Emmanuel R.Goffi est Directeur
de l’Observatoire éthique & intelligence artificielle de l’Institut Sapiens
et professeur en éthique des relations internationales à l’ILERI.
Diplomatie Magazine :
« Une lutte mondiale pour
l’intelligence artificielle (IA) s’est engagée dans l’arène internationale. Acteurs
privés comme publics en ont bien compris les enjeux et convoitent cette manne.
L’IA est ainsi devenue une fin justifiant tous les moyens légitimés par une
éthique spécieuse.
La
puissance, notion complexe à définir, englobante, polymorphe et souvent subjective,
est diverse et repose sur de nombreux facteurs, non seulement
diplomatico-militaires, mais aussi économiques, culturels, scientifiques… L’IA
a, elle aussi, fait son apparition comme sujet des relations
internationales (1) et comme enjeu de puissance dans cette arène où
acteurs publics et privés tentent de se tailler la part du lion. Touchant
toutes les dimensions de l’activité humaine et ouvrant des potentialités
économiques indéniables dans de nombreux secteurs, l’IA est devenue un
véritable enjeu stratégique. Ainsi, « la compétition mondiale de
l’intelligence artificielle » (2) s’est-elle rapidement
lancée, avec pour certains concurrents l’objectif de « devenir le maître
du monde », pour reprendre la désormais célèbre formule du président
russe, Vladimir Poutine (3).
Des
convoitises à la hauteur des gains potentiels
Il suffit
de quelques chiffres pour comprendre et prendre la mesure des enjeux
économiques de l’IA. Le nombre d’organisations en déployant a augmenté de
270 % dans les quatre dernières années (4) ; en 2022, les
dépenses globales en IA devraient atteindre 79,2 milliards de dollars
(Md$) (5) ; l’IA pourrait compter pour 15 700 Md$
dans l’économie mondiale en 2030 (6) ; le marché est évalué
à 190,61 Md$ pour 2025 (7) et à 202,57 Md$
l’année suivante (8) ; en 2021, 80 % des technologies
émergentes reposeront sur l’IA (9).
Ce ne
sont là que quelques exemples qui peuvent être déclinés dans de nombreux
secteurs où l’IA est désormais fondamentale. Ainsi, de nombreux pays se sont
fixé pour objectif, qui de devenir leader dans le domaine, qui de développer un
marché de niche, qui de se spécialiser dans un secteur spécifique, mais tous de
profiter autant que faire se peut de cette manne.
Une compétition entre géants
Faisant
la course en tête, les États-Unis et la Chine se détachent clairement du
peloton. Si les États-Unis dominent toujours, pour le moment, la Chine
a annoncé clairement son intention d’« atteindre un niveau de leader
mondial » en théories, technologies et applications de l’IA, et de « devenir
le principal centre d’innovation en intelligence artificielle dans le
monde » à l’horizon 2030 (10). Au regard des
prévisions consignées dans ce document concernant le poids de l’industrie
mondiale directement liée à l’IA, évalué à plus de 57 Md$ en
2025 et à 7 000 Md$ en 2030, il est évident que Pékin voit dans
ce marché des potentialités suffisamment importantes pour justifier une
stratégie agressive et un soutien assumé aux acteurs privés. Avec une dotation
de 22 Md$ en 2017, et une projection de budget de 59 Md$ en 2025, la
Chine pourrait, selon PwC, voir son PIB faire un bond de 26 % d’ici
à 2030 et devenir le premier bénéficiaire du marché de l’IA (11).
Les
États-Unis, quant à eux, perdent du terrain. En dépit de l’ordre exécutif
du 11 février 2019 sur le « maintien du leadership américain en
matière d’intelligence artificielle », ils souffrent d’un manque criant de
stratégie globale et d’une faiblesse relative en matière
d’investissements : dès 2017, ceux-ci ne représentaient déjà plus que 38 %
des 15,2 milliards investis dans le monde, contre 48 % pour
Pékin (12). Cependant, les États-Unis conservent de nombreux
avantages tant structurels qu’en termes de qualité des travaux de recherche.
D’autre part, ils bénéficient d’une activité de recherche et développement
(R&D) privée supérieure à celle de la Chine. Avec 12 des
20 premières sociétés de logiciels et services informatiques sur leur sol,
la R&D leur permet de maintenir leur domination. Cela n’empêche pas
l’administration américaine de s’inquiéter, à juste titre, des avancées
chinoises, dans lesquelles elle perçoit un risque pour leur sécurité nationale,
voire pour l’équilibre du monde.
De sérieux concurrents
À la
suite de ces deux géants, 52 pays se sont engagés dans la course (13),
dont 24 ont publié des stratégies nationales établissant des plans de
financements, de recherches ou de partenariats afin de gagner des parts de
marché (14).”
La suite ci-dessous :
https://www.areion24.news/2021/05/10/lintelligence-artificielle-comme-facteur-de-puissance-internationale/
https://www.areion24.news/2021/05/10/lintelligence-artificielle-comme-facteur-de-puissance-internationale/2/
https://www.areion24.news/2021/05/10/lintelligence-artificielle-comme-facteur-de-puissance-internationale/3/
Jean Vinatier
Seriatim 2021