Umberto Bossi. Cette formation politique a concentré le vote antipolitique.
Pour l’heure, et après avoir dit que les Italiens connaîtraient des moments pénibles, Berlusconi a donné la liste de tous les dirigeants qu’il venait d’avoir en communication : Poutine, Merkel, Brown, Bush, Zapatero (le mari de Carla ?). Il ne rechigne pas à la mise en scène :
« J'ai eu hier une journée chargée en coups de téléphone de dirigeants que je n'avais pas perdus de vue […] Jeudi soir, j'aurai Poutine à dîner chez moi en Sardaigne. Bush a insisté pour que je le rejoigne à dîner aux Etats-Unis [voyage papal]. »
Il souhaite donner un rôle phare à l’Union européenne autour d’un « groupe soudé de dirigeants au sein du Conseil européen » ! Un de plus avec Nicolas Sarkozy. Mais de quelle Europe parle-t-il ? Celle de l’affirmation ou celle du suivisme clopin-clopant derrière telle ou telle mega puissance ?L’Italie est présente autant en Mésopotamie qu’en Afghanistan. On se souvient de sa catastrophique présidence de l’Union pendant son gouvernement de 2001-2006 où son seul combat avait été d’empêcher la désignation de Manuel Barroso. Dommage, il a échoué !
Que ressent-on au retour du « Cavaliere » ? Pas grand-chose hormis sa familiarité qui masque une culture artistique très sûre. Il n’est même pas avéré que les Italiens apportent une réponse claire. Ils voulaient par un vote massif (80,5%) et en direction de deux partis, Peuple de la Liberté et Parti démocrate, oublier la précédente mandature qui comptait trente-neuf partis ! Est-ce le début d’un bipartisme de fait ? Walter Veltroni, le brillant maire de Rome, a regroupé la gauche alors que son adversaire de droite peine à assagir la Ligue du Nord toujours en quête sinon de la sécession à tout le moins d’un fédéralisme renforcé notamment sur un plan fiscal. C’est le souhait très net d’Umberto Bossi
.
L’Union européenne ne gagne ni ne perd, elle poursuit sa route monotone et sans souffle. Pour l’Italie, c’était un moment politique avant le retour dans l’ordinaire de la vie familiale et régionale. Seuls les Napolitains prient pour qu’on mette un terme à l’amoncellement des ordures. Les salariés d’Alitalia, eux, aimeraient que le « cavaliere » use de son génie en affaires pour éviter la fusion avec Air France/KLM.
Peut-être une nouvelle intéressante si Giulio Tremonti était confirmé au poste de ministre des Finances, nous aurions un homme original et assez décidé à proposer une réforme mondiale financière.
Avant de clore l’article, un triste fait : les supermarchés italiens observent une recrudescence de vol à la tire commis par des personnes âgées. Les vols qu’elles commettent ont augmenté de 40% en un an ! Un record européen.

©Jean Vinatier 2008

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Sources:

Dix leçons du scrutin italien :
http://www.latribune.fr/info/Dix-lecons-du-scrutin-italien-~-IDF796CA2FEB22E15EC125742B008365E5-$Db=Blogs/Redaction.nsf-$Channel=Economie-$SubChannel=International

Sur les débuts de Ligue Lombarde :
http://www.monde-diplomatique.fr/1997/03/MIGLIERINA/8013.html

Presse italienne :

1-Corriere della Sera :
http://www.corriere.it/editoriali/08_aprile_16/una_storia_finita_5b056ba0-0b72-11dd-98e1-00144f486ba6.shtml
http://www.corriere.it/editoriali/08_aprile_15/editoriale_grande_occasione_9ec7141e-0a8d-11dd-bdc8-00144f486ba6.shtml

2- La Stampa

mardi 15 avril 2008

1789 au Népal ? N°183 - 1ere année

Si le dépouillement des bulletins de vote n’est pas achevé, la tendance générale indique une victoire bien plus large du parti communiste maoïste népalais sur les deux autres grandes formations politiques, le Congrès népalais et le parti communiste népalais marxiste-léniniste.
On attendait un succès du leader charismatique Pushpa Kamal Dahal dit Prachanda (né en 1954 dans une famille paysanne brahmane) mais le peuple lassé du jeu politique traditionnel et de l’autoritarisme du souverain opte pour le renversement entier de l’édifice. La capitale, Katmandou, elle-même, a voté pour les maoïstes !
Le royaume hindou occupe une position clef entre l’Inde et la Chine¹. Les Etats-Unis s’y activent depuis quelques temps en successeurs balourds des anglais de la compagnie des Indes qui cherchaient à débusquer les routes commerciales chinoises.
La victoire de Prachanda pourrait être suffisante pour l’autoriser à gouverner seul. Si l’abolition de la monarchie ne fait plus guère de doute, quoique la moitié de la population ne la juge pas nécessaire, le devenir d’une république fédérale sur une base ethnique est interrogative. Que vont faire les anciens grands partis népalais ? Quelle sera la position de l’armée et de la police ?Que fera le Roi Gyanendra Bir Bikram Shah Dev dépouillé de tous les pouvoirs essentiels entre avril 2006 et mai 2007 ?³
Le jeu politique népalais s’est fait très longtemps sur une rivalité entre deux familles, celle régnante (Gorkha), celle occupant la place de Premier ministre (Rânâ) entre 1847 et 1951. A cette date, le roi Tribhuvan (1906-1955), réfugié en Inde chasse le dernier Rânâ pour établir une monarchie constitutionnelle. Son successeur, Mahendra (1920-1972), en 1959, organise les premières élections législatives qui donnent la victoire au parti du congrès népalais conduit par Bishweshwar Prasad Koirala (1914-2002) issu de la famille Rânâ. Son frère, Matrika Prasad Koirala (1912-1997) et Girija Prasad Koirala (1925-) seront au pouvoir à plusieurs reprises jusqu’à aujourd’hui.
Le choix fait par les Népalais de conduire le maoïste Prachanda au pouvoir renverserait donc deux dynasties, celle du Roi, celle du Premier ministre. C’est une révolution politique totale. Les Népalais font en quelque sorte leur 1789 ou leur mars/octobre 1917.
M K Bhadrakumar dans Asia Times ² écrit nettement que cet événement est une avalanche politique pour l’ensemble de la chaîne himalayenne. C’est vrai dans l’absolu. Et, l’auteur, ancien diplomate indien, se montre optimiste jusqu’à oublier la fragilité du Népal¹. Si un accord est intervenu dans la partie sud du pays, le Teraï (Boudha y est né) il est plus de circonstance électorale qu’autre chose. La promesse d’union nationale par Prachanda tranche singulièrement avec les duretés de tous ces discours antérieurs. Il dispose, ne l’oublions pas de sa propre armée et contrôle pleinement certaines régions du pays.
Prachanda bénéficie du ras-le-bol de la population face à un état incapable d’établir la paix civile plus qu’il ne reçoit un blanc-seing sur son idéologie.
La Chine et l’Inde font preuve de pragmatisme. Pékin, quoique hostile aux mouvements maoïstes, juge opportun d’avancer ses pions, notamment, dans tout le nord du royaume hindou¹ afin de contrôler une partie supplémentaire du plateau himalayen. New Delhi, lié à la famille royale et au parti du congrès népalais, considère ce pays en fonction de leur longue histoire commune. Les Etats-Unis, qui ont placé le parti de Prachanda parmi les organisations terroristes, voient le Népal comme une étape géostratégique importante –tout comme le Bhoutan – pour contenir ou encercler la Chine. Mais les agitations au Tibet et dans le Xinjiang qu’ils encouragent, loin de fragiliser Pékin l’incite à redoubler de force et d’attention.
La situation présente népalaise contient toutes les interrogations et toutes les craintes tandis que la population pense avoir trouvé un moment irénique. Or, les forces politiques traditionnelles et armées du pays sont sous le choc, comment vont-elles se comporter ?³ Prachanda ne peut obliger son armée à rentrer dans le rang, il doit pour des raisons de rapport de force la garder avec lui. Quoi que l’on juge, l’ultime argument est bien entre les mains du fusil qu’il soit utilisé ou non. Le moment dans cet état himalayen est exceptionnel.


©Jean Vinatier 2008

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Notes :

lundi 14 avril 2008

Les Français à Sarkozy : « ohé du bateau » ! N°182 - 1ere année

La semaine passée a été un véritable festival de cafouillages, d’erreurs, de disputes dans les rangs de la majorité. Le point d’orgue a été atteint par NKM (ce n’est pas un groupe de rap mais Nathalie Kosciusko-Morizet) et l’annonce du retrait de la carte famille nombreuse de la SNCF puis l’annulation de cette mesure.
Les derniers sondages indiquent une baisse conjuguée du Président et du Premier Ministre sans que la gauche en tire un véritable profit ; celle-ci n’ayant d’yeux que pour le congrès de novembre prochain. En face, toute la nation est plus interrogative que jamais.
Si le chômage baisse, la précarité grandit. Le Président de la République a annoncé depuis Cahors que la sévérité s’exercerait sur le social. Les caisses de l’Etat étant vides, tous les moyens choisis doivent produire des économies. La réduction des dépenses de l’Etat, le dessein de réduire le déficit budgétaire, la baisse du nombre de fonctionnaires devraient engouer les Français ; or, ils font la moue.
L’attention se focalise sur les risques de pénuries alimentaires sur les cinq continents, la montée progressive et régulière du prix des denrées vitales. Aurons-nous, demain, une loi frumentaire ? L’incertitude sur le pouvoir d’achat plombe la confiance des Français envers Nicolas Sarkozy.
La réforme des armées entraînera la disparition de pas mal de casernes dont, quelques-unes, situées dans de petites agglomérations pourraient générer une baisse de l’activité économique et créer du chômage. Notons, au passage, tous les discours faits -par l’Elysée -à l’encontre de Mittal qui n’aurait pas pris soin d’assurer un futur à ses ex-employés de Gandrange quand le gouvernement biffe, tout simplement casernes et tribunaux sans se soucier de la situation économique et sociale des villes concernées : quelle logique !
L’alignement sur la politique extérieure américaine et l’anticipation de l’élection de McCain en novembre prochain sont un nuage noir supplémentaire. La France se prépare à aller sur toutes les zones de conflit désignées par Washington. Cet aspect extérieur se greffe sur l’ampleur inconnue de la récession américaine et sur la fin plus ou moins mystérieuse de la crise des « subprimes ».
Les tensions internes à l’UMP doublées de la concurrence, presque publique, entre Nicolas Sarkozy et François Fillon sont un grain de sable de trop pour la plupart de nos concitoyens.
En cette année commémorative de Mai 68, les manifestations lycéennes ont un parfum contestataire, pour l’heure, limité à la dénonciation des suppressions de postes enseignants. Le programme de l’UMP pour célébrer cet événement, «40 ans plus tard, la jeunesse qui bouge a changé de camp» est impudent tant on y devine le mépris d’une classe sociale (jet-set et bobos bling-bling) contre une génération et la jeunesse actuelle.
Le Président de la République promet d’expliquer aux Français sa nouvelle feuille de route. La première année du quinquennat si elle n’est pas entièrement négative a sa part de déception et de recul. Nicolas remercie le ciel qu’il n’ait toujours pas un parti d’opposition jusqu’à l’automne 2008, ni syndicats puissants, est-ce son dernier rayon de soleil ?


©Jean Vinatier 2008

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Sources in Seriatim :

http://seriatim1.blogspot.com/2008/03/sarkozy-de-mars-juillet-2008.html
http://seriatim1.blogspot.com/2008/03/france-den-bas-de-plus-en-plus-de-monde.html
http://seriatim1.blogspot.com/2008/02/sarkozy-un-weekend-vache.html
http://seriatim1.blogspot.com/2008/02/ltrange-prise-de-villiers-le-bel.html

samedi 12 avril 2008

Le Chinois à Paul Valéry : « je connais ton Europe » N°181 - 1ere année !

Septembre 1895. Paul Valéry séjourne en Chine. Il rencontre un lettré. Ils se promènent au bord de l’eau et gagnent un « phare de bois noir »
Le lettré se confie à l’écrivain français. Voici quelques extraits du « Yalou¹ ». Résistons à la tentation de transposer stricto sensu l’époque du récit à la nôtre mais sachons en garder la substance, la profondeur. Le Chinois, du temps des dernières années de l’Empire du Milieu (1911), reste, en dépit de tout et de la révolution culturelle, ce qu’il est, un Chinois.

« -Vous êtes des enfants, dit le Chinois, je connais ton Europe.
-[Paul Valery] En souriant tu l’as visitée.
-J’ai peut-être souri. Sûrement, à l’ombre des autres regards, j’ai ri. La figure que je me vois seul, riait abondamment, tandis que les joyeux moqueurs qui me suivaient et me montraient du doigt n’auraient pu supposer la réflexion de leur propre vie. Mais je voyais et je touchais le désordre insensé de l’Europe. Je ne puis même pas comprendre la durée, pourtant bien courte, d’une telle confusion. Vous n’avez ni la patience qui tisse les longues vies, ni le sentiment de l’irrégularité, ni le sens de la place exquise d’une chose, ni la connaissance du gouvernement. Vous vous épuisez à recommencer sans cesse l’œuvre du premier tour. Vos pères ainsi sont deux fois morts et vous, vous avez peur de la mort.
Chez vous, le pouvoir ne peut rien. Votre politique est faite de repentirs, elle conduit à des révolutions générales, et ensuite au regret des révolutions, qui sont aussi des révolutions. Vos chefs ne commandent pas, vos hommes libres travaillent, vos esclaves vous font peur, vos grands hommes baisent les pieds des foules, adorent les petits, ont besoin de tout le monde. Vous êtes livrés à la richesse et à l’opinion féroces. Mais touche de ton esprit la plus exquise de vos erreurs.

L’intelligence, pour vous, n’est pas une chose comme les autres. Elle n’est ni prévue, ni amortie, ni protégée, ni réprimée, ni dirigée ; vous l’adorez comme une bête prépondérante. Chaque jour elle dévore ce qui existe. Elle aimerait à terminer chaque soir un nouvel état de société. Un particulier qu’elle enivre, compare sa pensée aux décisions des lois, aux faits eux-mêmes, nés de la foule et de la durée : il confond le rapide changement de son cœur avec la variation imperceptible des formes réelles et des Etres durables….C’est par cette loi que l’intelligence méprise les lois…et vous en encouragez sa violence ! Vous en êtes fous jusqu’au moment de la peur. Car vos idées sont terribles et vos cœurs faibles. Vos pitiés, vos cruautés sont absurdes, sans calme, comme irrésistibles. Enfin, vous craignez le sang, de plus en plus. Vous craignez le sang et le temps.
Cher barbare, ami imparfait, je suis un lettré du pays de Thsin, prés de la mer Bleue. Je connais l’écriture, le commandement à la guerre, et à la direction de l’agriculture. Je veux ignorer votre maladie d’inventions et votre débauche de mélange d’idées. Je sais quelque chose de plus puissant. Oui, nous, sommes, ici, nous mangeons par millions continuels, les plus favorables vallées de la terre ; et la profondeur de ce golfe immense d’individus garde la forme d’une famille ininterrompue depuis les premiers temps. Chaque homme d’ici se sent fils et père, entre le mille et le dix mille, et se voit saisi dans le peuple autour de lui, et dans le peuple mort au-dessous de lui, et dans le peuple à venir, comme la brique dans le mur de briques. Il tient. Chaque homme d’ici sait qu’il n’est rien sans cette terre pleine, et hors de la merveilleuse construction d’ancêtres. Au point où les aïeux pâlissent, commencent les foules des Dieux. Celui qui médite peut mesurer dans sa pensée la belle forme et la solidité de notre tour éternelle.

Songe à la trame de notre race ; et, dis-mois, vous qui coupez vos racines et qui desséchez vos fleurs, comment existez-vous encore ? Sera-ce longtemps ?
Notre empire est tissu de vivants et de morts et de la nature. Il existe parce qu’il arrange toutes les choses. Ici, tout est historique : une certaine fleur, la douceur d’une heure qui tourne, la chair délicate des lacs entrouverts par le rayon, une éclipse émouvante….Sur ces choses, se rencontrent les esprits de nos pères avec les nôtres.
[….]
Tels, nous semblons dormir et nous sommes méprisés. Pourtant, tout se dissout dans notre magnifique quantité. Les conquérants se perdent dans notre eau jaune….
[…]
Il nous faut donc une politique infinie, atteignant les deux fonds du temps, qui conduisent mille millions d’hommes, de leurs pères à leurs fils, sans que les liens se brisent ou se brouillent. Là est l’immense direction sans désir. Vous nous jugez inertes. Nous conservons simplement la sagesse suffisante pour croître démesurément, au-delà de toute puissance humaine, et pour vous voir, malgré votre science furieuse, vous fondre dans les eaux pleines du pays de Thsin. Vous qui savez tant de choses, vous ignorez les plus antiques et les plus fortes, et vous désirez avec fureur ce qui est immédiat, et vous détruisez en même temps vos pères et vos fils.
Doux, cruels, subtils ou barbares, nous étions ce qu’il faut à son heure. Nous ne voulons pas savoir trop. La science des hommes ne doit pas s’augmenter indéfiniment. Si elle s’étend toujours, elle cause un trouble incessant et elle se désespère elle-même. Si elle s’arrête, la décadence paraît. Mais, nous qui pensons à une durée plus forte que la force de l’Occident, nous évitons l’ivresse dévorante de sagesse. Nous gardons nos anciennes réponses, nos Dieux, nos étages de puissance…..
[….]

Mais notre écriture est trop difficile. Elle est politique. Elle renferme les idées. Ici, pour pouvoir penser, il faut connaître les signes nombreux ; seuls y parviennent les lettrés au prix d’un labeur immense…..
[…]

Rappelle-toi maintenant que vos grandes inventions eurent chez nous leur germe. Comprends-tu désormais pourquoi elles n’ont pas été poursuivies ? Leur perfection spéciale eût gâté notre lente et grande existence en troublant le régime simple de son cours. Tu vois qu’il ne faut pas nous mépriser, car, nous avons inventé la poudre, pour brandir, ce soir, des fusées. »

Note :

1- le Yalou est un fleuve à la frontière de la Chine et de l’actuelle Corée du Nord. Il fut le théâtre de violents combats pendant la guerre sino-japonaise en 1894/1895.

Source :

« Le Yalou » in Paul Valéry : Regards sur le monde actuel et autres essais, Paris, Gallimard, 1945, pp. 132, 133, 134, 135, 136.


©Jean Vinatier 2008

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