Le grand public a l’impression que la question
ukrainienne naît ou bien en février 2022 ou bien au printemps 2014 alors que
l’intérêt pour cette partie de l’extrémité européenne située aux marches de
l’Asie remonte très loin dans les siècles. Cette Ukraine (frontière) est
imparablement liée à la Crimée dans le moment où le joug mongol se défaisant,
les princes de Moscou, héritiers de ceux de Kiev, voulurent se reconstruire un
« hinterland » qui se heurterait, à la fois, à la puissance de la
République des deux nations (Lituanie/Pologne) , à celle ottomane. Des plaines
d’Ukraine à celles de la Crimée, les Tatares ou cosaques eurent à balancer
entre plusieurs voisins : les Russes, les Polonais, les Ottomans. Ainsi
dès le XVIIe siècle se mettait en place progressivement un rapport de force qui
s’élargit au fur et à mesure de la double décadence, ottomane, polonaise
faisant entrer sur la scène d’autres puissances (France, Habsbourg,
Royaume-Uni, Suède) dont le point culminant sera la guerre de Crimée
(1854-1856). Pour illustrer ces lignes, citons cet extrait des instructions
données du baron de Tott, envoyé par Louis XV auprès du Khan de Crimée le 6
juillet 1767 :
« Le démembrement de la Pologne,
l’acquisition de l’Ukraine toute entière, l’abaissement de l’Empire ottoman, la
soustraction de la Géorgie et de la Circassie au pouvoir des Khans de Crimée et
à la domination turque, et partage de la mer Noire ; voila le but que
cette princesse (Catherine II) se propose. C’est en s’étendant sur la
rive droite du Nieper (Dniepr) , en peuplant la Nouvelle Servie (Serbie)
, en élevant des forts et des redoutes qui bravent le courage et la valeur de
la cavalerie tartare , en s’assurant de la possession des vastes plaines de
Kasi Kiraman, en resserrant peu à peu les hordes tartares et en leur enlevant
les moyens de subsistance, en tournant les déserts qui séparent la Russie de la
Tartarie ; enfin en se tenant, par la perpétuité de leur séjour en
Pologne, à portée de tomber subitement sur les provinces centrales de l’Empire
ottoman et peut-être de traîner les Polonais à leur suite, en cherchant à
attirer à eux les Grecs de Valaquie (Valachie) et de la Moldavie ainsi
qu’ils ont déjà attiré les Grecs de la Pologne ; c’est ainsi que les
Russes préparent l’exécution d’un plan aussi vaste que dangereux. »1
L’échec de la première indépendance ukrainienne
(1917-1921) qui fut aussi celui de la Pologne du maréchal Pilsudski qui rêvait
de reconstituer l’étendue géographique des Deux nations d’avant 1657, sera un
nouveau traumatisme pour les Ukrainiens qui subirent de plein fouet la
répression de Staline (famine) lequel amena de force des millions de Russes
dans le Donbass. L’invasion de l’URSS en juin 1941 par Hitler suscita, à
l’instar des pays Baltes, ralliement et méfiance et le ralliement qui s’opéra
fut, il faut bien le dire avec des idées et des héros fascistes, ce qui amena
Vladimir Poutine à parler en 2022 exagérément de « dénazification »
pour justifier son opération spéciale.
Quand Nikita Khrouchtchev décida de réunir la Crimée à
l’Ukraine pour solutionner des tensions internes à l’URSS, il ne se doutait pas
des conséquences. Comme, il est écrit au début de ce texte, Il mettait ensemble
deux territoires vus par les puissances européennes d’avant 1789 comme liés
pour que s’équilibrent les rapports de force en mer Noire, dans les détroits et
en Europe pour limiter les appétits russes, brider les éventuelles manœuvres
ottomanes et cultiver les approches avec les Tatares de Crimée (cousins des
cosaques d’Ukraine) via la dynastie des prince Girai , qui eux-mêmes
oscillaient entre La Porte et Saint-Pétersbourg.
L’ancienneté de la rivalité dans l’espace
ukraino-criméen a retrouvé son actualité avec la fin de l’U.R.S.S,
l’instabilité politique en Russie (1991-2000) et le ralliement immédiat des
anciens pays du pacte de Varsovie à l’OTAN amenant de facto la présence
occidentale sur les marches de la Russie contribuant à exacerber les tensions,
les méfiances. L’Ukraine s’est retrouvée elle-même assez divisée entre les
pro-russes et les pro-occidentaux sentant que Moscou ne tolérerait pas que
cette Ukraine ou première Russie puisse lui échapper. Les Tsars avaient bien
compris qu’en reprenant pied en Ukraine au milieu du XVIIe siècle comme les
protecteurs des libertés cosaques, il s’avérait nécessaire d’appeler d’autres
frères pour créer des colonies. Ainsi s’établissent au XVIIIe siècle, celles de
Slavo-Serbie et de Nouvelle-Serbie. Au siècle suivant, la force du panslavisme
concomitant avec celui des nationalités entraina une russification violente de
l’Ukraine…Une russification dont ne se plaignit pas dans ses Mémoires Léon
Trotski, né ukrainien et ce malgré un texte de 1938 où il écrivait sur l'indépendance ukrainienne avec un rattachement de territoires alors polonais et roumains.
A la différence d’hommes comme Georges Kennan, Henry
Kissinger ou Zbigniew Brezinski qui avaient encore quelque
« européanité » dans leurs veines, les États-Unis d’aujourd’hui
élargissent l’espace géopolitique du fait même de leur confrontation décidée
contre la Chine : l’Ukraine pour laquelle plus de 5milliards ont été
engagés selon Victoria Nuland se retrouve alors au centre d’une guerre globale
bien au-delà de sa frontière.
Les dirigeants de l’Union européenne incapables de
faire respecter les accords de Minsk et le format Normandie, répétant en cela
leurs erreurs lors du conflit au Kosovo, croient qu’en obéissant aux consignes
(souvent menaçantes) venues de Washington pour sanctionner la Russie, qu’une
« autonomie » surgirait après. A la vérité, les Etats-Unis ne veulent
pas d’une Europe autonome et moins encore indépendante mais s’appuient sur une
Allemagne2 qui veut retrouver un hinterland germanique sous
couvert de discours européens et en faisant fi de sa démographie décadente :
à Prague le discours du chancelier Olaf Schloz soulignait bien, en se référant
à Charles IV de Luxembourg, héritier des Prémyslides, où était cet espace vital3….Mais
l’Allemagne fait fausse route et la France déclinante faute de son antique
souveraineté ne peut plus être un conte-poids trainant comme un boulet le mythe
du « couple franco-allemand » crée par Valérie Giscard d’Estaing
Président alors parfaitement indépendant bien loin de l’actuel occupant de l’Élysée.
L’Ukraine (et demain qui sait la Crimée) affronte
la Russie tout comme la Russie affronte l’Ukraine au sens de frontière. Pour le
Président Zelensky s’efface toutes les années passées à combattre les
ukrainiens pro-russes du Donbass (plus de dix mille morts !!!) pour une
guerre patriotique, les Ukrainiens de 2022 devenant ce que furent les Polonais
pour les romantiques. Peu importe que le Président Zelensky soit ou non corrompu,
que les oligarques le contrôlent ou pas, il est une victime au même titre que
les Ukrainiens mais ce qu’ils ne voient pas tous, c’est que leur avenir
d’indépendance qu’ils projettent dans l’Union européenne et dans l’Otan ne sera
pas ce qu’ils espèrent. L’Ukraine, et là encore l’histoire fait son retour sur
le théâtre, prend le chemin de la Pologne des XVIIe et XVIIIe siècles : «
partages territoriaux », « partages
des appétits ». A la différence de la Turquie de Reycep Erdogan qui
dispose de l’arrière-fond ottoman (voir le succès des séries sur les sultans),
une situation géographique exceptionnelle, un espace turcophone jusqu’à la
Chine, un statut de membre fondateur de l’Otan, l’Ukraine de Zelenski prend le
chemin de n’être qu’une frontière et non une nation libre…
La toute récente rédaction du traité de Kiev (pas
encore signé) prévoit la mise en place d'un mécanisme obligatoire d'implication
militaire des pays de l’Otan et autres dans le conflit ukrainien qui enchainerait
financièrement, militairement l’Union européenne à l’Ukraine contre la Russie
mais aussi l’Ukraine à l’Union avec cerise sur le gâteau une accélération du
processus décisionnel (24/72H) empêchant, au passage, toute consultation des
parlements des États de l’Union européenne !!! Ces dispositions révèlent
le cynisme américain qui se méfient tout de même des « élans »
européens et qu’ils veulent fixer tout en nous ramenant l’Union européenne dans
une ambiance des mécaniques des alliances d’avant 1914…
Ce jour Vladimir Poutine rencontre Xi Jiping à
Samarcande (sommet de l’OCS) juste après une offensive victorieuse ukrainienne
que les médias soulignent en omettant de dire qu’une offensive est généralement
suivie d’une contre-offensive, toujours est-il que le rendez-vous sino-russe
vient rappeler au monde que la Russie n’est pas enfermée. L’Asie (asiatique,
orientale) prend conscience de sa place, de son importance. Plus le conflit
russo-ukrainien durera, plus nous assisterons à des changements, à des
accélérations en parfait parallélisme, par exemple, avec le réchauffement
climatique (flux migratoires) et le réchauffement
géopolitique…
En fait, l’Ukraine n’émerge qu’avec le retrait des
mongols qui furent un tsunami du XIIIe siècle balayant tout sur leur passage,
laissant derrière eux un espace frontalier (Ukraine) ventre mou et centre
nerveux d’une aire géographique historiquement disputée, aujourd’hui tragiquement tiraillée,
c’est en cela que l’Ukraine à venir est un passé….
Jean Vinatier
Seriatim 2022
Notes :
1-Trois ouvrages peuvent illustrer ce rappel
historique des années 1700 :
Gilles Veinstein, Les Tatares de Crimée et la
seconde élection de Stanislas Leszcynski,
Faruk Bilici, La politique française en mer
Noire (1747-1789) : vicissitudes d’une implantation,
Alan W. Fisher, The
Russian annexion of the Crimea (1772-1783)
2-L’Allemagne joue un rôle similaire que le
Japon : la première fixe l’Europe quand le second ferait barrage à la
Chine. Mais dans les deux cas, nous voyons bien que les Etats-Unis doivent
concéder quelques facilités militaires aux japonais comme ils viennent de le
faire aux allemands. Ainsi, la Maison Blanche prend le risque de faire renaitre
une puissance militaire tant allemande que japonaise qui naquit presque au même
moment (seconde moitié du XIXe siècle) et dont on sait ce qu’il advint….
3-Le choix du chancelier allemand de citer Charles
IV au lieu de Charles Quint est révélateur : le premier était effectivement
un souverain d’Europe centrale (nordiste) quand le second était plutôt celui de
l’Europe du sud (sudiste)