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vendredi 28 décembre 2007

Pakistan : Mohammad Iqbal à son fils Djâvid N°106 - 1ere année

L’assassinat, hier, de Benazir Bhutto fait craindre de nouveaux conflits au Pakistan et dans la région immédiate : Afghanistan, Perse, Inde. Quels regards les musulmans indiens ont-ils du monde ?
Mohammad Iqbal (1877-1938) dont les ancêtres étaient des brahmanes du Cachemire convertis à l’islam était un philosophe, un poète indien qui influa sur les événements politiques de l’époque. Élu à l’assemblée législative du Pendjab en 1927, Iqbal joua un rôle important dans l’idée d’un État musulman dans le Nord-Ouest de l’Inde : ce sera le Pakistan en 1947. La Ligue musulmane le désigna, hâtivement, comme son théoricien. Mais selon l’écrivain Naipaul son idée de république était d’abord
« une abstraction poétique. »
Quel était le contexte ?
A l’inverse des réformistes hindous qui évoluaient dans un univers religieux ouvert et fluide, les musulmans indiens restaient dans le périmètre tracé par le premier islam arabe. L’intériorisation de ce dernier était intense dans cette période de reconfiguration majeure. L’évolution des musulmans indiens au XIXe et au début du XXe siècle fut en prise directe sur les changements qui affectaient l’ensemble du monde musulman, qu’il s’agisse du wahhabisme dans la péninsule arabique ou dans l’évolution du califat ottoman. Avec Iqbal, l’islam indien devient même central pour l’ensemble du monde musulman. Son œuvre
Reconstruire la pensée religieuse de l'islam l’exprime parfaitement. Dans les extraits de Le Livre de l’éternité édité en 1932, Iqbal s’adresse, en fait, à son fils, Djâvid et lui dit:
« L'imitation de l'Occident a eu pour effet que l'Orient s'est perdu lui-même; il faut maintenant que ses peuples apprennent à critiquer l'Occident! Le secret de la puissance occidentale n'est pas dans le luth ou la guitare, ni dans les charmes de ses belles au frais visage, ni dans les jambes nues, ni dans les cheveux coupés! Sa force ne provient pas de son irréligiosité, son progrès n'est pas dû non plus à l'écriture latine : la force de l'Occident vient de l'art et de la science, sa lampe est éclairée par cette seule flamme. La connaissance ne dépend pas de la mode de vos vêtements; un turban ne constitue pas un obstacle à l'art et à la science. Pour la science et l'art, ô jeune homme hardi! il faut un cerveau, non des vêtements européens. Sur cette voie, ce qui importe, c'est d'avoir une vue pénétrante : cela ne dépend pas de la forme de votre chapeau. Si tu as une pensée agile, cela suffit; si tu as un esprit perspicace, cela suffit! C'est au cours des veillées à la lumière de la lampe qu'on trouve la science, l'art et la sagesse. Nul n'a mis de frontières au royaume de la connaissance, mais on ne peut le parcourir sans une lutte continue. Les Turcs ont perdu la tête, et se sont grisés de l'Europe, ils ont bu le doux poison versé par les Européens. Depuis qu'ils ont perdu l'antidote de l'Iraq, que peut-on leur dire d'autre que «Dieu vous aide!»? Esclaves de l'Europe, par désir de paraître, ils ont appris de I'Occident à danser et à chanter. Ils mettent toute leur âme dans la futilité des amusements. La science est difficile : ils se contentent des amusements. Par paresse, ils cherchent la facilité, leur nature n'accepte que ce qui est facile. Mais chercher le facile, dans ce vieux monde, cela signifie que l’âme a quitté le corps ! »
[…]
« J'ai peur de cette époque qui t'a vu naître; elle est noyée dans la matière, et sait peu de chose de l'âme. Comme le corps perd sa valeur quand l'âme en est absente, l'homme de Dieu se cache en lui-même. La recherche ne réussit pas à le trouver, bien qu'elle le voie face à face. Ne renonce pas au goût de la recherche, même si cent difficultés arrivent dans ta vie. Si tu ne trouves pas la compagnie d'un homme sage, prends de moi ce qui me vient de mon père et de mes ancêtres. Choisis mon maître Rûmî comme compagnon de route, afin que Dieu t'accorde le désir et la ferveur; car Rûmî distingue et connaît l'écorce et le noyau. Son pied se pose fermement sur la route qui mène à l'Ami. On a donné sur lui bien des explications, mais nul ne l'a vraiment compris. Son véritable sens nous a échappé, comme la gazelle. Les hommes ont appris à danser, avec leur corps, en récitant ses paroles, mais leurs yeux ne se sont pas ouverts à la danse de l'âme! La danse du corps fait tourbillonner la poussière, la danse de l'âme bouleverse les cieux; la science et la sagesse proviennent de la danse de l'âme, la terre et le ciel proviennent eux aussi de cette danse. Elle procure à l'individu le ravissement de Moïse; et grâce à elle la communauté devient l'héritière du Royaume! Apprendre la danse de l'âme, voilà ce qui importe; brûler tout ce qui n'est pas Dieu, cela importe seul. Tant que le coeur est enflammé de cupidité et de soucis, l'âme ne parvient pas à danser, ô mon fils! Le souci, c'est la faiblesse de la foi et la mélancolie; ô jeune homme, «le souci est la moitié de la vieillesse »! Le sais-tu? La cupidité « est la pauvreté présente ». Je suis l'esclave de celui qui sait se dominer lui-même. 0 toi qui es la paix de mon âme impatiente, si tu prends part à la danse de l'âme, je te dirai le secret de la religion de Mohammad; pour toi, jusque dans ma tombe, j'adresserai à Dieu des prières! »
La fin est puissante :
« La flamme des Européens s'affaiblit, leurs yeux sont clairvoyants, mais leurs cœurs sont morts. Ils se sont blessés avec leurs propres armes, ils se sont tués à demi, ils sont devenus leur propre proie! Ne cherche pas la ferveur et l'ivresse dans leurs vignes, il n'y a pas pour eux d'avenir dans leurs cieux. La brûlure de la vie provient de ton feu, ton oeuvre est de créer un nouvel univers!"


©copyright Jean Vinatier 2007


Œuvres :
Reconstruire la pensée de l’islam, trad. Eva de Meyerovich. Ed. A. Maisonneuve - Paris 1955.
Message de l’Orient, trad. Eva de Meyerovitch et Mohammed Achena, Les Belles Lettres - Paris 1956.
Le Livre de l’Eternité, trad. Eva de Meyerovitch, Collection «Spiritualités Vivantes» Ed. A. Michel - Paris 1962.

Lien :
http://seriatim1.blogspot.com/2007/11/pakistan-nous-ne-savons-pas-o-nous.html

jeudi 27 décembre 2007

V.S Naipaul « une idée des mes racines » N°105 - 1ere année

L’écrivain Naipaul est né, en 1932, à Chaguanas sur l’île de Trinidad (Trinité et Tobago), colonie anglaise qui comptait une nombreuse communauté indienne brahmane. Naipaul en était. Prix Nobel de littérature en octobre 2001, son discours de réception –dont des extraits sont proposés ci-dessous – éclaire fort bien son long et difficile chemin pour s’élucider.
Son discours n'a-t-il pas une actualité parmi les hommes « pour avoir mêlé narration perceptive et observation incorruptible dans des œuvres qui nous condamnent à voir la présence de l'histoire refoulée » ?
Ce texte n’invite-il pas également à mieux penser les problèmes dans les banlieues ?
« Pour vous donner une idée de mes racines, j’ai dû faire appel à un savoir et à des idées qui me sont venus bien après, et d’abord de l’écriture. Enfant, je ne savais presque rien, rien au-delà de ce que j’avais appris chez ma grand-mère. Tous les enfants, j’imagine, viennent au monde comme ça, sans savoir qui ils sont. Mais le petit Français, par exemple, ce savoir l’attend. Il est tout autour de lui. Il lui vient indirectement de la conversation des adultes. Il se trouve dans les journaux et à la radio. Et à l’école, les travaux de générations de savants, simplifiés pour les manuels scolaires, vont lui donner une certaine idée de la France et des Français.
A Trinidad, si brillant sujet que je fusse, j’étais environné de zones d’obscurité. L’école n’élucidait rien pour moi. J’étais gavé de faits et de formules. Tout devait être appris par cœur ; tout était abstrait pour moi. Là encore, je ne crois pas qu’il y ait un plan ou un complot pour rendre nos cours semblables. Ce que nous recevions, c’était le savoir scolaire standard.
Dans un autre cadre, il aurait eu un sens. Et du moins une partie de l’échec m’eût été imputable. Avec mon expérience sociale limitée, il m’était difficile d’entrer par l’imagination dans d’autres sociétés, proches ou lointaines. J’adorais l’idée des livres, mais j’avais du mal à les lire. J’étais le plus à l’aise avec des choses comme Andersen et Esope, hors du temps, hors de l’espace, sans exclusive. Et quand enfin en terminale j’en suis venu à aimer certains de nos textes littéraires – Molière, Cyrano de Bergerac -, j’imagine que c’est parce qu’ils avaient quelque chose du conte de fées.
Quand je suis devenu écrivain, ces zones de ténèbres qui m’environnaient enfant sont devenus mes sujets. Le pays, les aborigènes, le Nouveau Monde, la colonie, l’histoire, l’Inde, le monde musulman – auquel je me sentais aussi lié -, l’Afrique, puis l’Angleterre, où j’écrivais mes livres. C’est ce que j’avais à l’esprit en disant que mes livres se dressent l’un sur l’autre et que je suis la somme de mes livres. Et en disant que mes origines, source et aiguillon de mon œuvre, étaient à la fois extrêmement simples et extrêmement compliquées. Vous avez vu à quel point tout était simple dans la petite ville de Chaguanas. Et, je crois que vous comprendrez combien ce fut compliqué pour l’écrivain. Surtout au début, quand les modèles littéraires dont je disposais –les modèles donnés par ce que je ne peux qu’appeler mon faux savoir – traitaient de sociétés entièrement différentes. [….] J’ai dit que j’étais un écrivain d’intuition. C’était le cas, et il en va encore ainsi aujourd’hui que je suis si près de la fin. Je n’ai jamais eu de plan. Je n’ai suivi aucun système. J’ai travaillé intuitivement. Mon but était chaque fois de faire un livre, de créer quelque chose de facile et d’intéressant à lire. A chaque étape, il me fallait travailler dans les limites de mes connaissances, de ma sensibilité, de mon talent et de ma vision du monde. Tout cela s’est développé livre après livre. Et il me fallait écrire ces livres qui me donnât ce que je voulais. Je devais déchiffrer mon univers, l’élucider, pour moi-même. [….] Le but a toujours été d’étoffer mon image du monde, et la raison en vient de mon enfance : me rendre plus à l’aise avec moi-même. […] Quand j’ai commencé, je ne savais pas dut out où j’allais. Je voulais seulement faire un livre. J’essayais d’écrire en Angleterre, où j’étais resté après mes années d’université, et j’avais l’impression que mon expérience était très mince, n’était pas vraiment l’étoffe des livres. Dans aucun livre je ne pouvais trouver quoi que ce fût qui approchât ce que j’avais connu enfant. Le jeune Français ou le jeune Anglais qui avait envie d’écrire aurait trouvé d’innombrables modèles pour le mettre sur la voie. Je n’en avais aucun. Les histoires de mon père sur notre communauté indienne appartenaient au passé. Mon univers était très différent. Plus urbain, plus mélangé.[…]
Ce sont la fiction et le récit de voyage qui m’ont donné ma manière de voir….J’ai compris, par exemple, en entreprenant mon troisième livre – vingt-six ans après le premier-, que le plus important dans un récit de voyage, ce sont les gens parmi lesquels se promène l’écrivain. Il faut que les gens se définissent eux-mêmes. Idée fort simple, mais qui exigeait une nouvelle forme d’écriture, une nouvelle manière de voyager. Et c’est la même méthode dont je me suis servi ensuite, lorsque, je suis allé, pour la deuxième fois, dans le monde musulman.
[…]
Je vais finir comme j’ai débuté, par l’un de ces merveilleux essais de Proust dans Contre Sainte-Beuve : " Les belles choses que nous écrirons si nous avons du talent sont en nous, comme le souvenir d’un air, qui nous charme sans que nous puissions en retrouver le contour[…]. Ceux qui sont hantés de ce souvenir confus des vérités qu’ils n’ont jamais connues sont les hommes qui sont doués. […] Le talent est comme une sorte de mémoire qui leur permettra de finir par rapprocher d’eux cette musique confuse, de l’entendre clairement, de la noter […]. " »


©copyright Jean Vinatier 2007
Œuvres dont :

L’Inde brisée, Trad. Bernard Géniès - Paris, Christian Bourgois, 1989
Crépuscule sur l'islam : voyage au pays des croyants. Trad. Natalie Zimmermann et Lorris Murail. – Paris: A. Michel, 1981.
L'énigme de l'arrivée. Trad. Suzanne Mayoux. – Paris: C. Bourgois, 1991
Comment je suis devenu écrivain, Paris, Editions 10/18, 2002

mercredi 26 décembre 2007

Patrick Ourednik ironise le XXe siècle N°104 - 1ere année

Patrick Ourednik est un auteur et poète tchèque né en 1957. Il traduit, aussi, dans sa langue, Rabelais, Queneau, Beckett, Michaux. En 2005, il publia Europeana, une brève histoire du XXe siècle aux éditions Allia. En 150 pages il nous livre le siècle passé d’une éblouissante façon et avec une redoutable ironie.
Ci-dessous deux extraits intitulés, «
Problème d’érection » et « Le destin de l’humanité » :


« Au vingtième siècle le sexe a pris une grande importance en Europe et peu à peu il est devenu plus important que la religion et presque autant que l’argent et tout le monde voulait s’accoupler de différentes manières pour que le désir reste intact et les hommes s’enduisaient le membre viril de cocaïne pour prolonger leur érection. Et après la Deuxième Guerre Mondiale on a commencé à voir dans les films des scènes où les héros s’accouplaient ce qui avait été considéré jusqu’alors comme déplacé car beaucoup de gens avaient des sentiments religieux et la plupart du temps l’acte sexuel était simplement suggère par un plan sur le lit ou sur une pendule ou sur le ciel ou alors l’écran devenait noir tout à coup. Et les femmes voulaient jouir plus souvent et les hommes étaient nerveux et rencontraient des problèmes d’érection et s’enduisaient le membre viril de cocaïne et se faisaient psychanalyser pour apprendre s’ils n’auraient pas vécu dans leur enfance un traumatisme qu’ils ignoraient. La psychanalyse fut inventée en 1900 par un neurologue viennois [Freud] qui voulait étudier les processus psychiques et déterminer les sujets à l’aide de leur inconscient et qui jugea que la névrose et l’hystérie etc. étaient les symptômes de traumatismes sexuels remontant à l’enfance et il inventa des méthodes et des concepts nouveaux comme compulsion de répétition ou renversement dans le contraire ou censure moi sur-moi de libido et complexe qui pouvait être de castration ou d’Œdipe. Et en 1938 il partit à Londres pour fuir les nazis et ses quatre sœurs moururent en camp de concentration. Et dés que le patient apprenait l’origine de son angoisse il se sentait déjà mieux parce qu’il était normal d’être angoissé pour peu qu’on puisse détecter l’origine de l’affection. Les communistes disaient que les gens vivant en société communiste n’avaient pas besoin de sexe puisque le plus grand plaisir de l’homme provenait du travail dont on pouvait être fier alors que sous le capitalisme les travailleurs exploités ne tiraient aucune joie de leur travail et devaient recourir à des succédanés. Et ils disaient que sans conscience de classe l’acte sexuel ne pouvait apporter aucune satisfaction même en se répétant à l’infini et ils craignaient que si les gens commençaient à se faire psychanalyser et à recourir à des succédanés la cohésion du camp socialiste en soit menacée. Et ils ne souhaitaient pas que les gens lisent des livres déliquescents et décadents ni qu’ils portent des vêtements voyants ou des coupes de cheveux extravagantes ou qu’ils mâchent du chewing-gum etc. Le chewing-gum fut inventé par un pharmacien américain et commercialisé en Europe dès 1903 mais il n’est devenu courant que dans les années cinquante et soixante grâce aux jeunes gens qui en mâchaient pour exprimer leur désaccord avec la société de consommation et n’avaient pas encore de plombages dans les dents. »

[….]


« Les communistes et les nazis disaient qu’il fallait instaurer un monde où l’ordre naturel des choses serait respecté. Plus tard les historiens et les anthropologues ont dit que le communisme et le nazisme avaient substitué la foi révolutionnaire à la foi religieuse et que les gens qui adhéraient au communisme et au nazisme le faisaient pour les mêmes motifs dont le plus puissant était de pouvoir se compter parmi les élus entre les mains desquels reposait dorénavant le destin de l’humanité. Les nazis pensaient que le monde harmonieux de l’avenir serait composé d’individus vigoureux dévoués et solidaires et que la communauté d’intérêts et la cohésion de tous constitueraient un rempart contre la décadence à laquelle les humanistes et les rationalistes avaient conduit l’ancien monde. Les communistes eux pensaient que dans le monde nouveau les citoyens seraient interchangeables et formeraient un ensemble homogène et infrangible et que personne n’auraient plus d’intérêts personnels puisque tout serait commun et ainsi serait évitée la décadence à laquelle les intérêts égoïstes des classes dirigeantes avaient conduit l’ancien monde. Et les uns et les autres disaient que la démocratie sapait les valeurs sociales et rendait les gens homosexuels et anarchistes et parasites et sceptiques et individualistes et alcooliques etc. Et ils combattaient les homosexuels et les parasites et les communistes et en Russie communiste les enfants des ivrognes devaient arpenter tous les dimanches la place de leur ville avec une pancarte qui disait PAPA ARRÊTE DE BOIRE JE VEUX AVOIR MA PLACE DANS LE MONDE NOUVEAU et en Allemagne nazie les ivrognes devaient arpenter la place avec une pancarte qui disait J’AI TOUT BU SANS SONGER Â MA FAMILLE. Et quand les ivrognes ne se corrigeaient pas ils étaient envoyés en camps de concentration afin de travailler au bien commun. Sur le portail des camps allemand il était écrit LE TRAVAIL REND LIBRE et sur celui des camps soviétiques NOUS TRAVAILLONS Â L’ACCOMPLISSEMENT DU PLAN. Et au lieu de dire BONJOUR les communistes disaient VIVE LE TRAVAIL parce qu’ils jugeaient que le travail avait des vertus didactiques et que si tout le monde travaillait le communisme triompherait dans le monde. Et quand les gens disaient BONJOUR ou SALUT ou DIEU TE GARDE au lieu de dire VIVE LE TRAVAIL ils devenaient suspects et leurs voisins disaient d’eux que c’étaient de mauvais patriotes. »

©copyright Jean Vinatier 2007

Source :
Patrick Ourednik, Europeana, une brève histoire du XXe siècle, Paris, Editions Allia, 2005, pp. 62-64, 70-72. Prix: 6,10€
Lien:

lundi 24 décembre 2007

Christian Bourgois et Julien Gracq N°103 - 1ere année

Le 20 décembre, un éditeur, âge de 74 ans, nous quittait, Christian Bourgois. Le 22 décembre, un auteur, âgé de 97 ans, disparaissait, Julien Gracq alias Louis Poirier. Le premier n’édita pas le second et aucun des deux ne se rencontra.
L’éditeur Christian Bourgois a donné du lustre à une profession qui s’avachit lentement, sûrement secouée par les transformations de la communication des savoirs et des curiosités. Au sein du Groupe des Presses de la cité (dirigé par son frère) il a publié les auteurs étrangers qu’il voulait faire connaître aux Français sans se préoccuper de l’accueil. Accueil il y eut, la collection 10/18 envahit des rayons entiers des appartements, des maisons de famille et des chambres d’étudiants sans oublier les sacs à dos. En 1992, il fonda Sa maison dans le VIIe arrondissement pas trop loin de son domicile rue de Talleyrand, une rue en retrait derrière les Invalides. De là sa figure de tribun jacobin digne d’un Robespierre imprima sa marque faite de rigueur. J’ai craint de l’aborder au Salon du Livre où, dans son stand, il était assis entouré de deux dames distinguées et donnait la réplique à l’une et l’autre.
Sa froideur eut-elle correspondu avec celle de Julien Gracq ? On ne le saura jamais. L’œuvre de cet écrivain érudit et rigoureux ( p.e : Le château d’Argol, Le rivage des Syrtes, Un balcon en forêt, Autour des sept collines…) que Paris fît connaître parce qu’il déclina le prix Goncourt est un auteur attachant et exigeant. Historien et géographe (double agrégation), cette qualité – et elle est essentielle- l’accompagne dans son écriture, ainsi dans Un balcon en forêt, véritable ode à la paix sur fond de guerre franco-allemande. Son amitié pour Ernst Jünger y joue un rôle déterminant. Dans Autour des sept collines, le poids du couple histoire et géographie ne se discute pas, il est là, présent, sans concession, sans illusion. Sans illusion, (orgueil ou coquetterie) : ainsi se définissait-il : « En littérature, je n’ai plus de confrères. Dans l’espace d’un demi-siècle, les us et coutumes neufs de la corporation m’ont laissé en arrière un à un au fil des années. J’ignore non seulement l’ordinateur, le CD-Rom et le traitement de texte, mais même la machine à écrire, le livre de poche, et, d’une façon générale, les voies et moyens de promotion modernes qui font prospérer les ouvrages de belles-lettres. Je prends rang, professionnellement, parmi les survivances folkloriques appréciées qu’on signale aux étrangers, auprès du pain Poilâne, et des jambons fumés chez l’habitant. »¹
L’homme n’en est pas moins moderne. Il l’est par son art d’être libre des modes et de sa prémonition. Sévère également par son observation temporelle de la cité, ainsi dans Loin de Rome :
« On n’habite vraiment que la maison qu’on bâtit soi-même, on ne se loge durablement que dans ce qui a poussé en conformité avec votre forme empreinte. Aucun peuple, aucune classe ne peut coloniser pour longtemps les coquilles vides évacuées par le prédécesseur ou par l’ennemi : une civilisation de bernard-l’hermite est sans avenir. Même les fantassins de 1914, alertés par quelque odeur sui generis, évitaient d’occuper les abris allemands des tranchées conquises.
Quand l’empire romain tomba, il y eut, pendant l’occupation des Goths et après, quelques tentatives pour réparer les monuments de la capitale, encore presque intacts ; quelque temps la résidence impériale du Palatin continua à être habitée. Puis un phénomène de rejet généralisé balaya toutes les tentatives d’emménagement ; tout s’effrita et rentra peu à peu dans le sol : Rome devenue une carrière, les colonnes furent réutilisées pour les églises, les marbres par les chaufourniers (une des plus grosses corporations de la Ville médiévale). Les masses réellement indestructibles qui subsistaient furent traitées simplement comme des accidents du relief, dont on s’efforçait de tirer quelque avantage défensif : le Colisée, le tombeau d’Hadrien, le théâtre de Marcellus, le mausolée d’Auguste furent transformés en donjons : mieux même, des tours féodales crénelées s’élevèrent un moment sur les arcs de triomphe de Titus et de Constantin.
Il ne me semble pas que Spengler, dans son Déclin de l’Occident, donne toute l’importance qu’elle mérite à une incompatibilité dans l’habitat aussi radicale, et qui vient si fortement étayer sa thèse : comme si l’œuvre d’une civilisation, non seulement dans ses accomplissements « culturels », plus difficilement, mais même dans ses réalisations les plus strictement utilitaires, les plus parfaitement transparentes pour le sens pratique, devenait opaque, incompréhensible, inutilisable pour son héritière, dont l’œil neuf fait brusquement – de tous ses aqueducs, de tous ses ponts, de ses portes, de ses routes, de ses tours, de ses temples et de ses palais – un paysage, un simple paysage.
Cela a été vrai presque de toujours, jusqu’à cette fin de vingtième siècle. Mais aujourd’hui ? La maison, qu’elle soit de l’homme, du chef ou du dieu, n’est plus un vêtement de pierre taillé sur mesure, selon la spécificité des matériaux, des mœurs, des usages et des travaux ; l’âge une fois venu du prêt-à-habiter, l’aliénation, sur laquelle l’époque radote jusqu’à la nausée, commence à cette introduction par force, dans les cinq parties du monde, du cheptel humain à l’intérieur de ses stalles préfabriquées. Toutes sortes de malformations, de tumeurs, et de maladies étranges, depuis la dislocation du foyer jusqu’à la constitution de gangs infantiles, naissent de ce frottement urticant, ulcérant, de l’espèce humaine aux rugosités d’une coquille que pour la première fois elle n’a pas secrétée.
Non choisie, et non destructible. Si par bonheur l’homme finissait un jour par refuser ses alvéoles de ciment précontraint, la stratification urbaine enchevêtrée, l’épais falun de coquilles brisées que représente une ville comme Rome a peu de chances de se reproduire. Les ruines de béton, aussi difficiles à anéantir qu’à habiter, ne se prêteront guère au réaménagement : on reconstruira plutôt à côté, comme faisait le quartier britannique à, l’écart de la cité hindoue. Et peut-être verra-t-on pendant des siècles de vrais cadavres de villes – plus hideux encore de vieillir debout – rebutant même la ronce et l’ortie de toutes leurs semelles cimentées, répandre à la face du ciel leurs tripailles de fer rouillé. »²
L’éditeur et l’auteur ont traversé des époques littéraires similaires, à quelques pas l’un de l’autre. Ils eurent en commun la qualité de la fidélité, le premier envers ses auteurs, le second envers son éditeur, José Corti. Doit-on les placer sur des hauteurs ? La tentation est grande de les hisser jusque sur les cimes tant la société se délite, fond. Gardons-nous, cependant, de tout excès d’éloge qui les défigurerait. Sachons, simplement, les remercier pour leurs talents et les traces qu’ils nous laissent pour continuer l’histoire des hommes. En un mot, soyons juste dans notre hommage comme ils le furent dans leur vie respective.

©copyright Jean Vinatier 2007

Sources :

1- Julien Gracq in Le Monde des livres, 5 juillet 2000
2- « Loin de Rome » in Julien Gracq, Autour des sept collines , Paris, José Corti, 1988, pp. 145-147.

vendredi 21 décembre 2007

Georges Corm et une « refondation « du monde N°102 - 1ere année

Georges Corm vient de publier un fort passionnant ouvrage, La question religieuse au XXIe siècle. L’aller/retour de Nicolas Sarkozy au Vatican où il a dit « son souhait de remettre la religion au cœur de la cité » n’est pas anodin. Son propos s’inscrit en droite ligne dans les idées néo-conservatrices qui parcourent l’ensemble de la planète.
Je propose à votre réflexion l’extrait ci-dessous :

« Il est donc temps d’ouvrir des espaces d’aération, de sortir de l’archétype biblique, religieux ou sécularisé, du modèle grec idolâtré ou des paradigmes pervers de Nietzsche, Heidegger et Léo Strauss. Ces paradigmes stériles de la modernité et de la contre-modernité ont contribué à forger les projets de puissance les plus fous, sans avoir réussi à résoudre la moindre des contradictions entre traditionalistes et progressistes ayant déchaîné, depuis les guerres de religion, une violence quasi-permanente.
Aujourd’hui, la globalisation économique achève de déstructurer le milieu socioéconomique de milliards de paysans dans le monde, surtout en Asie et en Afrique, et remet en cause la stabilité socioéconomique des pays européens les plus avancés. Les fables fondamentalistes, traditionalistes et nihilistes trouvent dans ce contexte un terreau fertile à la propagation des angoisses de type millénariste, à l’origine des terribles violences des siècles passés, appelés ainsi à se répéter de nos jours. La renaissance de terrorismes divers et les manipulations géopolitiques et idéologiques dont ils sont l’objet ne constituent qu’une des expressions de ce contexte de désintégration générale, qui favorise aussi l’extension irrésistible de la puissance américaine et le zèle de ses idéologues promoteurs d’un ordre musclé.
[…]Aussi, la tâche urgente qui nous appelle est d’en finir avec ce nombrilisme hypocrite qui règne dans les systèmes politiques nationaux comme dans le système international, pour trouver par consensus de véritables normes de comportement international, mais aussi pour restaurer le prestige et la fonction des Etats. Le libre-échange débride et l’hostilité à toute intervention régulatrice des déséquilibres sociaux, économiques ou financiers, nationaux ou internationaux, sont de véritables recettes pour que la catastrophe advienne. L’agenda intellectuel et économique du monde ne peut pas continuer d’être exclusivement celui fixé par quelques intellectuels médiatiques américains ou européens ou par des politiques et hauts fonctionnaires dans les réunions du G8, de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, suscitant chaque année les mêmes manifestations d’altermondialistes et les mêmes déploiements de forces de l’ordre, sans que rien de substantiel ne change.
Le Brésil, l’Inde, la Chine et tant d’autres pays ne peuvent pas continuer d’être ignorés ; le sort de la Palestine ne doit pas rester ce drame permanent ; l’Irak doit être évacué par les occupants américains et britanniques ; et, s’il faut compléter la liste des lieux de mémoire, il est urgent d’établir celle qui concerne les souffrances provoquées par le colonialisme, l’esclavage et les guerres de décolonisation.
Tout cela remettrait évidemment eu cause l’évolution inquiétante du monde, ce qui n’est pas pour demain, tant que nous nous trouvons face à une tendance lourde qui rien ne semble pouvoir arrêter. Au moins faut-il identifier correctement les douleurs du monde et l’envers des décors qui nous entourent […] Œuvrer à changer l’état actuel du monde suppose de sortir de l’agenda intellectuel et des grands paradigmes philosophiques du néo-conservatisme triomphant, qui habille et légitime les désintégrations sociales et culturelles provoquées par la crise multiforme affectant plus particulièrement les sociétés monothéistes. Une « refondation » du monde, au sens que Hannah Arendt donnerait à ce terme, est évidemment une œuvre de très longue haleine, au cours de laquelle de nombreux bouleversements et déstabilisations sociales, politiques et militaires, peuvent survenir.
Une telle refondation exige une réconciliation des pensées traditionalistes et progressistes, en Occident comme hors-Occident […] Pour être fructueux, ce dialogue doit sortir du cercle fermé des politiques et penseurs occidentaux et s’ouvrir totalement aux grands systèmes de pensées hors d’Occident, eux-mêmes le plus souvent en crise depuis que les vents de la culture et de l’industrie européennes les ont touchés. Ce n’est que dans un tel dialogue que les problèmes jusqu’ici insolubles de l’antisémitisme occidental, du statut de l’état d’Israël et des Palestiniens toujours sans Etat, des fondamentalismes religieux américains et islamiques pourraient trouver des solutions raisonnables et consensuelles.Dans un monde désormais globalisé, où la rencontre entre « Occident » et « Orient » reste difficile depuis quatre siècles, la crise de légitimité est globale et le besoin de refondation ne peut l’être aussi. Car la crise ronge non seulement l’ordre interne des sociétés, mais aussi l’ordre international qui, de ce fait, repose de plus en plus sur le déploiement impérial américain. Et cela d’autant plus que, de façon paradoxale, les résistances ouvertes ou feutrées à ce déploiement suscitent encore plus de globalisation et d’interventionnisme américain, et la soumission intellectuelle et politique quasi complète des Nations unies aux Etats-Unis.
Le monde n’est pas près de sortir de ce cercle vicieux. Mais au moins peut-on œuvrer à une prise de conscience des enjeux profanes de cette situation. Ce n’est que par cette prise de conscience que l’on peut affronter à la fois la globalisation économique déstructurante, que prétend justifier la thèse de la guerre des civilisations, et le terrorisme qui lui fait écho. »

Sources :

Georges Corm, La question religieuse au XXIe siècle, Paris, La Découverte/Poche, 2007, pp. 202-205.
http://www.georgescorm.com/


©copyright Jean Vinatier 2007

jeudi 20 décembre 2007

L’appartement du préfet et Delanoë ! N°101 - 1ere année

« Le directeur de cabinet de Christine Boutin, mis en cause pour l'appartement parisien de 190m2 qu'il occupe depuis 25 ans pour un faible loyer, a démissionné et mis au défi le maire de Paris de publier la liste des bénéficiaires d'avantages similaires. »
La dépêche de l’agence Reuters résume en quelques lignes cette affaire qui explose à la figure, non seulement, du préfet Bolufer qui protestait, avant hier contre le maintien abusif de certains locataires aisés dans des logements sociaux, qu'il qualifiait de "scandale", mais aussi à la tête de Bertrand Delanoë, maire de Paris. Comme d’habitude depuis le début de son mandat, il botte en touche et se défile : " héritage des années RPR ", "si les mêmes revenaient à la majorité au Conseil de Paris, sans doute recommenceraient-ils ces pratiques qui ne sont pas convenables" et ainsi de suite.
Question au maire de Paris : depuis 2001 qu’avez-vous fait comme grand nettoyage dans les HLM de la ville de Paris ? Et bien nada !
Qu’avez-vous fait de l’énorme cagnotte des droits de mutation (900 millions d’euros prévus en 2007) pour lutter contre la spéculation immobilière, éviter le départ des classes moyennes de la capitale ? Et bien nada ! D’ailleurs Delanoë s’est tu durant les années de ventes à la découpe dites Westbrook. Il oubliait une chose : ce n’est pas parce que l’on n'a pas le pouvoir qu’il faut se taire. C’était le cas lors de ces ventes immobilières.
Le préfet tombé pour avoir oublié la nature de son privilège a raison de demander la liste au maire de Paris de tous les locataires admis sur conditions spéciales (amitiés politiques, copinages, loges et clubs…) L’UMP demande également un grand nettoyage…au maire de Paris.
La campagne des municipales parisiennes débuterait-elle de cette manière, par une contre attaque en direction du maire de Paris ?
Le gouvernement, s’il trouve un dérivatif temporaire, fait face à la lenteur de la réalisation de ces promesses en matière de logements. Christine Boutin, très maladroite en tentant de créer la division parmi les associations en activité sur ce dossier, sait son poste en sursis. La ministre n’encaisse pas le refus du leader de Don Quichotte d’entrer dans son cabinet. L’ultra énarque, Eric Woerth, dimanche dernier, était dans un courroux similaire envers Augustin Legrand. Bref, il manque 700 000 logements. Voilà, c’est dit. Et c’est l’essentiel. Nous accusons trente années de retard et de politique de l’autruche en matière de construction, d’accès au logement, de réforme du crédit : comment se fait-il que l’accès au crédit est quasi impossible aux seniors, alors que la durée de vie s’allonge ?
Sommes-nous à la veille d’une sévérité accrue pour lutter contre les privilégiés ? Rien de moins sûr comme le laisse entendre le maire de Paris :
« La RIVP, bailleur du logement occupé par Jean-Paul Bolufer, "est une société dans laquelle nous avons récemment atteint la majorité. Tout de suite son président (...) a, à ma demande, veillé à toutes les situations irrégulières", a-t-il assuré. » Le verbe utilisé est « veiller à » et non « prendre des mesures »
Sommes-nous à la veille d’un Grenelle du logement ? Non, pas davantage. Gouvernement et mairie de Paris se renvoient la balle en évitant de s’auto expulser au vu de la longue liste des « parisiens d’Etat ».

©copyright Jean Vinatier 2007

mercredi 19 décembre 2007

Bientôt en tournée : Farc et Ingrid Betancourt? N°100 - 1ere année

Assez bêtement, nous pensions que la publicité autour de l’idylle Sarkozy/Bruni (ira-t-elle en Afghanistan ?¹) devait seulement faire oublier la semaine agitée aux côtés du colonel Kadhafi alors que nos regards auraient dû se tourner vers la forêt amazonienne. Les Andes et Eurodisnay : Sarkozy Entertainment est sur tous les fronts !
Lors de son récent déplacement en Argentine, François Fillon a rencontré le président colombien, Alvaro Uribe pour convenir, notamment, de la mise en scène de la libération d’Ingrid Betancourt.
Quel serait le deal officiel ? La France et quelques pays européens accueilleraient 500 combattants des FARC libérés des prisons colombiennes en échange de quoi 45 otages détenus par cette organisation paramilitaire seraient rendus aux autorités de leurs pays.
Quel est le deal officieux ? On n’imagine pas que cette soudaine acceptation tant de la part du chef des FARC², Manuel Maulanda Velez, surnommé Tir précis (tirofijo), que du président colombien soit la conséquence du seul verbe sarkozien. Non, redescendons sur terre. Il y aura forcément des contreparties financières et du matériel militaire dans la corbeille de libération à la fois des 45 otages et de la migration de 500 combattants des FARC en Europe. Que vient de dire le président Uribe depuis Bogota:
«Pour les guérilleros qui libèreraient les otages, je pense à ceux qui s'occupent d'Ingrid Betancourt par exemple, s'ils se démobilisent et libèrent Mme Betancourt, et bien nous allons les récompenser, nous allons obtenir une protection juridique et je propose donc un fonds de 100 millions de dollars pour ces personnes » ! Le commentaire présidentiel est un pavé dans une marre que Paris aimerait laisser sans trouble. Uribe ne dit-il pas le montant de la somme que l’on est disposé à verser ? La France, seule avec d’autres pays ?
Si le calvaire des otages se termine sous quelques jours, réjouissons-nous ! Mais le problème ne se situe pas à ce niveau, il l’est sur l’impact qu’aurait une libération sous ces conditions. Ne vient-on pas avouer une négociation en faveur des seuls FARC ? Fera-t-on de même à l’égard d’autres groupes rebelles, terroristes ? Nos démocraties n’ouvrent-elles pas des portes dangereuses ? Si la libération des otages est une finalité à laquelle on doit aboutir, les moyens et, surtout, l’empressement ne peuvent pas être sans conséquence.
L’envie irrésistible du président Sarkozy d’emporter une victoire là où son prédécesseur Villepin échoua piteusement suffit-elle à avaliser toutes les méthodes ? Souvenons-nous du dossier des infirmières Bulgares. Quel fut le résultat ? Une semaine à Paris du Guide libyen, la signature des vrais/faux contrats pour dix milliards d’euros (en réalité, 300 millions).
Que retirerons-nous de cette libération, exception faite de la joie véritable à regarder Ingrid Betancourt parmi les siens ? Pour le président, héros de sa propre série, l’ego prendra du volume. Pour nous, le gros chèque et les armes à destination andine. Pour les présidents bolivien et vénézuélien toujours en concurrence, un exercice de vanité. Pour les FARC, une renommée requinquée.
En résumé, Nicolas Sarkozy prend goût à aller dans les territoires rebelles et pour des femmes…le héros est preux ! Les michu applaudiront.
On reste dubitatif et inquiet. On rétorquera qu’avant Sarkozy, on convenait d’arrangements dans la plus grande discrétion ; aujourd’hui, la caméra est quasiment là. Et alors, en quoi avons-nous progressé ? Nous sommes pleinement dans une société du moment présent, celui du moment T, ni en deçà, ni au-delà. Les téléspectateurs n’auront à retenir qu’une chose, la libération des 45 otages. Après quoi, on passera à un autre épisode de la série ou bien à une autre. Ni plus, ni moins.

©copyright Jean Vinatier 2007
Liens :

1-
http://secretdefense.blogs.liberation.fr/defense/2007/12/carlo-bruni-bie.html

2-
http://fr.wikipedia.org/wiki/FARC : Les FARC se définissent comme un groupe politico-militaire marxiste-léniniste d'inspiration bolivarienne. Ils déclarent représenter les pauvres du monde rural contre les classes riches de la Colombie et s'opposent à l'influence des États-Unis en Colombie, à la privatisation de l'exploitation des ressources naturelles, aux multinationales et aux groupes paramilitaires d'extrême droite. Ils se financent à l'aide d'une multitude d'activités incluant la prise d'otages (1 600 estimés), l'extorsion, le détournement et la participation directe ou indirecte au marché de la drogue. Cette drogue est en partie vendue au Etats-Unis.

mardi 18 décembre 2007

Palestine : à vot’ bon cœur ! N°99 - 1ere année

Hier, les 90 représentants de la communauté internationale réunis à Paris ont déversé une montagne d’argent sur l’Autorité palestinienne : 7,4 milliards de dollars dont 300 millions versés par la France, 639,4 millions de dollars par la Commission européenne, 550 millions de dollars par les Etats-Unis.
Cette pluie monétaire devrait réjouir M. Abbas (Fatah) qui ne gouverne plus qu’une moitié des territoires palestiniens, la bande de Gaza étant sous le contrôle du Hamas. Cette générosité internationale qui dépasse de plus de 2 milliards la promesse de départ n’engage cependant pas à l’espérance. Pour preuve, la courte et discrète conférence d’Annapolis qui ne confirma, ni n’infirma l’évolution du devenir palestinien, elle convint seulement de l’aspect financier. C’est court.
On nous répète que la création d’un Etat palestinien est à portée de main. Nicolas Sarkozy a dit que " le temps est venu de mettre fin à l’occupation commencée en 1967 par les Israéliens en Palestine". Le propos est fort. Il impressionne : c’est le chef de l’Etat qui s’exprime. Le silence de Tel Aviv indique bien que cet Etat connaît le degré de solidité de ce type de phrase. Pour être net, il s’en moque. Les gouvernements israéliens n’abandonneront jamais le maillage d’un espace géographique qu’ils estiment légitimement ou bibliquement juif. C’est ainsi. Ni Washington, ni aucune autre grande puissance n’ont contredit, ne contrediront cette conquête patiente. Les implantations de nouvelles colonies ou leur redéploiement en Cisjordanie ne cesseront pas.
Les critiques se dirigent vers les puissances orientales fustigées pour leur désordre général. C’est une faute. Un de mes amis Tunisien, me rapportait : «
Tu sais, nous les Arabes, nous sommes d’accord pour ne pas être d’accord. » A méditer.
Les Palestiniens vivent des jours terribles. Ils n’ont aucune industrie, leur agriculture est rudimentaire, le réseau éducatif réduit à la portion congrue. Leur circulation est un calvaire. Et c’est un point fondamental relevé par la Banque mondiale : l'économie palestinienne ne serait relancée qu'à condition qu'Israël lève ses barrages routiers qui entravent la circulation. Ce à quoi se refuse toujours l'autorité d'occupation, qui invoque des raisons de sécurité.
Que fait la communauté internationale ? Et bien, elle déverse de l’argent. Quand il arrivera sur place, quel sera son usage ? L'argent servira à doper une économie palestinienne moribonde via le paiement des salaires de quelques 160.000 fonctionnaires et la construction d'infrastructures dont la pérennité sera sujette à caution.
La communauté internationale se défausse au lieu d’exercer une médiation active et ferme. A-t-elle une politique du résultat ? Non. Elle montre qu’elle ne sait faire qu’une seule chose : donner des dollars, des euros. C’est une dame de charité ? Le reste ne semble pas lui appartenir. Les négociations de paix ont repris le 12 décembre dernier entre MM. Olmert et Abbas. Le soulagement est donc acquis c’est-à-dire que rien ne se fera. Tout le monde tourne en rond. Chacun y trouve son intérêt. Or, tout le monde oublie le principal, le respect du droit international via l’application des traités et des résolutions onusiennes.
Les Palestiniens paient chèrement leur solitude, les divisions internes. Les Israéliens, eux non plus, ne jouissent pas de la prospérité économique : chômage massif, précarité. C’est un comble au regard des milliards de dollars reçus annuellement des Etats-Unis. Ces sommes sont investies dans la seule sécurité de l’Etat.


©copyright Jean Vinatier 2007

Liens:

http://seriatim1.blogspot.com/2007/11/liban-palestine-deux-malheureux-pays.html
http://seriatim1.blogspot.com/2007/09/un-cur-prendre-la-palestine.html

lundi 17 décembre 2007

L’Inde, désillusion géopolitique ? N°98 - 1ere année

Le gouvernement indien réagit-il comme ce haut fonctionnaire allemand au lendemain de la publication du rapport de la NIE ?1 « Il est complètement effrayant de penser que nous avons pu songer à suivre les USA jusqu’au bord d’une aventure militaire [contre l’Iran] à partir d’éléments aussi complètement contradictoires d’une telle action que ceux que contient la NIE. Nous ne l’oublierons pas de sitôt. »
Pour New Delhi la lecture du rapport américain est assez amère. Les politiques indiens ne paient-ils pas le prix fort d’une reconnaissance de leur puissance nucléaire civile (et demain militaire) par le Président Bush et le Congrès au printemps 2007? Dans trois directions, l’interrogation a sa pertinence : vers la Chine, l’Orient et l’Iran.
En tout premier la Chine : elle est la puissance rivale et complémentaire de l’Inde. Pékin qui a refusé avec la Russie de ne pas voter des sanctions contre l’Iran vient d’emporter quatre succès aux dépens de l’Inde.
En Afghanistan, la Chine exploitera la considérable mine de cuivre d’Aynak2. A l’inverse de Pékin, l’Inde participe depuis longtemps à la reconstruction de ce pays. Nul n’ignore que le pouvoir d’Amin Karzai tient au bon vouloir des Américains. Comment se fait-il que la Chine obtienne facilement un tel contrat ? Un second accord prévoit la construction d’une ligne ferroviaire entre les deux pays.
Le gouvernement népalais inclinerait à signer un contrat ferroviaire pour relier Katmandou à Lhassa. Or, le Népal est historiquement sous l’influence indienne3.
Au Pakistan, que l’Inde considère toujours comme relevant de sa sphère d’influence4, les Chinois, non content, d’équiper l’armée pakistanaise, construisent un port dans le sud du pays qui accueillera, à terme, sa flotte, marchande et miliaire5.
En Iran: Téhéran s'est émue du vote indien aux côtés des Américains pour des sanctions. Elle vient de confier à la China Mettallurgical Group et à la Jiangxi Cooper Co l’exploitation du champ pétrolifère et gazier de Yadavaran. Les réserves pétrolières sont évaluées à plus de 18 milliards de barils et celles en gaz à 73 milliards de m3. L’Inde était en compétition avec Pékin.
L’Orient, est le second champ de désillusion des Indiens. Leur adhésion entière aux idées prônées par le gouvernement néo-conservateur de Georges Bush faisait que l’axe Iran-Syrie-Hesbollah-Hamas était logiquement honni par les monarchies pétrolières du Golfe. Dimanche dernier, l’étonnement des diplomates indiens à Al-Manamah, capitale du Bahreïn, a été grand de voir avec quelle fermeté le Premier ministre du Qatar, Sheikh Hamad bin Jassem al-Thani, a répondu au discours du secrétaire d’Etat à la Défense, Robert Gate :
« Nous ne pouvons pas vraiment comparer l'Iran à Israël. L'Iran est notre voisin, et nous ne devons pas vraiment le regarder en tant qu'ennemi. ». Cerise sur le gâteau, le roi d’Arabie Saoudite invitait officiellement le président iranien à La Mecque.
L’Iran, enfin, est le troisième point sensible pour l’Inde. L’ancienneté des relations indo-iraniennes et leur parfait accord vis-à-vis du Pakistan connaît, pour la première fois une rupture. Or, l’Iran et l’Inde sont les deux principaux pays musulmans chiites dans le monde. Historiquement, leurs affinités culturelles remontent encore plus loin avec des traces du culte de Mithra, à l’ère pré-chrétienne. En fait, les habitants de l’Irak moderne, du Sud de l’Iran, ainsi que ceux de l’Ouest et du Nord-Ouest de l’Inde venaient de la même région, ce qui a un jour conduit le pandit Nehru à déclarer : « Peu de peuples ont été aussi étroitement liés par leurs origines et à travers l’histoire que ceux de l’Inde et de l’Iran. »

Le dernier point de déception est, en toute logique, en direction des Etats-Unis. New Delhi constate son allié embourbé en Irak, en Afghanistan d’une part, et, d’autre part, la suprématie du dollar entachée.
L’Inde perd-t-elle en force devant la Chine, les puissances orientales, l’Iran inclus?
Si sa crainte de subir l’endiguement chinois n’est donc plus infondée, elle trouve sa limite par le nécessaire équilibre que les principales nations asiatiques de Tokyo à Ryad bâtiront dans les prochaines années.
Ainsi l’Arabie Saoudite tient à entretenir de bonnes relations avec New Delhi et Pékin. De la même manière, l’Iran qui vient de faire la démonstration de son habileté veillera, naturellement, à ne pas être entre les seules mains russe et chinoise.
Si l’entrée en scène de la plus grande démocratie au monde connaît un moment de désappointement, elle peut compter sur le développement de sa propre puissance économique et de ses liens pluriséculaires avec ses voisins pour redonner les coups de barre nécessaires. Sa désillusion géopolitique où Washington a sa part évidente de responsabilité, n’est que momentanée. L’Inde a une trop haute conscience identitaire. L’Inde dans l’Otan n’est pas pour demain6.

©copyright Jean Vinatier 2007



Liens :
1-http://seriatim1.blogspot.com/2007/12/usa-le-congrs-et-la-communaut-du.html
2-http://www.bassirat.net/Des-societes-chinoises-vont-exploiter-la-mine-de-cuivre-d-Aynak,406.html
3-http://seriatim1.blogspot.com/2007/10/vers-un-coup-dtat-militaire-au-npal.html
4-http://seriatim1.blogspot.com/2007/09/hindstn-ou-pakistan.html
5- La Chine vient de signer un accord avec le gouvernement de Djibouti pour sécuriser sa route d’approvisionnement énergétique depuis l’Afrique.
6-
http://seriatim1.blogspot.com/2007/10/demain-linde-dans-lotan.html

http://www.atimes.com/atimes/China/IL15Ad01.html : “China leaves the US and India trailing”
http://seriatim1.blogspot.com/2007/11/pakistan-nous-ne-savons-pas-o-nous.html
http://seriatim1.blogspot.com/2007/08/bal-trois-bagdad-thran-kaboul.html
http://seriatim1.blogspot.com/2007/08/2007-les-indes.html

samedi 15 décembre 2007

France, réforme de l’Etat : un moment Prévert ? N°97 - 1ere année

Dans Le Roi et l’oiseau de Jacques Prévert, l’ascenseur du roi Charles V+III=VIIIx2=XVI ne s’arrête que tout en haut mais à chaque étage Prévert décline tous les services du royaume qui s’y trouvent. Chaque étage est un fourre-tout.
Le rapport présenté par Eric Woerth, ministre du Budget, des comptes publics, et de la fonction publique contient les 96 mesures retenues par la RGPP (révision générale des politiques publiques) pour rendre l’Etat plus efficace. Le comité éditorial est appelé comité de suivi lequel a entendu plus de 200 auditeurs issus de la fonction publique et de quelques rares et choisis cabinets privés. On reste entre soi : la réforme de l’Etat est d’abord, semble-t-il, une réforme de la fonction publique.
Pour les citoyens dont les 4/5e ne liront rien du tout mais approuveront massivement par sondages multiples la réforme de l’Etat, il est amusant de parcourir les 96 mesures parmi lesquelles :
N°1. Suppression du Haut Conseil du secteur public
N°2. Prise en charge des missions du comité d’enquête sur les coûts et les rendements des services publics par la Cour des comptes.
N°3. Suppression du Conseil national de l’évaluation, dont les missions seront reprises sous une autre forme dans le cadre d’un renforcement de l’évaluation des politiques publiques.
N°10. Adaptation de la répartition territoriale des forces de sécurité aux évolutions de la délinquance, notamment par rééquilibrage entre Paris et l’Ile-de-France.
N°16. Réforme de l’information délivrée par téléphone aux usagers.
N°18. Mise en place d’éthylotests antidémarrage dans les véhicules pour lutter contre l’alcool au volant.
N°19. Automatisation des contrôles aux frontières par l’installation de sas automatiques dans les grands aéroports internationaux français avec le passage du passeport biométrique en 2009. Les passagers présenteront leur passeport devant une borne électronique qui permettra d’identifier les personnes et d’assurer un contrôle cohérence avec leurs empreintes digitales.
N°26. Mise en place d’études d’impact systématiques sur les conséquences des lois nouvelles pour les instances judiciaires.
N°36. Faire du niveau régional le niveau de droit commun du pilotage des politiques publiques de l’Etat dans les territoires.
N°39. Réorganisation des services de l’Etat dans les départements en fonction des bénéficiaires de chaque politique publique.
N°49. Réforme de l’audiovisuel public extérieur pour créer des synergies entre les opérateurs et améliorer leur visibilité.
N°51. Modernisation de la gestion de la RMN (Réunion des musées nationaux) par filialisation de certaines de ses activités commerciales et rapprochement avec le Centre des Monuments nationaux.
N°56. Optimisation des fonctions transversales en administration centrale et rénovation du secrétariat général (ministère de la Justice)N°66. Réforme de la procédure de conception et de lancement des programmes d’armement clarifiant les responsabilités des différents acteurs autour d’équipes intégrées (ministère de la Défense)
N°68. L’Office national des anciens combattants devient un guichet unique à maillage départemental de la prestation de services aux anciens combattants.
N°71. Externalisation du parc automobile de la gamme commerciale.
N°77. Limitation des consultations préalables à l’édiction d’un texte.
N°79. Expérimentation de la création d’agences de service public, sans personnalité morale, mais disposant d’une grande autonomie et d’une souplesse de gestion.
N°83. Amélioration de l’ouverture de la fonction publique à la diversité des profils : suppression de toutes les limites d’âge et des barrières liées aux critères physiques, mise en place d’un plan en faveur de la diversité des effectifs dans toutes les écoles de la fonction publique.
N°96. Simplification des procédures de passation des marchés publics.
Le vocabulaire et la formulation administrative laissent songeur quoique la mesure 36 (et suivantes, 37,38,39) soit la plus révolutionnaire : le département disparaît de facto au profit de la région.
Peut-être, faut-il procéder de la sorte, sans panache, sans grand discours pour opérer une réforme d’Etat national en la noyant sous un monceau de réaménagements des ministères ?
Les premiers fonctionnaires à publier un communiqué ont été …les préfets départementaux qui ne se trompent pas en lisant la fameuse et peut-être historique mesure 36. Ils bloquent.

©copyright Jean Vinatier 2007

jeudi 13 décembre 2007

Ces idées et ces mots N°96 - 1ere année

Je soumets à votre lecture ces quatre lignes du grand historien et épistémologiste suédois, Gunnar von Proschwitz (1922-2005) :

« Le XVIIIe siècle français se caractérise par le rayonnement des idées et des mots qui les traduisent. Ces idées et ces mots, devenus le partage commun du monde occidental, témoignent du cosmopolitisme lexical et des progrès réalisés par les hommes du Siècle des Lumières. Les principales langues européennes gardent, depuis ce même XVIIIe siècle, un patrimoine français, acquis pour toujours, inaliénable à force d’être indispensable. »

in Idées et mots au siècle des Lumières, Mélanges en l’honneur de Gunnar von Proschwitz, Göteborg, Wettergrens Bokhandel AB, Paris, Jean Touzot, Libraire éditeur, 1988.

mercredi 12 décembre 2007

USA : le Congrès et la « communauté du renseignement » font alliance N°95 - 1ere année

Le 4 décembre dernier, la publication du rapport du National Intelligence Estimate (NIE), organisme dépendant de la CIA, sur l’Iran a fait l’effet d’une bombe aux Etats-Unis et dans le monde entier. Le chef de la majorité démocrate au Sénat Harry Reid disait: «Nous avons demandé cette évaluation pour que l’administration ne puisse pas entraîner ce Congrès et ce pays dans une autre guerre à partir de renseignements faussés. »
Le rapport pulvérise le parti belliciste à Washington : l’Iran n’est plus un danger nucléaire depuis 2003. Dick Cheney, lui-même, a dû se rendre à l’évidence. Le coup des armes de destruction massive pour justifier l’invasion hors la loi internationale de la Mésopotamie en 2003 ne se reproduira pas. Ainsi en a décidé, semble-t-il, « la communauté du renseignement américain » qui pour l’occasion prend pour publiciste le parti démocrate. On imagine sans peine les terribles batailles internes au sein des agences de renseignement, des partis américains où l’on trouve encore un grand nombre de va-t-en guerre démocrates et républicains confondus. L’état-major américain violemment perturbé et divisé en clans autour du possible bombardement de l’Iran depuis une dizaine de mois ajoute un poids d’importance à cet événement inouï.
Evénement inouï, aussi, pour les alliés américains qu’ils soient de circonstance ou de longue date surpris par cette publication alors qu’ils s’engageaient cahin-caha derrière les USA sur le dossier iranien. Souvenons-nous des propos de Kouchner et de Sarkozy. Ce dernier réitère dans l’édition du Nouvel Obs de demain le danger iranien. Croit-il que le rapport est un faux ? Ou bien croit-il à une simple opération de communication ? Philippe Grasset résume excellemment le désarroi de l’Union européenne : « La NIE 2007 a posé sur la crise iranienne un énorme point d’interrogation. Les Européens, qui croyaient avoir trouvé une politique qui évite les interrogations dérangeantes (soit suivre les USA sous prétexte du danger iranien, soit suivre les USA sous prétexte de les freiner dans leurs intentions bellicistes), sont à nouveau devant la terrible question prochaine du choix. Ils vont devoir se déterminer en fonction, non plus d’une allégeance (aux USA), tactique ou pas, mais en fonction d’une situation réelle (l’Iran) qui n’autorise plus les choix radicaux et manichéens. S’ils choisissent de continuer à soutenir aveuglément les USA, ils prouveront qu’effectivement ils ne peuvent rien imaginer d’autre que l’allégeance; cette remarque est d’ailleurs nuancée par une autre interrogation, sur le devenir de cette politique US après la NIE 2007, qui pourrait tout simplement déboucher sur une paralysie complète (au moins jusqu’à l’élection présidentielle). L’alignement automatique et aveugle des Européens réaffirmé sur la continuité d’une politique dépassée par la grâce paradoxale des services de renseignement US est l’expression, également paradoxale, de l’angoisse de la nécessité d’un choix prochain.»¹
Gordon Brown, Premier ministre britannique, tire indirectement les conséquences du rapport du NIE en veillant à confier aux autorités du gouvernement de Bagdad installé dans la zone verte, la ville de Bassora le 16 décembre prochain et confirmer le retrait quasi complet des troupes pour le printemps 2008. Il assène un autre coup en Afghanistan. Le contingent britannique quitterait ce pays après avoir conclu toute une série d’accords avec les « talibans »². Le mot de taliban est devenu général et vague. Il désigne aussi bien un chef de guerre, un chef de tribu ou un simple trafiquant. Bref, tout homme qui a un fusil et quelques hommes autour de lui est un « taliban ». Ce choix s’oppose totalement à la stratégie et à la tactique américaine qui exclut ce genre d’arrangement au profit des bombardements massifs.
Notons, au passage, que les Américains qui se flattent de la baisse des attentats en Mésopotamie et plus particulièrement à Bagdad omettent de dire qu’ils ont payé des sommes considérables pour acheter les chefs des groupes armés qui circulent sur ce territoire, allant jusqu’à leur confier des armes en échange de leur inaction d’une part, et que les érections de murs dans la capitale, d’autre part, bloquent autant les « terroristes » que les bagdadis.
La guerre contre la terreur finirait-elle dans le chaos du camp des présumés vainqueurs ? L’alliance entre le Congrès et la communauté du renseignement constitue un moment révélateur. N’oublions pas, il faut le répéter, que les idéaux des néo-conservateurs ont rencontré l’approbation des républicains et des démocrates dont Hillary Clinton et Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des Représentants. Ces derniers ont voté tous les budgets sans sourciller et opiné à la plupart des dispositions législatives les plus attentatoires à la liberté des citoyens. S’il faut souligner le retour d’un peu de raison, gardons-nous de tout optimisme exagéré. Les disputes internes ont été si fortes dans la classe politique, le « monde du renseignement », l’armée, les financiers que les contrecoups pourraient réserver des surprises tout au long de la campagne présidentielle en 2008.

©copyright Jean Vinatier 2007


Liens :

1-
http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=4699
2-http://news.independent.co.uk/world/politics/article3244696.ece

mardi 11 décembre 2007

Faites vos achats de Noël, la crise du subprime n'existe plus…. N°94 - 1ere année

« La crise du subprime n'existe plus, la Maison-Blanche l'a abolie verbalement jeudi dernier. La source du problème étant gelée, le flux des catastrophes financières va donc cesser de s'écouler ; la bulle de dettes américaine est redevenue une menace aussi légère qu'une brise de printemps soufflant sur les parasols du Central Park Boat House.
Toute information alarmante concernant des pertes sur les dérivés de crédit -- immobilier ou consommation -- fait désormais autant d'effet à Wall Street qu'un avis de tempête de neige sur Chicago auprès d'un investisseur occupé à se protéger des coups de soleil au volant de sa Porsche décapotable entre Miami Centre et West Palm Beach. » L’article de Philippe Béchade de La Chronique Agora se veut volontairement moqueur autour d’un système bancaire mondial pris entre le marteau et l’enclume. Pour l’heure, le « monde du dollar » et l’économie américaine tiennent la corde mais pour les raisons divergentes.
Le « monde du dollar » est composé, notamment, des Etats en vigoureuse ascension économique (Chine, monarchies du Golfe…etc) et des richissimes particuliers ayant dans leurs caisses un nombre incroyable de billets verts.
Leur intérêt général est de se donner le temps, d’une part de réaménager leur réserve en direction de monnaies plus valorisantes, de poser comme condition, d’autre part aux demandes de recapitalisation présentées par les banques les plus en vues (Citigroup, UBS…etc) un fauteuil ou plus au conseil d’administration pour avoir l’accès à la cabine de pilotage desdits établissements.
L’objectif est triple : se libérer de l’emprise d’une seule monnaie, croître leur pouvoir au sein des temples du capitalisme « blanc », compliquer la tâche aux législateurs protectionnistes devant de futures OPA. Ces puissances émergentes ne veulent pas être les actrices de la catastrophe globale. Elles entendent conduire ou à tout le moins faire reconnaître leur poids, nécessairement, politique via une gestion de la masse monétaire mondiale dont elles seront les arbitres incontournables.
L’économie américaine toujours fidèle à son credo use de tous les instruments, apparemment infinis, pour éviter la panique tant chez elle qu’au dehors. La planche à billets fonctionne sans problème : il suffit d’appuyer sur le bouton impression. Si la communication se déroule sans anicroche, la réalité, elle, ne faiblit pas. Quel est l’enjeu ? La confiance internationale dans la capacité des Etats-Unis à garder un dynamisme économique intact (Washington a besoin de faire souscrire 2 milliards de dollars par jour en bons du Trésor ) revêtu du dollar. Les démocrates appuient les républicains dans les mesures prises pour soutenir les emprunteurs insolvables, éviter les annonces de faillites de tel ou tel établissement bancaire. Le consensus national joue à plein quand les puissances d’Asie, d’Orient affichent des ambitions qui, à terme, buteront sur la politique économique intérieure américaine. Il suffit de voir de quelle façon la Chine sourit devant les délégations étrangères officielles qui la supplient de réévaluer le yuan quand les industriels occidentaux ayant le plus délocalisés formulent la demande contraire. C’est reconnaître aux autorités du parti communiste chinois un rôle primordial dans la course aux nouveaux partages des richesses d’aujourd’hui, de demain. L’ironie veut qu’une dictature qui envoie ses nationaux contestataires dans les mines de sel du Takla-Makan soit la figure centrale de l’économie du XXIe siècle et non une démocratie. N’est-ce pas un renseignement de mauvais augure pour nos régimes démocratiques ?
La crise du subprime n’existe plus dont acte. Est-ce la Crise ? Mais chut! Pour l’heure, faites vos achats de Noël.....

©copyright Jean Vinatier 2007

lundi 10 décembre 2007

Kadhafi - Sarkozy : à nos ego ! N°93 - 1ere année

La visite officielle du colonel Kadhafi soulève des hauts le cœur parmi les citoyens tandis que la raison d’Etat conduit Nicolas Sarkozy à serrer cette main qui lui permit de réaliser son premier coup médiatique via son épouse d’alors Cécilia, la libération des infirmières bulgares.
Le colonel Kadhafi est-il fréquentable ? La France commerce et honore bien d’autres pays africains sous la férule d’hommes aussi peu scrupuleux et aussi âpres aux gains pour que nous ne nous sentions pas gênés. Les sensibilités de Bernard Kouchner
("Je suis résigné à le recevoir. C'était une nécessité (...) parce que militant des droits de l'Homme mais ministre pour l'heure c'est une contradiction que je rencontre tous les jours avec bien des pays", a-t-il expliqué sur France inter) et de Rama Yade ne comptent pas aux yeux de Nicolas Sarkozy, ils doivent être dans les rangs, c’est tout !
Les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont renoué des liens économiques avec la Libye, une fois réglée l’explosion criminelle du Boeing de la Pan-Am au-dessus du village écossais de Lokerbie le 21 décembre 1988. La France a mis un terme au dossier relatif à la destruction du vol 772 UTA en septembre 1989 au-dessus du désert du Ténéré.
La Libye est tentante : son sous-sol est riche en hydrocarbure et en gaz naturel. Elle est un marché véritable sur lequel Anglais et Américains estiment avoir la primeur en raison de leur présence commune sur le sol libyen de 1943 à 1969.
Quel est l’intérêt de la France ? La Libye dispose de frontières avec l’Algérie, la Tunisie, le Niger, l’Egypte, le Tchad et le Soudan (Darfour). Sur un plan géostratégique la France doit sécuriser son pré carré tchadien. Face aux Américains qui entendent avoir la jouissance de l’est africain du Somaliland à la Libye, il importe à la France, présente au Tchad et en République Centre Africaine, de jouir d’une bonne relation avec le tumultueux dirigeant libyen. Paris voulant, également, conduire la future force européenne d’intervention au Darfour, le gouvernement français ne négligera pas à satisfaire Mouammar Kadhafi. Le satisfaire ? C’est presque une gageure avec cet officier qui s’empara du pouvoir le 1er septembre 1969 et qui ne cessa depuis de courir de projets d’unions panarabiques¹ à des Etats-Unis d’Afrique sans aboutir à un quelconque résultat.
Acteur du terrorisme international pendant deux décennies, le colonel Kadhafi choquera beaucoup en France et un peu moins à Londres ou Washington où le besoin de commerce prime sur tout autre sentiment. Le dirigeant de Tripoli est, apparemment, rentré dans le rang par sa condamnation des actions d’Al Quaïda, par sa neutralité au moment de l’invasion d’Irak en 2003. Il vit très bien ces retournements. Il est, parfaitement cynique, réaliste, pragmatique.
Nicolas Sarkozy le reçoit avec tous les honneurs dus à un chef d’Etat : c’est la rançon pour la libération des infirmières bulgares. Le chef de l’Etat fait face, pour la première fois, à la conséquence de sa communication. Sous une autre forme, il la rejoue en faveur, l’espère-t-il, d’Ingrid Betancourt.
Le chef de l’Etat doit donc assumer cette visite dans la patrie des droits de l’Homme qui sait, depuis longtemps, se montrer bonne fille quand certains intérêts mercantiles prévalent. C’est le cas aujourd’hui. Le point commun entre les deux hommes étant l’ego surdimensionné, ils se mesureront certainement dans une atmosphère singulière. Une chose est sure, ils ne lèveront pas les yeux au ciel…et l’on sait pourquoi !
©copyright Jean Vinatier 2007

Note :

1-Depuis son arrivée au pouvoir en 1969, le colonel Kadhafi a tenté à plusieurs reprises d'unir la Libye avec d'autres pays arabes ou africains. Voici une liste sommaire de ces unions avortées:
1972: création de l'Union des Républiques arabes regroupant l'Egypte, la Libye et la Syrie (dissoute en 1977);
1974: fusion entre la Libye et la Tunisie (restée sans lendemain);
1981: fusion entre la Libye et le Tchad (restée sans lendemain); 1984: union entre la Libye et le Maroc (dissoute en 1986).
Lien:

vendredi 7 décembre 2007

Les fonds souverains arabes et l'essor de la finance « islamique » N°92 - 1ere année

Les fonds souverains retiennent jour à après jour l’intérêt. Accueillis avec calme (Norvège, Chine) quelques uns suscitent, néanmoins, une appréhension tels ceux nés dans les pays arabes. A cette crainte se greffe l’interrogation autour de l’essor de la finance « islamique » presque automatiquement associée à des complots dits Al Quaida .
Cette approche du monde arabe et du monde musulman est réductrice, très fausse et injuste. Comme toujours, il faut avoir à l’esprit la géographie. Les musulmans sont présents sur tous les continents et plus particulièrement de la Mauritanie à l’Indonésie. Parmi les musulmans, les Arabes représentent 20%. Les sunnites constituent l’écrasante majorité des musulmans à la différence des chiites (Perse, Iraq, Yémen). Au total, nous avons une population de plus d’un milliard de femmes et d’hommes de cette religion. Forment-ils pour autant un ensemble homogène ? L’erreur serait de le croire.
Le second élément est le développement économique du monde musulman dans la mondialisation. La carte montre clairement qu’il est placé dans une dynamique favorable sud-sud. Les puissances financières des monarchies arabes étant un moteur fondamental, les fonds souverains y naissent. Obéissent-ils, à des desseins machiavéliques ? Evidemment pas. Ils obéissent à la logique capitaliste pure.
La croissance de la finance « islamique » conjuguée à la constitution de fonds souverains arabes marquent, au contraire, une prise de conscience salutaire de la réalité du monde par les musulmans. Loin de tous les discours qui mettent si facilement en avant l’incapacité des Arabes et des musulmans à admettre l’époque moderne ; c’est, au contraire, le souci de la conservation d’une double identité, identité nationale (p.e arabe, indonésienne)et identité religieuse. Les cursus universitaires des étudiants musulmans sont en parfaite harmonie avec leur envie collective de devenir les meilleurs dans les secteurs à fort potentiel technologique dont celui du développement durable. Préserver le monde les intéresse aussi !
Ne nous étonnons pas que le monde musulman propose des produits financiers originaux tels les soukouks qui sans contredirent les principes du Coran apportent à la planète financière une possibilité de développement naturellement intéressant. Le marché avant tout !
Dans notre histoire contemporaine, l’ambition affichée par les Emirats Arabes Unis de se doter d’une bourse à Dubaï ne peut surprendre personne. Cet Etat dispose d’une manne financière colossale et ambitionne d’être le point de rencontre de l’Asie et de l’Occident. De là à la voir cette bourse en rivale teigneuse de Wall Street, c’est un pas qu’il n’est pas nécessaire de faire. Après tout, quel est l’objectif de cette bourse ?Quel est son objectif ? Être une place boursière incontournable ! Quoi de plus normal quand on assiste à la montée en force des pays émergents lesquels voudront très prochainement se doter des instruments boursiers du monde multipolaire. Qui s’angoisse des performances de la bourse de Shanghai ?
Est-ce choquant ou incongru ? Toutes les banques américaines et européennes se précipitent là où le potentiel financier et économique ne fait guère de doute. Demain ce seront les banques, arabes, chinoises, indiennes, brésiliennes…etc.On sait que les pays du Golfe songent à créer une monnaie commune ainsi qu’un marché commun. Est-ce plus surréaliste que l’Union européenne ? Non. Là encore, nous sommes sur une marche en avant naturelle d’hommes très au fait des dernières technologies qu’ils relient à leur histoire immémoriale. A la vérité ce qui gêne ou indispose en Europe, aux Etats-Unis c’est la volonté d’aller pour ces pays selon leur caractère propre. Qui se choque du poids des diasporas chinoise et indienne ?
La peur à l’endroit d’une union arabe et musulmane est le refus de voir que nous ne sommes plus dans un monde dominé par une suprématie « Atlantique ».


©copyright Jean Vinatier 2007


N.B :

Soukouk : obligation émise correspondant à des projets déterminés et les profits versés annuellement correspondent aux gains générés pour ces projets.


Liens :

http://www.lesechos.fr/info/analyses/4657766.htm
http://seriatim1.blogspot.com/2007/10/fonds-souverains-une-nouvelle-arme-des.html

Cartes :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Image:Sunnites-Chiites.gif
http://fr.wikipedia.org/wiki/Image:Islam_by_country.svg
http://www.atlas-historique.net/1989-aujourdhui/cartes/MondeReligions.html

jeudi 6 décembre 2007

Doucement vers la crise N°91 - 1ere année

Wordpress propose en lecture l’interview accordée par Michel Rocard au journal suisse, Le Temps, le 30 novembre dernier et reproduit par Wordpress. Je vous le propose en lien. L’auteur a le mérite de poser les problèmes calmement. A vous les Internautes de réfléchir.


http://crise2007.wordpress.com/2007/12/01/doucement-vers-la-crise/

mercredi 5 décembre 2007

Bouteflika & Sarkozy dos à dos à Alger N°90 - 1ere année

Aucun déplacement présidentiel français en Algérie et vice-versa n’est facile depuis la naissance de cet Etat en 1962. Le déplacement de Nicolas Sarkozy ne peut donc surprendre : accueil glacial, faiblesse du nombre de contrats signés…etc. Les contentieux existent depuis des lustres entre les deux pays mais ils revêtent une importance psychologique singulière. Le chef de l’Etat a eu beau répéter que le colonialisme était injuste, rien n’y fait. Le propos d’un ministre du Président Abdelaziz Bouteflika sur l’influence des lobbies juifs autour du Président de la République française a donné le ton général. Mais à la vérité, on a l’impression que tout grain de sable ou toute morsure est normal.
Le Président Bouteflika cherche-t-il à établir une politique d’apaisement ? L’entrevue qu’il a eu avec le président français Jacques Chirac en 2003 à Alger, a débouché sur une entente pour la signature d’un traité d’amitié entre les deux pays, mais le vote de la loi du 23 février 2005 par le parlement français (reconnaissant en particulier le rôle positif de la colonisation), constitua une pierre d’achoppement pour la signature de ce traité. Le président algérien dénonça de son côté cette loi qu’il qualifie de cécité mentale, confinant au négationnisme et au révisionnisme.
La marge de manœuvre du gouvernement français est réduite. Ce n’est pas Nicolas Sarkozy qui s’inclinera à faire une repentance pour la période coloniale. Et c’est justement là un point d’achoppement entre les deux pays. Plus que le million d’Algériens victimes de la conquête française, ce sont les massacres de Sétif et de Guelma, le 8 mai 1945, qui ont une importance considérable. La répression coûta la vie à 20 000 Algériens et 103 européens. Les partis nationalistes algériens réclamaient l’indépendance ; les fusils répondirent. Ce fut le début de la guerre d’indépendance selon les leaders de l’époque. Et le refus de Paris jusqu’à aujourd’hui, de reconnaître son erreur ce jour là embrouille considérablement les relations diplomatiques officielles. On se demande bien pourquoi la France ne dirait pas sa responsabilité dans cette journée tragique et sanglante ?
L’Algérie, au sens strict, est une conséquence de la conquête française. En 1830, il n’y avait pas d’état algérien, ni de nation algérienne mais des régences dont la principale était Alger. C’est l’occupation française qui va faire naître la nation algérienne. On devine que ce point est mal vécu par les hommes politiques et intellectuels algériens. D’où, peut-être, la suspicion permanente vis-à-vis de la France.
Entre un Bouteflika qui s’appuie sur l’Histoire et un Sarkozy qui l’ignore, on ne voit pas quel terrain d’entente pouvait surgir de cette visite présidentielle.
Le nouveau chef de l’Etat français se propose de construire une union méditerranéenne. Le haussement d’épaules d’Alger sonne comme un avertissement à l’ambition française. Et l’Algérie est une nation essentielle. N’est-elle pas « l’ancêtre » de la Maurétanie, de la Numidie, de la Kabylie ?


©copyright Jean Vinatier 2007

mardi 4 décembre 2007

La Russie poursuit sa route N°89 - 1ere année

Gary Kasparov a contesté le résultat des élections législatives du 2 décembre : «Je ne pense pas que quiconque ait le moindre doute sur le fait que ces élections ont été les plus malhonnêtes et les plus sales dans toute l'histoire moderne de la Russie ». Vladimir Poutine a commenté sobrement « J'étais tête de liste de ce parti. Leur soutien signifie la confiance […]. Il est désormais évident à mes yeux que les Russes n'accepteront jamais que leur pays suive le chemin destructeur comme cela s'est vu dans d'autres pays de l'ex-Union soviétique ».
Les médias occidentaux ont relayé le propos de l’Autre Russie pour fustiger les pratiques gouvernementales en cours.
Qu’est-ce qui est critiquable ? La Russie n’est pas une démocratie comme nous le concevons. C’est vrai. La population russe n’a pas voté en grand nombre en raison des pressions qui s’exerçaient contre lui. C’est vrai. Une oligarchie tient le pouvoir depuis Moscou. C’est vrai. Les droits de l’Homme ne sont pas respecté. C’est vrai.
Peut-être est-ce Mikhaïl Gorbatchev qui donne un ton plus juste ou plus équilibré lorsqu’il répondait à une interview d’Ulysse Gosset pour
France 24 le 9 novembre dernier ? Sa teneur donne de toute façon des réponses et ouvre le débat.
«UG : Quels sont vos rapports personnels avec Vladimir Poutine?

MG : On n'est pas de proches amis mais… nous avons confiance l'un dans l'autre. Parfois, quand c’est nécessaire pour l’un ou pour l’autre, on se rencontre, mais je ne suis pas son conseiller. Quand je considère qu'il faut que je dise quelque chose, je le dis ouvertement via la presse.

UG : Quand Vladimir Poutine restreint les libertés d'opinion, quand il y a des emprisonnements d'opposants, on a vu le meurtre d'Anna Politkovskaïa qui n'est toujours pas résolu, vous n'êtes pas critique sur l'absence de démocratie? Sur ces questions-là, est-ce que vous n'êtes pas inquiet pour la démocratie en Russie et certains disent même que Poutine est un nouveau dictateur, qu'est-ce que vous en dites?

MG :Je ne suis pas de cet avis. Poutine est un homme qui a une attitude très sérieuse vis-à-vis de ses obligations présidentielles. Il a sorti la Russie du chaos… J'ai beaucoup réfléchi sur qui critique qui, quand et pourquoi. Vous savez, pendant l’époque Eltsine, les gens pendant des mois où même des années ne touchaient pas leur salaire. Si cela s'était produit en France…, les Français auraient balayé le gouvernement.
Je pense que Poutine réagit à la critique de façon sérieuse. Il m'a dit qu’il est pour la presse libre, mais une presse responsable. Je crois que c'est la bonne attitude parce que la presse, parfois fait n’importe quoi… Poutine rencontre la presse plus que moi…; il travaille beaucoup avec la presse et c’est bien.

UG :Et Anna Politkovskaïa ?… Vous pensez qu’on va trouver l’assassin?

MG :J'aimerais mais jusque là beaucoup de meurtres n'ont pas été élucidés et la question est de savoir qui est le meurtrier si on ne peut pas le prouver. Alors, j'espère qu'il sera retrouvé et je crois que l’intention de Poutine c’est aussi qu'il faut absolument trouver l'assassin.
UG : Si Vladimir Poutine n'est pas responsable de cette situation vis-à-vis de la presse et si, néanmoins, Anna Politkovskaïa a été assassinée, ça veut dire qu'il ne contrôle pas complètement la situation?

MG : Je crois que c'est la responsabilité aussi bien de la société que du pouvoir…. Tout le monde pense que nous avons beaucoup progressé sur la démocratie. Nous sortons seulement de la période de transition pour aller vers des institutions démocratiques… Les Américains disent qu'ils veulent la même démocratie que chez eux mais moi je suis ravi !.. Nous sortons à peine de 70 ans d'un système qui était totalitaire, qui réprimait toute forme de démocratie !.. Alors, attendez, soyez patients…

UG : Je vous propose maintenant de voir les résultats d'un sondage… [qui] montrent que pour la majorité des sondés, la Russie redevient une grande puissance... Vous êtes satisfait, vous êtes fier?
MG : Ce n'est pas une question de fierté. Le pays s'est relevé, il va de l'avant et cela se produit parce que les gens arrivent à résoudre leurs problèmes… et, bien sûr, la conjoncture était très favorable. Je pense que c’est Dieu qui aide la Russie à sortir de la crise. Il faut se souvenir qu’en Occident et en Orient, nos amis n'étaient pas très inquiets de la situation en Russie et ils applaudissaient Eltsine. On voyait, nous, que ça allait mal et l'Occident applaudissait! Alors, je me suis demandé ce que voulait l'Occident… Moi je suis très content qu’on se soit débarrassé de Eltsine, il est parti lui-même, il n’y avait que 2% de Russes qui le soutenaient… Maintenant, la Russie s'est relevée, elle reste la Russie, elle a son expérience, sa culture, son histoire pour participer à tous les processus mondiaux et l'absence de la Russie quand elle était en crise, c'était très mauvais pour la Russie, pour l’Europe et le monde. Mais maintenant, la voix de la Russie est écoutée… et la Russie accepte cette responsabilité… La Russie va être un partenaire fiable et stable mais c'est peut-être intéressant pour l'Europe de parler du chantage énergétique de la Russie… Je ne sais pas qui est l'otage de qui... Ce qui est important pour nous, c'est que nous sommes des amis, des partenaires historiques. Il faut qu'on fasse du commerce ensemble et que la Russie remplisse ses obligations.
L'Occident nous critique: pourquoi vendons-nous à l'Ukraine, à la Moldavie, à la Biélorussie, à la Géorgie, le gaz à moitié prix? Le marché doit être le même pour tous. On prévient nos partenaires un an à l’avance… mais les autorités suprêmes de ces pays disent: “La Russie ne peut pas augmenter les prix, nous sommes frères”… On commence à prendre des mesures concrètes. A ce moment-là tout l'Occident s’insurge pour défendre l'Ukraine, la Biélorussie… Je vous confirme que La Russie est un partenaire fiable… Il ne faut pas mettre la Russie dans une situation difficile. Il n’y a aucun plan machiavélique…»

L’extrait de cet entretien n’absout pas Vladimir Poutine : Gorbatchev est critique sur le parti Russie Unie¹. Pour autant, il ne va pas à l’encontre des propos de Gary Kasparov initiateur des « Marches du désaccord » depuis 2006. Son mérite général tient précisément dans le rappel historique et la pleine conscience de Poutine et des hommes politiques dont Kasparov du rôle fondamental de leur pays pour les années à venir. Sur ce point, tous les politiciens sont d’accord, la Russie ne peut être qu’elle-même c’est-à-dire grande. Et demain démocrate ? Oui, mais le chemin sera plus tortueux.
©copyright Jean Vinatier 2007

Source :
1-
http://fr.rian.ru/russia/20071129/90071850.html

Liens :
http://www.williampfaff.com/modules/news/article.php?storyid=275 Putin as Russia’s commander

lundi 3 décembre 2007

Bayrou : un centre pour tous, tous pour ? N°88 - 1ere année

A Villepinte, 5000 adhérents au MoDem ont longuement applaudi François Bayrou. Le centre n’est donc pas moribond ! Bayrou venait de perdre un tenor, Jean-Marie Cavada appâté par un futur ( ?) rôle dans le gouvernement Fillon. Pour le nouveau chef du MoDem qui a compté depuis le mois de mai une flopée de trahisons, c’est une de plus. Rien de tel pour vous donner une carapace. François Bayrou, sans doute élu maire de Pau en mars prochain, commencera sa route qu’il souhaite terminer dans le bureau de l’Elysée. Exercice périlleux. Les mêmes groupes financiers qui comptaient sur les postulants Royal & Sarkozy pour la campagne de 2007 penseraient, sans doute, renouveler l’opération cinq ans plus tard. François Bayrou serait-il le grain de sable ?
Nicolas Sarkozy a fait séduire celles et ceux qui avaient une position médiatique dans les partis. L’opération se terminerait-elle ? Il vaut mieux ne pas le croire. Au fur et à mesure que le quinquennat avancera, le chef de l’Etat d’une main leste se saisira de toute tête qui pourrait le contrarier dans son ambition. Ambition qu’il ne limitera peut-être pas, à deux quinquennats. L’avachissement du parti socialiste et plus particulièrement à sa tête ouvre un boulevard à trois personnages : Sarkozy, Bayrou, Besancenot. Citons un quatrième, un syndicaliste, Bernard Thibault de la CGT qui rêve depuis longtemps de n’avoir plus de courroie avec le PCF pour mieux se rapprocher du centre ou si l’on préfère de l’aile sociale-démocrate du PS. Il est le joker de la paix sociale du Président de la République.
Pour le Président de la République n’avoir que le chef de l’ex-LCR est a priori pain béni. Besancenot compte « se gaver » de socialistes en sus des communistes. Il saura communiquer sans faute dans les meetings, les défilés et surtout, se dépassera sur les plateaux télé. Il ne brigue pas l’Elysée mais les bruits, médiatiques, de la rue. Deviendrait-il le protestataire autorisé de Sarkozy ?Quid de Ségolène Royal ? Et bien elle est là et parfaitement dans son rôle. Sa comédie est bien jouée, tous les germanopratins¹ la croient, BHL et Pierre Bergé en tête ! A-t-elle besoin d’un parti socialiste ? Oui mais il le faut à sa mesure…contre Bayrou et son aile gauche. Voilà le handicap du béarnais : rallier suffisamment de socialistes pour arriver au second tour en 2012. Or, tout le propos de Bayrou se tourne contre Sarkozy parce qu’il espère aussi des craquements dans les rangs de l’ensemble UMP-Nouveau Centre. La prouesse du président du Modem serait de faire tourner le tandem Sarkozy/Royal autour de lui et de miser sur l’implosion du PS.
Dans le système majoritaire actuel, une ambition comme celle-là nécessite un programme politique d’une grande force, des troupes passionnées, des élus fidèles, un chef charismatique, une communication hors pair. Est-ce possible ? A l’instar du chevalier d’Artagnan, Bayrou pourra-t-il soutenir autant de duels en même temps ?
La nouveauté de ce jour tiendrait-elle dans la naissance d’un véritable opposant au Président Sarkozy et à tous les partis? Gardons une prudence. Pourquoi ? Les mouvements nés au centre ont cette caractéristique historique française de n’être à terme qu’un marais où rien ne bouge.
Le patron du MoDem croit aux fautes de ses adversaires, à la lassitude du héros Sarkozy pour décoller et aller loin. En attendant, François Bayrou prend à témoins tous les Français. C’est l’appel à la nation. Un premier bon point.


©copyright Jean Vinatier 2007