Je
lis cet ouvrage tout à fait passionnant et hautement instructif. Je soumets à
vos curiosités et observations ces deux extraits originaux qui devraient interpeller
tellement nous sommes emportées par les connexions dérivantes de notre
époque.
« [….] Il reste à utiliser ces
connaissances de manière complète et consistante pour étudier le passé, mais
les implications dans la manière dont nous pensons la place de la civilisation
romaine dans l’histoire des maladies est révolutionnaire. Nous allons essayer d’imaginer
le monde romain, de part en part, en tant que milieu écologique pour les
micro-organismes. Pour commencer, l’Empire romain a été précocement urbanisé. L’Empire
était un gigantesque standard téléphonique bourdonnant connectant les cités. La
ville romaine était une merveille d’ingénierie civile, et il ne fait pas de
doute que les latrines, les égouts et les systèmes d’adduction d’eau
réduisaient les effets les plus redoutables du traitement des déchets. Mais ces
contrôles de l’environnement affrontèrent des forces irrésistibles : ils
constituaient un fragile barrage fissuré de toute part contre un océan de
germes. En ville, les rats grouillaient, les mouches pullulaient, les petits
rongeurs couinaient dans els passages et les cours. Il n’y avait pas de théorie
microbienne, on se lavait peu ou pas les mains, et la nourriture ne pouvait pas
être protégée des contaminations. La cité ancienne était un lieu d’insalubrité
maximale. Les maladies banales se répandant par contamination féco-orale,
causes de diarrhées fatales, étaient sans doute la première cause de mortalité
dans l’Empire romain.
Hors les villes, la transformation du paysage a exposé les Romains à des
menaces tout aussi périlleuses. Les Romains n’ont pas seulement modifié les
paysages ; ils leur ont imposé leur volonté. Ils ont coupé ou brûlé les forêts.
Ils ont déplacé les rivières et asséché les lacs, construit des routes au
travers des marais les plus impénétrables. L’empiétement humain sur de nouveaux
environnements est un jeu dangereux. Il expose non seulement à de nouveaux
parasites inhabituels mais peut provoquer une cascade de changements
écologiques aux conséquences imprévisibles. Dans l’Empire romain, la nature
prit sa revanche dans une tonalité sinistre. Le premier agent de représailles a
été le paludisme. Répandu par les piqures de moustiques, il s’est abattu comme
des albatros sur la civilisation romaine. Les collines tant vantées de Rome ne
dominent rien moins qu’un marais. La vallée du fleuve, sans parler des bassins
et des fontaines dispersés dans toute la ville, était un refuge pour les
moustiques et faisait de l’urbs impérial un réservoir de paludisme. Le paludisme
était un tueur vicieux à la ville comme à la campagne, partout où le moustique
anophèle prospérait.
L’environnement des maladies romaines, c’était aussi l’ensemble des
connexions à travers tout l’Empire, qui avait crée une zone intérieure de
commerce et de migrations comme il n’en avait jamais existé auparavant. Les
routes terrestres et maritimes étaient empruntées non seulement par les gens,
les idées et les biens – mais aussi par les germes. Nous pouvons voir ce
système se dégrader à différents rythmes. Il est possible de suivre la
diffusion de tueurs lents comme la tuberculose et la lèpre qui se sont
déterminées à travers l’Empire dans une combustion lente, comme de la lave.
Quand les maladies capables de se répandre à un tel rythme sautèrent sur la
grande courroie de transmission des routes romaines, les conséquences furent
électriques.
[….]
Les grands ennemis de l’Empire romain étaient engendrés par la nature. C’étaient
des envahisseurs mortels, exotiques, venant au-delà des frontières. Pour cette
raison, faire une histoire trop étroite de l’Empire romain, c’est regarder les
choses dans un tunnel. L’histoire du déclin et de la chute de Rome s’entremêle
avec l’histoire environnementale globale. Au cours de la période romaine, il y
a eu un bond quantique en avant en matière de connectivité globale. Les
Romaines recherchaient de la soie et des épices, des esclaves et de l’ivoire,
alimentant un mouvement frénétique à travers les frontières. Les marchands
franchissaient le Sahara le long des routes de la soie, et traversaient l’océan
Indien en passant par les ports de la mer Rouge construits grâce à la puissance
de l’Empire. Les animaux exotiques destinés à être massacrés au cours des spectacles
romains sont comme des traceurs macroscopiques : ils empruntaient les
routes par lesquelles les romains se frottaient à de nouvelles maladies encore
inimaginables. Le fait le plus élémentaire de la biodiversité globale est le
gradient de latitude des espèces, la plus grande richesse de toutes les formes
de vie étant à proximité de l’équateur. Dans els régions tempérées et polaires,
les âges de glace récurrents ont périodiquement fait disparaître les
expériences tentées par l’évolution et il y a tout simplement moins d’énergie
et moins d’interactions biotiques dans les climats les plus froids. Les
tropiques sont un « musée » de la biodiversité et les hauts niveaux d’énergie
solaires ont conspiré à créer un entremêlement biologique et impondérable. Ce
schéma vaut pour les micro-organismes y compris ceux qui sont pathogènes. Dans
l’Empire romain, les réseaux de connexion créés par les humains s’étendaient de
manière insouciante au travers de zones où la nature est particulièrement
active. Les Romains ont aidé à bâtir un monde où des étincelles pouvaient déclencher
des conflagrations à l’échelle intercontinentale. L’histoire romaine est un
chapitre crucial de l’immense histoire humaine. »1
Source :
1-Harper
(Kyle) : Comment l’Empire romain s’est effondré : le climat, les
maladies et la chute de Rome, La Découverte, Paris, 2021 pp.56-58,
59-60.
https://www.editionsladecouverte.fr/comment_l_empire_romain_s_est_effondre-9782348037146
En
américain : The fate of Rome :
https://press.princeton.edu/books/hardcover/9780691166834/the-fate-of-rome
Jean
Vinatier
Seriatim
2021