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mardi 4 avril 2023

L’Asie face à la Chine par Christophe Gaudin N°5664 17e année

 « Christophe Gaudin est maître de conférences en sciences politiques à l’université Kookmin, à Séoul. Ses recherches s’inscrivent dans la lignée de la sociologie de l’imaginaire. Il dirige également le cabinet Eranos en Corée. Il est l’auteur du Grand miroir de Corée (La Route de la soie, 2023) »

Pour la vie des idées l’article :

« Souvenir des crimes du Japon en Corée, éloignement culturel entre l’archipel et la péninsule, affairisme nationaliste des élites : peu importe. L’important est de resserrer les rangs face à la Chine, dans une « alliance du thé au lait ».

« En Corée du Sud, la rentrée universitaire se fait à la toute fin février. Elle est marquée par d’immenses beuveries, intensément ritualisées, qui ne manquent jamais de stupéfier les étrangers de passage. Les facultés privatisent des centres de loisirs ou des stations de ski. Les nouveaux élèves arrivent par bus entiers et leurs professeurs montent sur scène, département après département, pour se faire acclamer dans une ambiance chauffée à blanc.

Toute cette effusion n’empêche nullement de compter les troupes du coin de l’œil, puisque les élèves se regroupent par filière. C’est même l’une des raisons d’être officieuses de l’exercice, dans une société où l’on est sans cesse encouragé à se comparer les uns aux autres. Et comme à chaque fois depuis des années, parmi les grandes langues de la région (les autres sont centralisées dans une université spécialisée qui joue le même rôle que l’Inalco à Paris), l’immanquable constat : c’est le japonais qui a le moins fait le plein, derrière le chinois et même le russe. Cela en dépit de l’actualité, alors que les journaux bruissent du rapprochement avec le Japon…

Pour des raisons différentes mais non moins écrasantes, on ne peut pourtant guère dire que la Russie et la Chine seraient devenues plus attractives, que ce soit pour y vivre ou y faire des affaires. Rien ne laisse prévoir une quelconque amélioration dans les années qui viennent. Le désintérêt qui frappe l’archipel paraît d’autant plus mystérieux, sur un autre plan, que le japonais est de loin la langue étrangère la plus accessible pour un coréanophone. Les similitudes syntaxiques sont importantes, qui creusent un abîme avec le chinois, pour ne rien dire de l’anglais.

Rien n’y fait cependant, et c’est sans doute de là qu’il faut partir pour remettre en perspective les alliances qui se mettent en scène. Aucune ferveur populaire ne les porte. Il y a même davantage de vérité dans la thèse inverse : c’est justement parce que le Japon se voit relégué au second plan que le gouvernement peut se permettre des gestes dans sa direction.

Entre affairisme et nationalisme

Le parti dit « conservateur », revenu au pouvoir à Séoul en 2022, est le bras armé des grands groupes familiaux comme Samsung et LG, les chaebols de leur nom coréen, dont l’emprise est longue à se relâcher. Il est par nature dévoué à leurs intérêts, notamment pour leur ouvrir des marchés et des chantiers à l’étranger. Pour cela, il n’hésite pas à fermer les yeux sur le passé.

C’est ainsi que le dictateur sud-coréen Park Chung-hee, qui a régné sur le pays d’une main de fer jusqu’à son assassinat par son propre chef des services secrets en 1979, a signé en 1965 un accord très contesté avec le Japon pour solder les comptes de la période coloniale. Le principal contentieux portait sur les travailleurs forcés et les femmes de « réconfort » (selon le glaçant euphémisme des forces d’occupation qui s’est répandu dans le monde entier) contraintes à la prostitution pendant la guerre.

Dans le même ordre d’idées, sa fille, Park Geun-hye, a été élue à la présidence en 2012 avant de chuter au cours de l’hiver 2016-2017 dans un rocambolesque scandale de corruption. Elle gouvernait sous la coupe d’une amie chamane, elle-même rétribuée par Samsung dont l’héritier a fini par écoper d’une condamnation définitive pour corruption en 2021, au terme d’une longue bataille juridique. Comme tout se tient, dès la gauche défaite d’extrême justesse en 2022, il a pu bénéficier d’une grâce présidentielle et retrouver son poste à sa sortie de prison…

Le legs le plus durable de la présidente Park est pourtant tout ce qu’il y a de plus concret, dans la droite ligne de la pratique paternelle et à mille lieues des rituels ésotériques qui l’ont conduite sous les verrous. Il s’agit d’un accord de libre-échange avec la Chine signé en 2015, lequel a permis aux chaebols de se lancer à la conquête de marchés gigantesques, en expansion constante sur le continent, tout en soumettant le travail peu qualifié sur la péninsule à la concurrence de centaines de millions de quasi-esclaves.

Les choses se compliquent en ceci que le parti « conservateur » n’a pas seulement une composante affairiste, mais également nationaliste et autoritaire. Sans que cela soit le moins du monde contradictoire – tant s’en faut, les entrées dans le monde politique garantissant l’accès aux contrats les plus juteux, surtout pendant les années de décollage économique où le gouvernement avait la haute main sur un système de prêts bonifiés –, il est en même temps l’émanation politique des conglomérats et de l’armée, ce qui a parfois pour effet de faire fluctuer sa ligne. Il a hérité de la période militaire non seulement ses références et ses réflexes, mais le gros de son électorat, puisqu’il rassemblait les deux tiers des plus de 60 ans, contre seulement 44% des électeurs dans leur cinquantaine et 35% dans leur quarantaine lors de la présidentielle de l’an dernier

Tensions entre le Japon et la Corée du Sud »

La suite ci-dessous :

https://laviedesidees.fr/L-Asie-face-a-la-Chine.html

 

Jean Vinatier

Seriatim 2023

 

dimanche 15 août 2021

Kaboul : Saïgon 2 ? N°5689 15e année

 Imagine-t-on les talibans avec aviation et blindés ? Ils seraient déjà dans Kaboul ! (et c'est le cas, un 15 août!) Ce qui est absolument extraordinaire, ce n’est pas tant l’offensive générale que le délitement de l’armée afghane (largement pachtoune) à l’annonce du départ au plus tard le 31 août des effectifs américains. Et pourtant, sont prévues, de demeurer la CIA ( corps spéciaux) plus une troupe de près de 17 000 hommes sans compter ici et là des apports d’ethnies ultra-minoritaires. Les hélicoptères ne tournent pas en permanence au-dessus de l’ambassade américaine tant que la route vers l’aéroport reste sous contrôle….Combien de temps?

Erdogan qui voulait se précipiter dans la capitale afghane afin d’y jouer le médiateur, ne renoncera-t-il pas ?

Les yeux se concentrent sur la possible fin des vingt-années américaines en Afghanistan (coût : 1000 milliards de dollars), quand le public ne regarde plus dans la direction irakienne, pays pour lequel Washington a consacré 3000 milliards de dollars depuis 2003 et pas davantage en Syrie où le Pentagone lâche les Kurdes…et un « pognon de dingue » !

A la suite des attentats du 11 septembre 2001, Georges Bush désignait l’Afghanistan comme le point de jonction des « islamistes » afin d’oublier que les acteurs du 11 septembre étaient saoudiens. Il fallait aussi de cette façon que nul n’aille trop fouiller dans les arrière-cours de la CIA/Pentagone où l’on aurait vu que l’islam, recyclé avec la bénédiction pakistanaise, était depuis longtemps une arme géopolitique, d’abord tournée contre la Russie, ex-Union soviétique, mais pas encore contre la Chine…et aussi l’Union européenne.

Quand les Anglais décident, tout de suite après Waterloo, de borner les avancées de la Russie impériale, ils mettent le grappin sur la Perse (massacre de l’ambassade russe en 1830 : lire La mort du Vazir-moukthar de Tynianov ) puis tente d’arrimer l’Afghanistan à l’Inde moghol finissante : les deux premières guerres (1838-1842, 1879-1880) aboutissent en 1893 à la ligne Durand qui coupera les pachtounes en deux entre Afghanistan et Pakistan (Inde d’alors), la troisième guerre en 1919/20 est une victoire anglaise à la Pyrrhus : Londres comprenant que même victorieuse, elle n’arriverait jamais à affronter les guérillas afghanes d’autant plus que l’Inde s’ébranlait déjà contre la domination britannique !

Pour les Américains qui succédèrent autant aux Soviétiques qu’aux Anglais, il n’était question dans les rangs néo-conservateurs que de remodéliser l’Orient en s’appuyant sur des régimes sunnites (et non plus sur des régimes arabes laïcs). Des années 2000 à aujourd’hui, on mesure l’étendue du désastre avec une Iran des mollahs étendant son influence en Irak, en Syrie/Liban et au Yémen où s’empêtre l’Arabie saoudite. Échec sur la ligne…et double arrivée de la Russie et de la Chine, celle-ci captant, via des accords commerciaux, le pétrole iranien, sauvant le régime d’une asphyxie…ce qui fait qu’aujourd’hui, les mollahs se permettent d’allonger les négociations avec les États-Unis inversant presque le rapport de force.

Alors pourquoi quitter l’Afghanistan ? Si ce pays n’est pas majeur stratégiquement pour les États-Unis pour combattre la Chine, il le reste, néanmoins géopolitiquement, comme plaque-tournante de l’islamisme que la nouvelle administration souhaiterait bien réactiver contre l’environnement immédiat asiatique : Russie, Chine, à terme l’Inde. Les États-Unis se trouvent dans une situation inconfortable sans pouvoir s’assurer d’un nouveau relai via l’Otan des européens : imagine-t-on la France déjà contrainte de constituer un glacis tchadien, repartir en Afghanistan ? Quant aux Allemands, leur armée est symbolique…

Les articles actuels établissement un parallèle entre Saïgon (30 avril 1975) et Kaboul d’août 2021 : en 1973 la Maison blanche du Président Nixon actait la suprématie du Nord-Vietnam sur le Vietnam sudiste après la mort de 53 000 appelés du contingent contre 10 000 en Afghanistan (soldats engagés et garde nationale - qui n’est pas un simple corps de réserve). En fait les États-Unis entièrement engagés dans une politique de containment de la Chine remarque que si des États asiatiques opinent pour contrer Pékin, aucun ne veut entrer en guerre, qu’ils doivent, en outre, accepter que la Corée du Sud s’autonomise et surtout que le Japon redéploie une aire géopolitique interrompue en 1945 via deux bombes atomiques. Le coût du « containment de la Chine » aurait cette conclusion de faire lever d’Asie des puissances, ancienne et nouvelle, avec lesquelles Washington aurait à négocier rognant plus que significativement les ailes de son hyperpuissance  avec, en plus, une interrogation importante relative à Taïwan : le journaliste du Figaro, Renaud Girard écrivait non sans raison : que les événements afghans devraient alarmer Taipei….

Assumer deux fronts, le premier islamique (depuis l’Afghanistan), le second antichinois avec son axe indopacifique (au départ concept japonais), s’avéreront trop chers pour les Américains d’où l’idée de retraiter d’Afghanistan en espérant renouer des accords avec les talibans. Si les hélicoptères de Saïgon d’avril 1975 font des ronds aujourd’hui dans le ciel afghan, le cadre est toujours asiatique mais dans une configuration différente : dans les années 70, le globalisme et le gouvernement mondial étaient encore dans les cartons, aujourd’hui, ils bousculent et espèrent la victoire. Qui rira jaune ?

Pour le rappel historique in Seriatim:

 http://www.seriatim.fr/2021/08/afghanistan-rappel-historique-n5688-15e.html


Jean Vinatier

Seriatim 2021

 

mercredi 14 avril 2021

Le siècle des dictateurs N°5651 15e année

« Table ronde à la Maison Heinrich Heine :

 Le Siècle des dictateurs (jeudi 3 octobre 2019) avec Olivier Guez, historien, écrivain et jour-naliste Patrick Moreau, docteur en histoire et en sciences politiques Eric Roussel, journaliste et biographe, membre titulaire de l’Académie des sciences morales et politiques Emmanuelle Raimondi (mod.), autrice de Profession Dictateur (L’Archipel 2019) Staline, Hitler, Mussolini, Mao… le XXe siècle a été marqué par les figures impitoyables de grands dictateurs. Com-ment sont-ils devenus des dirigeants au pouvoir absolu et sanguinaire ? Le recueil Le Siècle des dictateurs (Le Point/Perrin 2019), sous la direction d’Olivier Guez, offre un panorama des vies de ces dictateurs dont la figure continue de marquer l’actualité. Deux d’entre eux seront au centre de cette soirée : Francisco Franco, qui continue de hanter la vie politique en Es-pagne comme le montre la polémique récente autour du déplacement de sa dépouille, et Erich Honecker, chef d’État de la RDA, au cœur des discussions en Allemagne en cette an-née de commémoration des 30 ans de la chute du mur de Berlin » 

 Jean Vinatier

Seriatim 2021

lundi 15 mars 2021

Biden fait du Quad en Asie N°5623 15e année

 Le quad est un véhicule tout terrain très populaire, c’est aussi depuis 2007 une alliance d’abord Asie-Pacifique puis depuis 2021 « Indo-Pacifique » formatée par les Etats-Unis autour desquels se placeraient l’Australie, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud. Son intention, contrebalancer l’ambition chinoise. C’est pourquoi le nouveau secrétaire d’Etat, Anthony Blinken ira cette semaine, à l’écoute desdits soutiens.

Quelques semaines plus tôt, sous l’égide de la Chine, une considérable alliance économique et financière Asie-Pacifique s’est conclue dont avec l’Australie, le Japon, la Corée du Sud mais sans l’Inde.

Le décor planté, disons les choses sans le moindre détour : la Chine veut être la première puissance quand les Etats-Unis n’entendent pas passer à la seconde place. Depuis Barack Obama, les Etats-Unis essaient de tourner à leur avantage « le plus grand défi géopolitique du XXIe siècle », soit en partant d’une Amérique affrontant en solo (Trump) la Chine soit en y agrégeant des puissances régionales (Biden).

Le Quad (Japon, Corée du Sud, Inde, Australie) est-il bien solide pour contrer la Chine ? Les pays d’Asie quand on les interroge sur la question pékinoise ne voient pas du tout de la même façon la notion de suprématie. Si l’Asie du sud-est, le Vietnam, surtout (ex-empire d’Annam), se remémore négativement la suzeraineté historique chinoise, il n’en reste pas moins qu’au-delà de la Chine, c’est une prise de conscience asiatique de la puissance qui retient les dirigeants politiques de ce continent.

A première vue, la diplomatie américaine dans sa manière de faire est assez ancienne et ne parait pas prendre en compte l’évolution profonde asiatique. Le fait même que trois pays sur quatre du Quad adhérent à l’alliance géo-économique initiée par la Chine limite de facto la capacité américaine à fonder une contre-alliance qui aurait une lecture évidente. Or, est-ce le cas ? Japon et Corée du Sud ne s’apprécient guère quand l’Inde est une force considérable mais assez molle, c’est toute proportion gardée un Mexique les mathématiques en plus ! L’Australie, enfin, membre du Commonwealth mais entre les mains militaires américaines, cherche désespérément une voie existentielle géopolitique à l’instar du Canada et abhorre la Chine mais ne parvient pas à réguler leurs migrations estudiantines et s’attire de la part de Xi Jiping des observations sur la légitimité de leur présence !

On observera, enfin, que Taiwan ne compte pas parmi le Quad, signe que les Etats-Unis comprennent qu’il faut avancer à pas de sioux en mer de Chine.

En réalité, les Etats-Unis arrivent à ce moment où leur toute-puissance le devient beaucoup moins. Il se pourrait même, d’ici quelques temps, que cet amassement d’armement et de dollars les plombent plus qu’ils ne les portent en avant…

Les Etats-Unis, « géostratégiquement » sont face à toute une Asie dans ses parties, asiatique et orientale, par exemple : empêtrés en Afghanistan où ils s’entêtent à garder une position politique, en Irak sous perfusion persane et en Syrie, enfin, où ils bombardent faute de mieux à gauche à droite sous le regard goguenard des russes et des turcs.

C’est l’Asie dans toute sa dimension continentale qui constitue le défi géopolitique du XXIe siècle et les Etats-Unis, quoique la première puissance militaire mondiale, quoique la première puissance financière mondiale, seront à l’épreuve de déconvenues redoutables.

Quelque part les Etats-Unis vont en Asie (l’Est) comme les Occidentaux le firent fascinés, alors, par cet orient où ils échouèrent souvent.

Ce quad, alliance tout-terrain fera, sans doute plus de poussière que de routes nouvelles car aujourd’hui c’est l’Asie qui les trace et non plus l’aire Atlantique (Etats-Unis/Europe).

Jean Vinatier

Seriatim 2021