La théâtralisation
de Genève a tenu ses promesses, les deux acteurs ont affiché les sourires et se
serrèrent la main sans trop se regarder. Évidemment, n’étant pas dans les
coulisses, nous n’apprendrons que plus tard la réalité des échanges et des
oppositions.
Présenté
comme un acte de bienveillance par l’administration américaine, cette rencontre
allait, en réalité, tout à fait dans le sens longtemps discouru par Vladimir
Poutine. Ces nombreux dires sur la coopération en sont le témoignage quand
les Américains entraient dans de véritables hystéries. De ce point de vue, Genève
est un point en faveur de la Russie laquelle cherche, naturellement, à avoir une
articulation équilibrée entre la Chine et les Etats-Unis et l’Union européenne.
Le refus systématique tant de la part des Américains que de la part des
Européens (le double-jeu allemand inclus) bloquait la Russie dans un
retranchement dont elle a cherché à s’émanciper, notamment, par des objectifs
géopolitiques et géostratégiques audacieux : de la Syrie à l’Afrique.
Les
médias ont passé en revue tous les sujets et les traités avec la case « démocratie »
où Poutine a bien renvoyé les balles. Ce qui compte, ce sont les nouvelles
façons pour des Etats d’user d’outils technologiques qui abolissent, à bien des
égards, la façon dont on concevait une rivalité entre deux puissances. Certes, il
demeure les accrochages périphériques entre militaires, entre mercenaires mais
fondamentalement les vraies batailles ne s’y déroulent plus. Ce sont des luttes
imperceptibles par le grand public car depuis des réseaux, des satellites, des algorithmes…et
ainsi de suite.
Malgré
cela, reste le souci pour une puissance de garder sa place, de ne pas
rétrocéder. Les Etats-Unis disposent de 800 bases à travers le monde, c’est-dire
son omniprésence et pourtant, on la voit fébrile face, à la Chine, à la Russie.
En réalité, à la différence de la Russie, les Etats-Unis ne séparent pas leur
prépotence d’une situation multipolaire dont ils voudraient faire la leur. En
faisant de la Chine, une ennemie ou à défaut une rivale, les États-Unis paraissent
croire que Pékin est Moscou capitale de l’URSS alors même que Xi Jiping prendra
son autonomie « Internet » en 2024. La grande faute américaine est de
croire que la seconde guerre froide serait la suite de la première. C’est une observation
que Vladimir Poutine et son excellent ministre Lavrov sauront utiliser car ils
y verront le moyen de peser et même de dérouter.
En 1814,
lors de la paix de Gand qui terminait la seconde guerre anglo-américaine, le Tsar
Alexandre Ier proposait à l’ambassadeur américain de se partager le monde, un siècle
plus tard, à Téhéran, à Yalta et Potsdam (1943-45), États-Unis et URSS
partageaient bien des aires de présence et sans doute, si les Etats-Unis n’avaient
pas abusé d’un Gorbatchev affaibli en promettant de ne pas accueillir les
ex-pays du Pacte de Varsovie dans l’OTAN, le cours de l’histoire aurait pris un
autre chemin. Mais voilà la certitude messianique américaine et une lecture
partiale de « la fin de l’histoire » (Fukuyama) ont conduit à l’assouvissement
de puissance, rompant un dialogue avec la Russie.
Sans
faire, naturellement, de la Russie un doux pays avec des dirigeants parés de
toutes les vertus, force est de constater, tout de même, que ce n’est pas elle qui
a menti. Les États-Unis espionnent tout le monde, ne regardent le monde qu’avec
leurs lunettes et les voudraient seules au monde ce qui ne se peut car ils se
heurtent à la Chine, à la Russie mais aussi à l’Asie. Quand les pays d’Asie
souhaitent ne pas être dans une vassalité chinoise, ils n’entendent pas pour
autant entrer en guerre pour le roi de Prusse (USA) et c’est bien ce que la
Maison Blanche (démocrate ou républicaine) ne comprend pas : l’Asie ne
connait ni le Bien, ni le Mal, elle ne connait qu’elle-même.
Le
face-à-face américano-russe (par-dessus l’Europe !) aura montré que le
dialogue est encore possible, ce qui est bien mais, chacun devine, en toute
logique, que les incompréhensions resteront. La Russie, quoique l’on pense de Vladimir
Poutine, a cette qualité, en réalité vitale pour son avenir, de ne pas renoncer
à proposer des échanges qui n’induisent pas nécessairement une soumission.
Terminons
par une phrase d’imaginaire ou de rêve, le beau geste que les Américains et les
Russes pourraient faire serait de proposer de placer l’Arctique sous l’autorité
onusienne : mettre en avant un bien commun géré en commun.
Jean Vinatier
Seriatim 2021