Civilisations et migrations (1) : Introduction
Civilisations et migrations 2: Formes et périodes de colonisation
Civilisations et migrations 3: Justice et citoyenneté en situation coloniale
Jean Vinatier
Seriatim 2023
"Si vous ne lisez pas les journaux, vous n'êtes pas informés; si vous lisez les journaux, vous êtes mal informés" Mark Twain
Civilisations et migrations (1) : Introduction
Civilisations et migrations 2: Formes et périodes de colonisation
Civilisations et migrations 3: Justice et citoyenneté en situation coloniale
Jean Vinatier
Seriatim 2023
Mai 2020
« Avec Naomi Roth, spécialiste de l’impact des nouvelles technologies sur l'humain et de réalité virtuelle, et Asma Mhalla, maîtresse de conférence à Sciences Po et spécialiste de l’économie du numérique. »
Jean Vinatier
Seriatim 2023
Jean Vinatier
Seriatim 2023
Pour la revue Le grand continent, l’article de Jean Vioulac (professeur agrégé de philosophie enseigne à Paris-Sorbonne l'université et il enseigne la philosophie et les sciences humaines en khâgne à Saint-Ouen. Il a reçu le grand prix de philosophie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.). Illustration d'un écrit de la gauche hégélienne.
«Le catastrophisme est une doctrine scientifique élaborée au début du XIXe siècle par Cuvier qui concevait un devenir du vivant ponctué par de grandes extinctions, doctrine aussitôt rejetée par Darwin, dont l’évolutionnisme a durablement imposé l’uniformitarisme de Lyell, doctrine qui a néanmoins connu un regain à la fin du XXe siècle : nous savons en effet désormais non seulement que, depuis la fin de l’Ordovicien il y a 440 millions d’années, la Terre a connu cinq périodes de disparitions brutales et massives d’espèces, mais aussi que nous sommes contemporains de la sixième extinction, la dernière en date étant celle qui, à la fin du Crétacé il y a 66 millions d’années, a conduit à la disparition des dinosaures et à l’avènement des mammifères. Notre situation se définit ainsi comme catastrophe : António Guterres, secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, affirmait ainsi en mars 2022 que « nous avançons comme des somnambules vers la catastrophe climatique. » Depuis Les Limites de la croissance publié par le Club de Rome en 1972, les rapports se succèdent en effet, à un rythme de plus en plus soutenu, de plus en plus précis et documentés, chacun étant plus alarmiste que le précédent ; en montrant que l’« émission anthropogénique » (anthropogenic emission) de gaz carbonique dans l’atmosphère avait conduit à un niveau jamais atteint depuis deux millions d’années, en affirmant pour la première fois que la responsabilité humaine dans cette catastrophe est « sans équivoque » (unequivocal), le dernier rapport du Groupe Intergouvernemental d’Études sur le Climat paru en août 2021 avalise le concept d’Anthropocène qui s’est imposé depuis une vingtaine d’années pour en reconnaître l’origine anthropique : notre époque se définit ainsi par l’avènement de l’humanité en puissance capable de rivaliser avec les puissances naturelles et caractérisée par son potentiel de destruction.
Face à un tel événement, qui de prime abord sature quiconque tente de le prendre en vue et la plupart du temps suscite le déni, l’urgence est d’abord la lucidité, laquelle a donc pour tâche de penser la catastrophe, d’élaborer ainsi une catastrophologie : mais celle-ci est indissolublement une anthropologie, puisque la question est de savoir pourquoi et comment un anthropoïde a pu mettre en œuvre un processus d’anthropisation de la nature qui aboutit aujourd’hui à sa dévastation. Le concept d’Anthropocène impose ainsi d’aborder la catastrophe contemporaine à partir de l’anthropogenèse et de l’anthropisation, c’est-à-dire de processus de dénaturation hétéronome aux lois naturelles : non plus à partir des sciences de l’Évolution, mais d’une pensée de l’Histoire.
Philosophie et révolution
Les mesures stratigraphiques conduisent à dater les débuts de l’Anthropocène aux débuts de la Révolution industrielle, quand l’augmentation des gaz à effet de serre est observable dans les glaces de l’Antarctique : déclenchée dans les années 1780 en Angleterre par ce que les économistes appellent le take off, le « décollage » d’une économie mue désormais par une croissance auto-entretenue, la Révolution industrielle est en effet le plus grand bouleversement qu’ait connu l’humanité depuis la Révolution néolithique qui a inauguré l’Histoire il y a une centaine de siècles. Celle-ci avait fait passer l’homme du statut de chasseur-cueilleur nomade à celui d’agriculteur-éleveur sédentaire ; celle-là nous a transformé en fonctionnaires déterritorialisés d’un dispositif planétaire qui définit notre rapport au réel par la médiation de ses écrans et nous détermine en temps réel. Révolution authentique, qui a transformé de fond en comble les sociétés humaines et a changé la face de la terre, révolution beaucoup plus radicale en vérité : la néolithisation s’est déroulée sur des milliers d’années et n’a longtemps concerné que le Proche-Orient avant de gagner très lentement le bassin danubien ; l’industrialisation a emporté tous les peuples du monde en deux siècles, dans une mobilisation totale à laquelle nul n’échappe plus désormais, pas même les derniers peuples de chasseurs-cueilleurs tous en voie de prolétarisation et menacés d’extinction.
L’exigence de lucidité impose donc de penser une Révolution et d’élucider le nouveau régime qu’elle instaure. Ce qui est rendu possible par la croissance exponentielle du savoir scientifique : jamais en effet nous n’en avons su autant, sur nous-mêmes, sur notre passé, sur le monde, d’un savoir exact, démontré et vérifié, et notre situation se définit aussi par cette clarté théorique et la clairvoyance qu’elle nous procure. Mais cette situation est elle-même le résultat d’une industrialisation de la recherche scientifique, où la production, l’échange et la distribution des connaissances sont pris en charge par un dispositif organisé par la spécialisation des tâches et la division du travail, et c’est pourquoi il ne peut suffire de prendre acte de ses résultats : penser notre époque, c’est aussi interroger l’hégémonie de ce type de savoir, c’est-à-dire le régime de vérité qui le définit, le type déterminé de rapport aux phénomènes qu’il nous impose. Ce qui mène au cœur de la Révolution en cours : non pas une modification empirique de l’organisation sociale ou des rapports de pouvoir, mais une transmutation du régime de vérité, un changement de régime ontologique qui assigne à l’homme un nouveau mode d’être. La Révolution néolithique avait radicalement redéfini l’existance même d’Homo sapiens, son être-au-monde et son être-avec-autrui, son rapport à la terre et à la nature, à l’animal et au divin, à l’espace et au temps, elle avait rompu — suivant les analyses fondamentales de Philippe Descola — avec les régimes ontologiques de l’animisme, du totémisme et de l’analogisme pour celui du naturalisme (ou objectivisme) ; la Révolution industrielle est une révolution de même envergure, et c’est à ce niveau qu’il convient de l’aborder : ce qui impose alors ce type de pensée que l’on nomme philosophie. »
La suite ci-dessous :
Jean Vinatier
Seriatim 2022
Voici la critique pour La vie des idées par Charles Stepanoff : L’archéologue et l’anthropologue
« À propos de : David Graeber & David Wengrow, Au commencement était... Une nouvelle histoire de l’humanité, Les Liens qui libèrent
L’ouvrage monumental de David Graeber et David Wengrow sur la formation des sociétés et des inégalités rompt les barrières entre archéologie préhistorique et ethnologie pour ouvrir sur un vaste projet anthropologique. Il échoue toutefois à articuler le champ politico-culturel et celui de la nature.
L’ouvrage monumental de David Graeber et David Wengrow est un tour de force qui manifeste avec brio l’intérêt de rompre les barrières entre archéologie préhistorique et ethnologie et de renouer avec un projet anthropologique large, celui de Franz Boas et d’André Leroi-Gourhan, qui embrasse le phénomène humain des origines à nos jours. Wengrow est un archéologue talentueux du Moyen-Orient, Graeber un anthropologue spécialiste de Madagascar, devenu mondialement célèbre par ses travaux sur la dette et sur les bullshit jobs, avant sa mort prématurée en 2020.
Dans un fantastique tour d’horizon de 740 pages qui compulse de multiples études archéologiques et ethnographiques, leur ouvrage nous fait explorer le rôle probable des femmes dans la domestication au Proche-Orient néolithique, la naissance en Ukraine des premières grandes agglomérations humaines au Chalcolithique, les labyrinthes du site mystique de Chavín de Huántar au Pérou, ou encore la géométrie sacrée des gigantesques enceintes élevées par des chasseurs-cueilleurs à Poverty Point en Louisiane.
Une grande partie de l’effort théorique mené par Graeber et Wengrow vise la déconstruction. Il s’agit de réfuter des certitudes profondément ancrées et diffusées par des auteurs à succès comme Robin Dunbar, Jared Diamond, Yuval Harari. Non, en se rassemblant dans des formations toujours plus grandes, les humains ne doivent pas nécessairement se soumettre à un pouvoir toujours plus coercitif. Ainsi les agglomérations géantes des steppes boisées ukrainiennes ne laissent apparaître aucune structure étatique. Non, notre espèce ne marche pas d’un pas inflexible sur une voie prédestinée menant de l’égalité des chasseurs-cueilleurs vers la hiérarchie centralisée des États-nations. D’abord, les Paléolithiques n’étaient sans doute pas si égalitaires, comme en témoigne le traitement funéraire qu’ils accordaient à des êtres d’exception. Et de nombreuses agglomérations ont connu des trajectoires menant de régimes autoritaires à des formations décentralisées, comme la cité de Taosi en Chine, il y a 4000 ans, ou celle de Teotihuacan au Mexique il y a 1700 ans.
Non, contrairement à ce qu’affirment Jared Diamond ou James Scott, la culture des céréales n’est pas un piège empêtrant ceux qui y tombe dans les rets de régimes d’oppression. Les plaines du Mississipi et de l’Ohio où était cultivé le maïs ont vu se succéder tertres monumentaux hopewelliens dont l’usage était cérémoniel, puis le régime centralisé et sanguinaire de la ville de Cahokia, puis un réseau de bourgades gouvernées par des conseils communautaires. Si les Hurons et les Iroquois ont livré des critiques politiques et philosophiques profondes contre l’absolutisme européen aux XVIIe-XVIIIe siècles, c’est parce qu’ils étaient les héritiers d’une histoire politique mouvementée qui avait abouti à l’invention d’institutions démocratiques – avant les Lumières.
Au lieu d’un itinéraire tout tracé, Graeber et Wengrow nous offrent un tableau chamarré, souvent jubilatoire, fait de mille soubresauts, demi-tours politiques et trajectoires sociales imprévisibles. Face à un déterminisme rudimentaire qui enferme la réflexion politique dans un cadre fataliste désastreux, nos auteurs ouvrent un vaste champ des possibles qu’ils veulent porteur d’espoir et ferment d’imagination.
Quelques contestables nouveautés
Évidemment, les découvertes ne sont pas toutes aussi radicales que l’annonce la promesse d’un « tableau totalement neuf de l’évolution des sociétés humaines au cours des trente mille ans écoulés » (p. 16). Que les sociétés autochtones connaissent et expérimentent toutes sortes de modèles de formations politiques possibles, que la démocratie ne soit pas une invention grecque, que les Iroquois l’aient développée en réaction historique au pouvoir autoritaire de Cahokia, tout cela est déjà argumenté par Alain Testart (2004). Le fait que les sociétés de chasseurs-cueilleurs de l’hémisphère nord sont en grande partie sédentaires et hiérarchisées depuis la fin de l’âge glaciaire est au cœur de sa monumentale synthèse de 1982, Les chasseurs-cueilleurs ou L’origine des inégalités. Que la sédentarité précède l’agriculture au Proche-Orient est un argument décisif de Jacques Cauvin contre le déterminisme écologique des théories anglo-saxonnes dans Naissance des divinités, naissance de l’agriculture paru en 1994. Ce que la presse anglo-saxonne présente comme une découverte bouleversante est pour le lectorat français un savoir établi depuis trente ou quarante ans dans ces ouvrages classiques, malheureusement non cités par Graeber et Wengrow. Cette longueur d’avance de notre anthropologie pourrait être un motif de satisfaction si elle ne démontrait surtout son manque cuisant d’audience à l’étranger
.
Mettant l’accent sur les processus horizontaux de différenciation délibérée entre blocs culturels, nos auteurs construisent des scénarios de diffusion souvent originaux, parfois peu crédibles. Face à la salve de critiques que les Amérindiens exprimaient contre l’absolutisme et la cupidité qu’ils découvraient chez les colons européens, certains auteurs européens répondirent par un schéma de hiérarchisation des sociétés classant les Indiens dans un stade primitif sauvage. Selon Graeber et Wengrow, Turgot aurait ainsi conçu sa théorie du progrès stadial de l’humanité en réponse aux Lettres d’une princesse péruvienne (1747). Turgot propose en effet en 1751 une séquence de trois stades : les peuples chasseurs, les peuples pasteurs, les peuples laboureurs, auxquels il ajoute plus tard l’âge commercial. Mais ce schéma n’a rien d’une invention originale : on y reconnaît les trois époques du grec Dicéarque reprises par le latin Varron dans De re rustica, à savoir le stade primitif de collecte (« stade naturel », gradus naturalis), puis le stade pastoral et le stade agricole. Nulle influence amérindienne ici : Turgot ne fait que calquer Varron dont il reprend tels quels certains arguments sur la domestication des animaux.
Un tournant théorique : la politique des saisons »
La suite ci-dessous :
https://laviedesidees.fr/L-archeologue-et-l-anthropologue.html
Jean Vinatier
Seriatim 2022
Marc Augé a été le conjoint de Françoise Lhéritier, elle-même héritière de Claude Lévi-Strauss..
Ses deux derniers ouvrages :
L'avenir des terriens : Fin de la préhistoire de l'humanité comme société planétaire (trad. de l'italien), Paris, Albin Michel, 2017, 132 p.
Qui donc est l'autre ?, Paris, Odile Jacob, 2017
« Quelle anthropologie aujourd'hui ? À une époque qui ne sait plus où elle va ni ce qu'elle veut, quel rôle assigner à l'anthropologie ? Dans quelle mesure le regard critique de l'anthropologue peut-il redonner du sens à un monde qui a perdu ses repères ? De la possession rituelle et du chamanisme à la Silicon Valley, l'anthropologie élargit aujourd'hui son champ d'observation. Elle réinterroge ses concepts et ses méthodes pour appréhender la complexité de notre monde contemporain en proie aux mouvements contradictoires d'une prolifération des diversités et d'une abolition des barrières. »
Jean Vinatier
Seriatim 2022