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jeudi 4 mai 2023

L’Europe, la puissance du milieu par Georges-Henri Soutou N°5677 17e année

 

« Dès 2013, le Conseil européen avait adopté le concept d’« autonomie stratégique », repris par le Président Macron à son arrivée au pouvoir, et qu’il élargit même par la suite en « souveraineté européenne », lors de son discours de l’École de Guerre le 7 février 2020 : « L’Europe seule peut assurer une souveraineté réelle, c’est-à-dire notre capacité à exister dans le monde actuel pour y défendre nos valeurs et nos intérêts. Il y a une souveraineté européenne à construire et il y a la nécessité de la construire. » Et encore lors de la conférence de presse du 9 décembre 2021 : « Une Europe plus souveraine, c’est une Europe de la défense. Depuis 2017, des avancées considérables ont été réalisées. Il faut entrer dans une phase plus opérationnelle en définissant les intérêts européens et une stratégie partagée ». Dans leur Déclaration de Versailles en mars 2022, les Vingt-Sept affirmèrent leur volonté de construire la « souveraineté européenne », dans les domaines de la défense, de l’énergie et de l’économie.

Au niveau du discours en tout cas, c’était un langage unanime, correspondant d’ailleurs programme du nouveau gouvernement allemand, formé fin 2021 : « Une Union européenne renforcée sur le plan démocratique, plus capable d’agir et stratégiquement souveraine, sera la base de notre paix, de notre prospérité et de notre liberté ».

Les déclarations du président de la République le 9 avril dernier, selon lesquelles l’Europe n’avait aucun intérêt à l’aggravation de la crise autour de Taïwan et devait établir son « autonomie stratégique » afin de devenir un « troisième pôle » entre la Chine et les États-Unis, ont pourtant suscité un tollé transatlantique et intraeuropéen. Pourtant, Paris n’est pas aussi isolé qu’on veut bien le dire : Charles Michel, le président du Conseil européen, a exprimé la même opinion, d’ailleurs partagée par de nombreux responsables dans l’ensemble de l’Union. Le vrai problème est le sens que l’on donne à ces notions d’autonomie ou de souveraineté, et les objectifs qu’on leur assigne.

Une difficulté sémantico-historique

Il faut bien voir qu’« autonomie stratégique » ou « souveraineté européenne » sont des nuances qui échappent à nos partenaires. Pour eux ce n’est pas différent, même si pour les Français l’autonomie paraît être un concept moins exigeant que celui de souveraineté. D’autre part, cette question est chargée d’une longue histoire, ce qui ne facilite pas les choses.

Le 20 avril 2021, Annegret Kramp-Karrenbauer, alors ministre de la Défense, avait déclaré que le vrai problème était que la France et l’Allemagne ne comprenaient pas la notion d’autonomie stratégique de la même façon. Cette remarque va au fond des choses, depuis le début de la Ve République, c’est-à-dire depuis la rencontre entre Adenauer et de Gaulle à Rambouillet en juillet 1960 et le projet d’« Union politique » des Six en 1962. Dans l’esprit du Général, celle-ci aurait été alliée aux États-Unis, mais indépendante d’eux. Le chancelier Adenauer, inquiet d’une possible négociation américano-soviétique par-dessus la tête des Européens et de la RFA, se rallia à cette conception et Bonn soutint, jusqu’à son échec en avril 1962, le projet d’Union politique interétatique, avec un volet politique extérieure et défense, communément appelé « Plan Fouchet ».

Mais Bonn, comme les autres partenaires, avait veillé très soigneusement à ce que le Plan Fouchet mentionne bien l’Alliance atlantique. C’est la modification sur ce point du projet initial, par le général de Gaulle très personnellement, le 17 janvier 1962 qui en dernière analyse conduisit à son échec en avril 1962. La RFA ne pouvant pas se permettre de remettre en cause l’intégration au sein de l’OTAN, alors que le Général faisant de cette remise en cause en fait l’un des buts majeurs de sa politique d’indépendance nationale et européenne.

Certes, le traité de l’Élysée du 22 janvier 1963, avec son important volet stratégique, paraissait reprendre à deux le projet à Six de 1962. Mais beaucoup de responsables allemands suspectaient les arrière-pensées françaises et le Bundestag ajouta au traité un préambule qui le vidait de son sens stratégique en rappelant l’Alliance atlantique.

Pour les Allemands en effet, seule une autonomie européenne au sein de l’Alliance est éventuellement envisageable, certainement pas en dehors, car comment risquer de fragiliser l’Alliance atlantique ? Sachant en outre que l’autonomie est un concept plus familier aux Allemands, à l’histoire confédérale ou fédérale, qu’aux Français, centralisateurs depuis toujours. Dès que l’on suspecte les arrière-pensées françaises, on préfère encore à Bonn en revenir à l’intégration atlantique pure et simple. Et les Allemands sont toujours restés méfiants, même si la rhétorique française est passée de l’indépendance à l’autonomie. Les autres partenaires européens sont généralement sur la même position, voire encore plus atlantistes. Pour eux aussi, l’héritage de cette histoire pèse lourd. Dans le domaine politico-stratégique, les Français auraient intérêt à s’inspirer de la formule allemande bien connue : « être, davantage que paraître ».

Les problèmes stratégiques de l’Union européenne »

La suite ci-dessous:

https://legrandcontinent.eu/fr/2023/05/03/leurope-puissance-du-milieu/

 

Jean Vinatier

Seriatim 2023

mardi 24 janvier 2023

Léopard 2: arrête ton char ? N°5914 17e année

 La coalition allemande résistera-t-elle au choc de l’envoi de chars Léopard 2 via la Pologne sur le champ de bataille ukrainien ? Hier la Lettonie et l’Estonie ont expulsé les ambassadeurs russes…

Entre les deux, ce dimanche, la France a célébré le traité de l’Élysée signé en janvier 1963 qui devait opérer un véritable tournant dans la construction européenne en plaçant Berlin et Paris sur la voie de l’autonomie militaire et par là-même contourner l’Otan. L’opposition du Bundestag vida le traité de cet élément essentiel entrainant le second avec lui à savoir le volet linguistique qui prévoyait in fine le français en première langue en Allemagne, et l’allemand en première langue en France. Ce but aurait permis la constitution d’un bloc de plus de 100 millions locuteurs franco-allemands et bien plus si l’on y ajoutait en Europe les aires d’influences culturelles respectives de la France et de l’Allemagne…. C’est peu dire que ce que Paris a voulu mettre en scène ce dimanche 22 janvier était une coquille presque vide de deux puissances aux chemins différents depuis la chute du Mur de Berlin…de deux puissances aux bras ballants au fur à mesure que dure la guerre en Ukraine….

Depuis lundi, la Pologne rue dans les brancards pour obtenir l’aval de Berlin d’user ses chars Léopards auprès des ukrainiens. A la russophobie ancestrale polonaise se greffe aussi l’espoir qu’au terme de la guerre, une Galicie plus autonome, de même que Varsovie suit comme le lait sur le feu la situation en Biélorussie dont elle revendique la terre, c’est sa Pologne blanche.

Sur tous les plateaux français, il est prêté à la Russie le désir d’absorber outre l’Ukraine et la Moldavie, la Biélorussie et les États baltes. Ce ton est fait pour la propagande, presser les gouvernements européens d’investir sans cesse et sans arrêt, de pâmer les opinions publiques.  Pour faire bonne figure une opération main propre vient de faire tomber nombre de gouverneurs et de vice-ministres ukrainiens…

Il y a d’un côté cet emballement européen tempéré par les atermoiements berlinois, par Paris qui fait du en même temps et de l’autre l’absence d’analyse nette de deux erreurs commises par la Russie et l’aire Atlantique : la Russie s’est trompée sur la résistance ukrainienne, l’aire Atlantique s’est trompée sur la résilience russe aux sanctions. Quand un conflit démarre, ici, sur deux fautes majeures, on est assurés que les combats ne cesseront pas de sitôt. Ce qui était opération spéciale pour les Russes devient de plus en plus une guerre patriotique. Ce qui devait s’effondrer pour l’aire Atlantique ne se réalisant pas fait que tout ce qui a été écrit sur l’Ukraine comme seul territoire impliqué vole en éclat découvrant un champ d’opération non plus local mais eurasiatique.

Ainsi au fur et à mesure des semaines guerrières, il se déploie un champ conflictuel plus large, plus étendu qui amène, par exemple, la question suivante : qui a intérêt à la poursuite de la guerre, qui a intérêt à l’arrêter ? Une réflexion bien absente des médias…Pourquoi ne pas penser que la Chine ne verrait pas d’un bon œil la puissance américaine happée par les fournitures militaires en Ukraine, le temps pour elle de peaufiner la solution « Taïwan » ?

Deux événements pourraient bouleverser la guerre, un provenant des États-Unis, les tensions intérieures à la veille de la campagne présidentielle de 2024, le second depuis la Russie où s’afficherait une contestation nationale. Un troisième interviendrait dans la non perspective d’une paix russo-ukrainienne, c’est la redistribution des cartes en Asie, en Afrique. Après tout, une Europe à genoux, une Europe autrefois source d’empires coloniaux qui brisèrent bien des empires et des peuples, ne serait-elle pas une bonne opportunité ? Bonne opportunité d’autant plus que la Maison Blanche, désireuse de ne pas avoir de concurrence soudaine face à la Chine aurait veillé elle-même à débiliter l’Europe…. L’exemple de l’IRA américain est là pour preuve, de la difficulté européenne à établir son propre IRA : les Allemands rechignent à déplacer leurs industries sur le sol américain car Berlin n’aurait plus la moindre espérance de recouvrer une position géographique entre l’Asie et les USA, les États européens les plus proches de la frontière russe, eux, répugneront à mécontenter l’Oncle Sam…

L’envoi militaire et offensif des chars Léopard est une illustration supplémentaire de la nasse dans laquelle l’Europe s’est placée : ou bien elle assume une vraie guerre contre la Russie avec le risque que les États-Unis oscillent selon leurs stricts intérêts, leur agenda ou bien, elle y renonce avec le danger qu’implose l’Union européenne qui deviendrait  par contre-coup une proie.

A ce jour, on mesure davantage le dégât de l’échec du traité de l’Élysée, de deux fautes colossales faites par la France, un de laisser fuir nos industries déséquilibrant son rapport avec l’Allemagne, deux de n’avoir pas saisi la réunification allemande et de sa première manifestation en acte extérieur : l’implosion de la Yougoslavie en 1991/1995.

Dans les circonstances présentes qui engagent l’Europe, se mesurent les méfaits de l’inexécution d’un traité, la seule communication ne les camoufle plus. Et les Allemands partagés entre un retour armé et leur persuasion d’occuper géographiquement une place aussi incontestable en Europe que celle de la Turquie en Asie, auraient bien besoin de s’équilibrer par la France si cette dernière n’avait pas renoncé à toute indépendance, notamment vis-à-vis de l’Otan….A ce duo, il aura manqué d’être deux …

 

Jean Vinatier

Seriatim 2023

lundi 9 mai 2022

L’Ukraine prétextée réflexions diverses : totalité, engrenage, fatalité N°5859 16e année

Les pâles cérémonies pour l’investiture d’Emmanuel Macron au palais de l’Élysée réduit à un salon de thé de province convenaient à son socle électoral (trottinettes et déambulateurs) qui gobe la moindre Renaissance (version McKinsey) …. Pendant ce temps, la justice britannique autorisait l’extradition de Julian Assange dans une indifférence générale : cet homme qui révéla tant de mensonges et de cynismes est aujourd’hui cassé en deux (au sens propre), la France sous François Hollande lui refusa  l’asile politique alors que ses enfants y vivent  (terre des Droits de l’Homme ?) et qu’une fois aux États-Unis, il y sera dans un trou dans un Guantánamo pour lui tout seul…Qui protestera ? Personne. Cette même aire Atlantique qui n’a pas de mots assez durs pour dénoncer les personnes et les États qui les gênent applique férocement sans humanité aucune un traitement qui pratiqué en Russie ou en Chine soulèverait les bonnes âmes. Mais ces mêmes bonnes âmes se rachètent à peu de frais en appelant, notamment, à voter Emmanuel Macron pour contrer le danger « Lepeniste », une manière de voter en toute bonne conscience pour l’actuel Chef de l’État…médiocrité et flagornerie : le règne des pintades !

Avant d’arriver à l’Ukraine, ce détour pour poser la petitesse de l’humanité et son aveuglement et son égoïsme car tandis que l’on s’alarme à justement de la victime ukrainienne, celle yéménite indiffère totalement : il est vrai que les Européens ne peuvent pas taper sur les EAU et l’Arabie Saoudite auprès desquels nous demandons de subvenir en pétrole et en gaz. Les Européens jouent les héros face à la Russie à la condition que d’autres pays prennent le relais énergétique quand bien même ils perpétreraient des crimes de guerre dans ce qui fut l’antique Arabie heureuse…En quelque sorte, Bruxelles hiérarchise le mal…..

Arrivons à cette Ukraine où le 24 février débuta la conflictualité entre les États-Unis et la Chine, la Russie jouant ou bien le rôle de la puissance piégée ou bien celle de la puissance consentante et consciente. Débute une ère bouleversante plaçant bien des éléments renouvelant l’opposition Est/Ouest ici l’ouest Atlantique face à l’est Asie. Entre la Chine et l’Europe, il y a un point commun, le peu de productions énergétiques à l’exception du charbon mais une grande différence existe entre les deux : si Bruxelles est totalement entre les mains de Washington, Pékin s’active en qualité d’acteur via les événements ukrainiens qui lui servent pour le cas où la question de Taïwan se présenterait favorablement et affiche toute l’importance du maintien de la Russie dans ce jeu véritablement mondial, pour l’heure à la différence de l’Europe vis-à-vis des États-Unis où un dit, un duo sino-russe  chemine…

L’Ukraine est plus que jamais la plaie béante rouge sang.  Un courant géostratégique américain a fait fi des observations de théoriciens tels Georges Kennan, Henry Kissinger, Zbigniew  Brzezinski qui regardaient bien la ligne rouge à ne pas enfreindre. Mais ces hommes-là et leurs élèves avaient encore un recul historique et des connaissances générales classiques qui les empêchaient d’écrire en imaginant le monde de leur souhait et donc réfléchissaient au monde tel qu’il était. Aujourd’hui, nous sommes en présence d’hommes et de femmes de réseaux qui font balayé toute réalité agaçante avec pour les Américains cet élément religieux toujours sous-estimé qui les érigent en terre promise, donc en une terre monde. C’est là une petite ressemblance avec la Chine, empire du milieu qui ne connait la politique étrangère que depuis les traités inégaux au XIXe siècle tandis que les États-Unis passent par-dessus tous les principes du droit international franchement depuis la fin du XXe siècle. Il est assez étonnant de regarder deux puissances en concurrence pour la première place être aussi malaisées en politique étrangère les deux plaçant sur une même ligne le juste et l’injuste, estimant la force comme un droit !

L’Ukraine par les acteurs sur la scène exposent publiquement l’affadissement des grands principes que l’Europe édicta pourtant au tournant du XVIe/XVIIe siècle (Suarez, Grotius, Pufendorf…etc) et dont elle perdit la maîtrise au traité de Versailles en 1919 au profit des États-Unis. Ce déplacement vers une autre puissance absolument pas laïcisée et à l’époque intrinsèquement ségrégationniste se renforcera après la Seconde guerre mondiale avec le transfert du siège des nations unies de l’Europe vers New-York.

Depuis la disparition de l’URSS en décembre 1991, une fin de l’Histoire s’est installée dans les cerveaux de gens où les États-Unis seraient la source atomique d’une totalité. Trente années plus tard, de tension en tension, de conflit en conflit avec en parallèle la vie de la Terre, les évolutions démographiques, les nouveautés technologiques, apparaissait aussi l’évidence du monde clos, certes dit par Paul Valéry dès 1931 (« le temps du monde fini commence ») mais lu à l’époque sans conscience. En 2022, nous commençons l’étouffement du monde car, en dépit des découvertes de planètes et exoplanètes, la terre neuve, accessible, habitable, reste bien éloignée. Autrefois l’exploration arrivait à la découverte puis à l’installation et au développement : pour l’heure, cela est terminé. C’est une donnée nouvelle qui impactera le nomadisme humain : je rappelle que l’homme est sorti d’Afrique (homo erectus, homo sapiens) pour aller vers et y vivre, mais désormais, nous tournons en rond, l’accélération de déplacement de transport en réduisant la distance accroit le syndrome du poisson rouge dans son bocal….

On me dira quel rapport avec l’Ukraine ? L’Ukraine, que tout le monde croyait russe jusque dans les années 90, a concentré sur son sol une série de tensions et de calculs entre la Russie, la Chine, les États-Unis et l’Allemagne qui y entraina l’Europe, catalyse maintenant en elle ce qui pourrait bien potentiellement devenir atomique ou nucléaire. Il est particulièrement urgent d’éviter l’impasse. Mais cette invasion en Ukraine se conjugue avec l’arrivée d’une récession inédite, d’insurrections frumentaires redoutables et d’une dégradation de situations intérieures, chinoise et américaine, européenne et puis par un contre-coup pour le monde entier. Entre pandémie et affrontement géopolitique se mettent terriblement en place le puçage, le traçage, la surveillance, l’abolition des anonymats, puis de toute liquidité monétaire. Si tout n’est pas fait, ces mécaniques, ces engrenages sont à dire, à montrer pour prendre conscience des asservissements en devenir.

A la différence du Yémen, l’Ukraine est le lieu concentré des énergies conflictuelles sans déclaration de guerre, ni aucune rupture de la relation diplomatique. Une illustration de la liquidité du monde toute aussi dangereuse qu’une déclaration officielle de guerre. A force de faire sans faire, le danger ou le soudain grandit. Juillet 1914 a été un moment de somnambulisme, mai 2022 est l’idée selon laquelle, on toujours aller plus loin sans que cela soit irrémédiable. C’est un peu être dans un désert et aller d’un mirage à un autre. Mais au-delà du degré de résilience, le bouleversement d’une étincelle, d’un incident…..

 

Jean Vinatier

Seriatim 2022