Info

Nouvelle adresse Seriatim
@seriatimfr
jeanvin22@gmail.com



jeudi 30 juin 2022

Le long bras de fer des paysans indiens par Christine Moliner et David Singh N°5877 16e année

 

« La libéralisation du marché des produits agricoles a conduit à une mobilisation d’une ampleur sans précédent des paysans indiens. Malgré une violente répression, ceux-ci ont encerclé Delhi et campé aux portes de la métropole pendant plus d’un an, jusqu’à faire fléchir le gouvernement. »

« Le kisan andolan, le mouvement paysan le plus long et le plus massif de l’histoire de l’Inde indépendante a fait plier le premier ministre indien Narendra Modi : les lois agraires contre lesquelles des centaines de milliers d’agriculteurs se mobilisaient depuis un an ont été abrogées le 29 novembre 2021 par le parlement. Issu d’un travail de terrain mené entre décembre 2020 et décembre 2021 au sein des campements paysans aux portes de Delhi, cet essai revient sur la crise agraire que les réformes n’auraient fait qu’accentuer et sur le projet politique global conjuguant ultra-libéralisme et nationalisme hindou qu’elles visaient à consolider. Il évoquera enfin les raisons du succès sans précédent du mouvement, liés à une unité sans faille des organisation syndicales, à une présence massive sur les réseaux sociaux et à une synthèse inédite entre sikhisme (la religion d’une majorité des participants) et marxisme.

Crise structurelle de l’agriculture indienne

Le mouvement de contestation des paysans indiens qui vient de s’achever après plus d’un an de mobilisation a réussi à replacer au cœur du débat public la question agraire et le monde rural, lesquels, depuis la libéralisation économique des années 1990, s’étaient vus marginalisés au profit du développement industriel et urbain, aussi bien dans les politiques publiques que dans l’imaginaire national.

En Inde, le monde agricole est principalement abordé à travers le prisme de la crise profonde qu’il traverse depuis une trentaine d’années. De fait, les preuves tangibles de cette crise ne manquent pas : ainsi un taux de suicide parmi les plus élevés au monde (entre 1995 et 2018, 400.000 fermiers ont mis fin à leurs jours), dû au fardeau d’une dette impossible à rembourser et des dégâts écologiques et sanitaires majeurs liés à l’agriculture intensive et l’usage massif de pesticides. L’activité agricole en elle-même n’est plus rentable : au morcellement des terres (86% des paysans indiens possèdent moins de deux hectares, contre une moyenne de 61 hectares par exploitation en France), s’ajoutent l’épuisement de la nappe phréatique et l’érosion des sols. Pour compléter des revenus insuffisants, un nombre croissant de paysans quitte l’agriculture pour des emplois urbains précaires dans le secteur informel.

Les effets de la révolution verte

Cette situation de crise environnementale, sociale et économique est paradoxalement le produit de la politique agricole et alimentaire réussie mise en place par l’État nehruvien dans les années 1960. En effet, pour répondre aux famines récurrentes qui l’obligeaient à importer massivement du blé des États-Unis

, le gouvernement indien lance en 1965 la révolution verte, visant à moderniser en profondeur l’agriculture et à augmenter considérablement la production et assurer ainsi la sécurité alimentaire du pays. Pour ce faire, l’État central favorise l’adoption de nouveaux modes de culture marquant le passage d’une agriculture vivrière de subsistance à une agriculture commerciale intensive, grâce à la mécanisation de la production, l’électrification des systèmes d’irrigation et l’usage intensif de pesticides et d’engrais chimiques. Cette agriculture intensive et commerciale a un coût financier considérable pour les paysans, qui doivent s’équiper en tracteurs, acheter graines à haut rendement et pesticides, et embaucher davantage de journaliers. Ces contraintes les poussent à s’endetter, souvent auprès de courtiers (arthyas) et intermédiaires agricoles

En outre, la révolution verte ne s’est pas seulement traduite par des innovations technologiques, elle a aussi profondément bouleversé les rapports sociaux au sein des villages, en renforçant les rapports de domination et les situations de marginalisation, notamment de caste et de genre, concernant la propriété de la terre et le travail agricole. La mécanisation de la production a principalement bénéficié aux gros exploitants issus des castes dominantes (en Inde du nord, il s’agit des Jats, à la pointe du combat dans l’andolan), renforçant leur mainmise sur la propriété de la terre et opérant une réorganisation des rapports de production au sein des villages, où de nouveaux travailleurs agricoles issus des migrations internes se sont progressivement substitués aux populations dalits locales.

Ainsi, pour prendre l’exemple du Pendjab, l’État à la pointe de la contestation paysanne, il comprend la plus importante population dalit du pays (32%), mais ayant le moins accès à la propriété de la terre (les Dalits n’y possèdent que 5% de l’ensemble des exploitations agricoles). Le mouvement paysan plonge ses racines dans ces contradictions et inégalités profondes.

Les lois agraires abrogées : dérégulation et globalisation du marché Agricole »

La suite ci-dessous :

https://laviedesidees.fr/Le-long-bras-de-fer-des-paysans-indiens.html

 

Jean Vinatier

Seriatim 2022

 

mardi 28 juin 2022

Bertrand Badie. Les « alliances de bloc » sont mortes et l’Occident ne le comprend pas N°5876 16e année

 « Le professeur et chercheur Bertrand Badie livre pour Orient XXI une réflexion stimulante sur l’évolution des alliances au temps de la mondialisation. Sur les accords dits d’Abraham, les jeux complexes de la Turquie, de la Russie ou des États du Golfe en Syrie ou en Libye, il éclaire ces nouvelles « connivences fluctuantes ». Entretien avec Sophie Pommier. »

« J’appartiens à une génération pour laquelle l’alliance veut dire des choses très précises que l’on tient imprudemment pour nécessaires et éternelles. Celles et ceux qui ont été socialisés du temps de la bipolarité et de la guerre froide ont en tête un modèle d’alliance simple qui structurait durablement, de part et d’autre du Rideau de fer, deux coalitions de puissance comparable. L’alliance signifiait alors un engagement à la fois pérenne et organisé. Cette évidence en réalité n’en est pas une si on se réfère à l’histoire longue. Si on regarde en arrière, les choses apparaissent déjà beaucoup plus compliquées. Jusqu’en 1945, les alliances n’avaient rien de durable. Au gré des rapports de forces, au gré des équilibres de puissance, on s’alliait à l’un pour combattre l’autre, jusqu’à ce que, dans l’épisode suivant, la géométrie vienne à se modifier, voire à s’inverser. La parfaite illustration de cette logique nous est fournie par le Pacte germano-soviétique de 1939. Mais on pourrait remonter plus loin dans le temps et constater que des alliances même étranges pouvaient se nouer dès lors que le déséquilibre de puissances était trop fort, l’un des exemples les plus fameux étant l’« alliance impie » entre François Ier et Soliman le Magnifique lorsqu’en face l’Empire1 était trop fort et avait besoin d’être contrebalancé.

La bipolarité, une parenthèse dans l’histoire des relations internationales

En 1945, les choses ont changé : on est entré dans l’exception avec la bipolarité. Le glissement progressif vers une forme d’alliance pérenne s’est concrétisé avec la création de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) en 1949, qui a suscité ensuite la constitution d’une autre alliance destinée à l’équilibrer, avec l’apparition du Pacte de Varsovie en 1955. Quand celui-ci a été dissous, l’OTAN a eu à délibérer sur sa pérennisation : nous étions au printemps 1991. Le président américain George H. Bush avait alors préconisé le maintien de l’organisation, s’attirant cette remarque de François Mitterrand : « Vous êtes en train de nous servir une nouvelle Sainte-Alliance ». Dans son esprit, cela voulait dire que l’on sortait d’une logique mécanique d’équilibre entre les blocs pour sacraliser une alliance et la rendre durable. De pragmatique et utilitaire qu’elle était dans un contexte de Guerre froide, l’alliance n’avait plus dès lors pour justifier son existence que cette onction que lui donnent des valeurs jugées supérieures et que partageraient durablement les pays membres, exactement comme en 1815, face à l’effondrement de l’empire français, s’était constituée exceptionnellement la Sainte-Alliance, à l’instigation du tsar de Russie.

Dans le contexte moderne, cette sacralisation ne va pas de soi. D’abord parce que la référence à des valeurs communément partagées devient de plus en plus difficile, et on le voit bien à travers les différends qui opposent la Pologne ou la Hongrie aux pays de l’Europe occidentale ; et ensuite parce que ce consensus sur les valeurs relève davantage de la façade, de la rhétorique et de l’autojustification que de la réalité des choses. Il résiste en tout cas à toute analyse sociologique qui dénie toute unanimité, dans chaque pays, sur les valeurs prétendument partagées. D’où ce besoin mécanique et au demeurant dangereux pour l’OTAN d’avoir face à elle un ennemi qu’elle réinvente pour se justifier. Lorsque la Russie de Boris Eltsine ne pouvait pas tenir cette fonction, on a essayé de cibler la Chine. Laquelle s’est refusée à jouer ce jeu. Nous étions alors au tournant des deux siècles : la Chine était surtout intéressée à entrer à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qu’elle a rejoint en décembre 2001, à se banaliser comme puissance au sein de la mondialisation. On a dû alors trouver un ennemi étrange, puisqu’il n’était plus un pays, mais une « méthode », à savoir le terrorisme. Tout ceci a abouti à la situation actuelle marquée par un autre virage : l’OTAN se reconstitue face à la menace russe à la faveur de la crise ukrainienne, suivant un semblant de Guerre froide qui précisément n’en est pas une !

Le jeu fluctuant des connivences pragmatiques »

La suite ci-dessous :

https://orientxxi.info/magazine/bertrand-badie-les-alliances-de-bloc-sont-mortes-et-l-occident-ne-le-comprend,5706

Jean Vinatier

Seriatim 2022

 

dimanche 26 juin 2022

Une spirale d'auto-destruction par Jean Vioulac N°5875 16e année

 

Pour la revue Le grand continent, l’article de Jean Vioulac  (professeur  agrégé de philosophie enseigne à Paris-Sorbonne l'université et il enseigne la philosophie et les sciences humaines en khâgne  à Saint-Ouen. Il a  reçu le grand prix de philosophie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.). Illustration d'un écrit de la gauche hégélienne.

 

«Le catastrophisme est une doctrine scientifique élaborée au début du XIXe siècle par Cuvier qui concevait un devenir du vivant ponctué par de grandes extinctions, doctrine aussitôt rejetée par Darwin, dont l’évolutionnisme a durablement imposé l’uniformitarisme de Lyell, doctrine qui a néanmoins connu un regain à la fin du XXe siècle  : nous savons en effet désormais non seulement que, depuis la fin de l’Ordovicien il y a 440 millions d’années, la Terre a connu cinq périodes de disparitions brutales et massives d’espèces, mais aussi que nous sommes contemporains de la sixième extinction, la dernière en date étant celle qui, à la fin du Crétacé il y a 66 millions d’années, a conduit à la disparition des dinosaures et à l’avènement des mammifères. Notre situation se définit ainsi comme catastrophe  : António Guterres, secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, affirmait ainsi en mars 2022 que « nous avançons comme des somnambules vers la catastrophe climatique. » Depuis Les Limites de la croissance publié par le Club de Rome en 1972, les rapports se succèdent en effet, à un rythme de plus en plus soutenu, de plus en plus précis et documentés, chacun étant plus alarmiste que le précédent  ; en montrant que l’«  émission anthropogénique  » (anthropogenic emission) de gaz carbonique dans l’atmosphère avait conduit à un niveau jamais atteint depuis deux millions d’années, en affirmant pour la première fois que la responsabilité humaine dans cette catastrophe est «  sans équivoque  » (unequivocal), le dernier rapport du Groupe Intergouvernemental d’Études sur le Climat paru en août 2021 avalise le concept d’Anthropocène qui s’est imposé depuis une vingtaine d’années pour en reconnaître l’origine anthropique  : notre époque se définit ainsi par l’avènement de l’humanité en puissance capable de rivaliser avec les puissances naturelles et caractérisée par son potentiel de destruction. 

Face à un tel événement, qui de prime abord sature quiconque tente de le prendre en vue et la plupart du temps suscite le déni, l’urgence est d’abord la lucidité, laquelle a donc pour tâche de penser la catastrophe, d’élaborer ainsi une catastrophologie  : mais celle-ci est indissolublement une anthropologie, puisque la question est de savoir pourquoi et comment un anthropoïde a pu mettre en œuvre un processus d’anthropisation de la nature qui aboutit aujourd’hui à sa dévastation. Le concept d’Anthropocène impose ainsi d’aborder la catastrophe contemporaine à partir de l’anthropogenèse et de l’anthropisation, c’est-à-dire de processus de dénaturation hétéronome aux lois naturelles : non plus à partir des sciences de l’Évolution, mais d’une pensée de l’Histoire.

Philosophie et révolution

Les mesures stratigraphiques conduisent à dater les débuts de l’Anthropocène aux débuts de la Révolution industrielle, quand l’augmentation des gaz à effet de serre est observable dans les glaces de l’Antarctique  : déclenchée dans les années 1780 en Angleterre par ce que les économistes appellent le take off, le « décollage  » d’une économie mue désormais par une croissance auto-entretenue, la Révolution industrielle est en effet le plus grand bouleversement qu’ait connu l’humanité depuis la Révolution néolithique qui a inauguré l’Histoire il y a une centaine de siècles. Celle-ci avait fait passer l’homme du statut de chasseur-cueilleur nomade à celui d’agriculteur-éleveur sédentaire  ; celle-là nous a transformé en fonctionnaires déterritorialisés d’un dispositif planétaire qui définit notre rapport au réel par la médiation de ses écrans et nous détermine en temps réel. Révolution authentique, qui a transformé de fond en comble les sociétés humaines et a changé la face de la terre, révolution beaucoup plus radicale en vérité : la néolithisation s’est déroulée sur des milliers d’années et n’a longtemps concerné que le Proche-Orient avant de gagner très lentement le bassin danubien  ; l’industrialisation a emporté tous les peuples du monde en deux siècles, dans une mobilisation totale à laquelle nul n’échappe plus désormais, pas même les derniers peuples de chasseurs-cueilleurs tous en voie de prolétarisation et menacés d’extinction.

L’exigence de lucidité impose donc de penser une Révolution et d’élucider le nouveau régime qu’elle instaure. Ce qui est rendu possible par la croissance exponentielle du savoir scientifique  : jamais en effet nous n’en avons su autant, sur nous-mêmes, sur notre passé, sur le monde, d’un savoir exact, démontré et vérifié, et notre situation se définit aussi par cette clarté théorique et la clairvoyance qu’elle nous procure. Mais cette situation est elle-même le résultat d’une industrialisation de la recherche scientifique, où la production, l’échange et la distribution des connaissances sont pris en charge par un dispositif organisé par la spécialisation des tâches et la division du travail, et c’est pourquoi il ne peut suffire de prendre acte de ses résultats  : penser notre époque, c’est aussi interroger l’hégémonie de ce type de savoir, c’est-à-dire le régime de vérité qui le définit, le type déterminé de rapport aux phénomènes qu’il nous impose. Ce qui mène au cœur de la Révolution en cours : non pas une modification empirique de l’organisation sociale ou des rapports de pouvoir, mais une transmutation du régime de vérité, un changement de régime ontologique qui assigne à l’homme un nouveau mode d’être. La Révolution néolithique avait radicalement redéfini l’existance même d’Homo sapiens, son être-au-monde et son être-avec-autrui, son rapport à la terre et à la nature, à l’animal et au divin, à l’espace et au temps, elle avait rompu — suivant les analyses fondamentales de Philippe Descola — avec les régimes ontologiques de l’animisme, du totémisme et de l’analogisme pour celui du naturalisme (ou objectivisme) ; la Révolution industrielle est une révolution de même envergure, et c’est à ce niveau qu’il convient de l’aborder  : ce qui impose alors ce type de pensée que l’on nomme philosophie. »

La suite ci-dessous :

https://legrandcontinent.eu/fr/2022/06/25/une-spirale-dauto-destruction/?mc_cid=412900e51b&mc_eid=9385cf1978

 

 

 

Jean Vinatier

Seriatim 2022