Janvier 2023
Ahmed Bensaada est physicien, écrivain et professeur à l'Université d'Oran
Jean Vinatier
Seriatim 2023
"Si vous ne lisez pas les journaux, vous n'êtes pas informés; si vous lisez les journaux, vous êtes mal informés" Mark Twain
Janvier 2023
Ahmed Bensaada est physicien, écrivain et professeur à l'Université d'Oran
Jean Vinatier
Seriatim 2023
« Entretien par Michel Pauron pour Afrique XXI: Françoise Vergès, militante féministe et anticoloniale, publie Programme de désordre absolu. Décoloniser le musée. Un essai dans lequel elle remet en cause le musée occidental, modèle qui s’est imposé au monde, et appelle à l’exploration d’une autre voie – ce qu’elle nomme un « post-musée ».
Dans Programme de désordre absolu. Décoloniser le musée (La Fabrique, 2023), Françoise Vergès, théoricienne féministe décoloniale et antiraciste, s’attaque au « musée occidental », « cet étrange endroit où l’on peut trouver dans le même espace des tableaux, des objets, des meubles et des statues couvrant plusieurs continents et plusieurs époques, mais aussi, par centaines de milliers, des restes humains – crânes, os, cheveux ». Pour l’autrice d’Un féminisme décolonial (La Fabrique, 2019) et d’Une théorie féministe de la violence (La Fabrique, 2020), « le musée universel est une arme idéologique », et « les musées européens sont des dépôts de voleurs », voire de « vaste[s] tombe[s] dont les morts restent sans sépulture ».
Sur ce constat sans concession, elle rappelle que ce modèle de conservation est avant tout une invention européenne imposée au reste du monde. L’Afrique, où de nombreux pays réclament la restitution des objets pillés pendant la colonisation – et dont les conditions et le coût des prêts imposés par les anciens colons rebutent nombre de prétendants – ne possède que 0,8 % des musées du monde. Pour beaucoup d’Africains, le seul moyen de voir leur patrimoine est de se rendre dans une capitale occidentale. Pourtant, estime-t-elle, « les Européens ne sont pas les gardiens légitimes et universels de ces trésors ».
Taille des musées, conditions salariales (gardiens et gardiennes, hommes et femmes de ménage, guichetiers et guichetières…), part grandissante du mécénat privé, ségrégation… Le musée « universel » est un lieu où se croisent les inégalités sociales et une vision de l’histoire partielle et partiale, entre euphémisation et non-dits. Face à « l’impossibilité de décoloniser le musée », Françoise Vergès juge donc nécessaire « d’inventer un post-musée ».
Afrique XXI : Vous écrivez vous être intéressée aux musées tardivement. Pour quelles raisons ?
Françoise Vergès : Il y avait des musées à La Réunion, où j’ai grandi, mais la plupart étaient fermés ou en rénovation. De toute façon, je n’aurais jamais eu l’idée d’y aller. Pour moi, le musée représente l’État, l’État colonialiste, notamment parce qu’il a été créé sous la colonisation. Je me méfiais de toutes les institutions françaises. À La Réunion, la France traitait la culture réunionnaise, la langue, l’histoire de la musique, les rituels, avec un mépris total ou un paternalisme folklorisant. Très tôt, j’ai été en mesure de voir qu’il y avait un enjeu. Cependant, je visite quand même des musées assez tôt lors de mes voyages en Algérie, en Sicile… Mais sans vraiment m’intéresser à l’institution, plutôt aux objets.
Ensuite, tous les mouvements de libération, tous les mouvements sociaux et féministes, s’intéressent à la question de l’art et de la culture à travers la question de la représentation – comment sommes-nous représentés, et par qui ? Tous les mouvements d’indépendance ont de longs chapitres sur la question des arts et de la culture, de la décolonisation des mentalités, des esprits et des corps. Aux indépendances, on voit des troupes se créer, le Festival mondial des arts nègres à Dakar [1966] et le Festival culturel panafricain d’Alger [1969] arrivent très tôt. Et puis il y a le cinéma, qui a toujours été important pour moi. Tous ces mouvements sur les questions de la représentation et de la narration m’interrogent : comment va-t-on raconter des histoires autrement que de la manière coloniale et impérialiste ?
Ma curiosité est très forte car je veux voir comment les choses sont montrées. Je veux savoir comment ils ont fait, comment ils dissimulent, euphémisent, disent sans dire. Toutes ces manières de faire m’intéressent parce qu’elles peuvent m’apprendre ce qu’il faudrait faire autrement. Donc je vais partout où l’histoire est racontée autrement que par un texte : dans les musées, les mémoriaux…
La suite ci-dessous :
https://afriquexxi.info/Francoise-Verges-Le-musee-occidental-a-ete-tragique-pour-les-peuples
Jean Vinatier
Seriatim 2023
La modernité de la Reine défunte se fond dans l’image. La mise en public du souverain britannique ne date que de l’époque de la Reine Victoria, auparavant, les monarques vivaient hors de la vue de leurs sujets depuis Hampton Court. La présentation au public fut un choix politique au vu du discrédit des fils et successeurs de Georges III (Georges IV, Guillaume IV) et longtemps la reine Victoria regimba, surtout après le décès de son époux.
Georges V le disait au futur Édouard VIII, un roi ne peut plus se contenter de parader deux fois l’an, il lui faut être au milieu de son peuple et de savoir manier tous les outils de communication (dans les années 20 : radio, cinéma). Sur ce point la leçon est retenue avec cette conséquence qu’un monarque sans pouvoir exécutif réel peut par un geste, une attitude exprimer un courroux, une satisfaction agir sur l’opinion publique à la condition, toutefois, que l’institution royale ne soit pas abaissée. Sans doute Louis XIV qui avait parfaitement compris l’importance de sa publicité, au point d’y paraitre en danseur lors d’un carrousel, opinerait complétement. Au passage, c’est cette absence de « communication » qui affaissera ensuite la royauté française sous Louis XV et surtout Louis XVI auquel il aura aussi manqué « un communicant ».
Cela étant dit, il est tout de même assez exagéré de parler du règne d’Élisabeth II comme d’un siècle élisabéthain tel un clin d’œil à celui d’Élisabeth Ière, fille d’Henri VIII car alors le souverain était effectivement gouvernant autant que régnant : imprimer son siècle au point qu’il porte votre prénom suppose un ensemble que la défunte Reine n’a eu que par l’intermédiaire de l’image. Nous eûmes et nous vîmes une illusion de puissance qui s’insère bien dans notre monde liquide au point que l’amoindrissement du Royaume-Uni camouflé par son accrochage au char de l’empereur du Potomac passe pour un chemin agréable d’autant plus que s’y mêlent et entremêlent les souvenirs de la Seconde guerre mondiale que connut la future Reine (19 ans en mai 1945). L’on peut dire aussi qu’avec le sacre et le couronnement d’Élisabeth II au vu du monde débutaient une narration aux saisons renouvelables faisant de la royauté britannique un navire allant par tous les temps, donnant la magie d’être par-dessus les flots alors même que l’empire disparaissait avec toutes les majestés et ce splendide isolement si cher aux élites britanniques….
L’image globale de la royauté britannique fonctionne encore tant que l’Occident garde une maitrise du récit grâce aux seuls américains (softpower) lesquels ont également les institutions internationales sous leur férule comme on le vit dès le conflit ukrainien. Londres fait les images royales et Washington les actes géopolitiques. Il y a donc une certaine dureté dans ce partage des tâches et ce n’est pas pour rien que l’on ne trouve guère de trace de la bonté de la Reine : que fit-elle pour les Irlandais lors du mariage du futur Charles III ? Rien. Que fit-elle encore pour Julian Assange, sujet australien dont elle est la souveraine ? Rien. Qu’est-ce qu’un monarque qui n’use pas de sa grâce ? Rien.
Jean Vinatier
Seriatim 2022
Il n’y a pas de guerre propre ou en dentelle. La guerre, c’est tuer celui d’en face. Une troupe en retraite ou bien assaillie ici et là se déchaine malheureusement contre les civils : pas une armée au monde n’échappe à ce type de réaction. Pas plus qu’il n’y a de guerre propre, il n’existe d’armée propre. La guerre n’est exaltante qu’au cinéma, dans les mémoires et romans…
Depuis longtemps les hommes cherchèrent à borner l’acte de guerre. Par exemple, l’église avec la trêve de Dieu, au XVIIe siècle, des juristes écrivirent sur la notion de « guerre juste » de « guerre injuste » sans ralentir en rien les abominations de la guerre de Trente ans (voir les eaux-fortes de Jacques Callot en 1633).
Depuis Timisoara (1989), les mises en scène deviennent une arme comme une autre, parmi elles parfois des vrais faits, des massacres. Ce qui fait la différence avec autrefois ? Les nouvelles technologies et leurs flux énormes qui font que chaque humain rend public ce qu’il voit : il y a une opinion publique de guerre
Ce prélude n’excuse pas les massacres relevés récemment en Ukraine. Les opinions publiques sont justement choquées comme elles le furent lors de la guerre au Vietnam quand les Américains répandirent le napalm sur les villageois : nul tribunal alors ne vint sanctionner qui que ce soit, encore moins d’embargo, de sanctions financières. On notera également que si les américains ont accepté in fine d’être membre de la CPI, c’est à la condition expresse de n’encourir aucune enquête sur leurs propres actes de guerre….
Depuis l’invasion de l’Ukraine le 24 février par l’armée russe, nous assistons à un rouleau compresseur communicationnel diabolisant en permanence Vladimir Poutine, il est « le nouvel Hitler », qualité que les anglais et les français créèrent en 1956 pour qualifier Nasser. Depuis tout dirigeant qui n’est pas dans les cordes ou sur les bons rails, est automatiquement un nouvel Hitler.
Une seule chose est vraie dans ce drame : la souffrance des ukrainiens et leur patriotisme indépendamment des groupes néo-nazis regardés comme fréquentables par les otaniens.
Nous sommes entrés dans un conflit long avec des temps forts et d’autres pas car l’Ukraine n’est que l’arbre qui masque la forêt. C’est un nouveau monde qui se met en place dans lequel les européens se pensent le centre car dans une alliance américaine (OTAN). L’Ukraine est forcément assez capitale, ce pays étant à la fois un terminal de routes de la soie, un avant-poste américain, une Russie kiévienne pour Moscou. Se retrouvent donc dans et depuis cette Ukraine le rassemblement d’intérêts stratégiques et d’histoire passée.
Je l’écris et le répète, plus le conflit durera plus les conséquences seront surprenantes et ce qu’il y a de plus inquiétant est cet aveuglement européen à suivre sans résistance tout ce que dit Washington/McKinsey, de décréter des embargos sans se soucier des répercussions ! L’Europe pourrait sans le vouloir prendre le chemin de la guerre faute de mesurer la limite de la résilience de la Russie…Gare au somnambulisme…
Jean Vinatier
Seriatim 2022