« Dans ce 5e épisode de la série Le Monde selon Todd, l’historien et anthropologue Emmanuel Todd revient sur les tensions entre Israël, l’Iran et les États-Unis qui virent à la guerre.
Grâce à son approche fondée sur la longue durée, il dévoile les ressorts profonds de la guerre en cours : effondrement du modèle américain, impasse stratégique israélienne, malentendus sur l’Iran chiite et la société iranienne, délitement du discours occidental, et risques de prolifération nucléaire.
Israël est le proxy au Proche-Orient d'une Amérique Impériale en voie de délitement.
L'Iran, alors que nous publions, attaque la base américaine au Qatar : Al Udeid est la plus grande base militaire américaine dans la région et abrite le quartier général de l'US Air Force.
L'engrenage d'une nouvelle "guerre éternelle" s'installe.
Derrière le chaos actuel, Todd explore les structures anthropologiques, les récits fondateurs et les logiques de guerre. Une émission grave et essentielle, en pleine actualité, dédiée à la mémoire de son ami Philippe Cohen.
Vous êtes invité à consulter le nouveau blog officiel d’Emmanuel Todd :
Salma Hargal est maîtresse de
conférence à SciencesPo Lyon
« La Palestine est l’une des régions les plus étudiées de l’Empire ottoman,
mais cette histoire est parfois occultée par les conflits ultérieurs, qui
masquent les dynamiques diverses ayant nourri l’affirmation d’une identité
locale palestinienne entre la fin du XIXe et
le début du XXe siècle.
Le
début du conflit israélo-palestinien est en général un récit bien connu, car
pleinement ancré dans l’histoire de l’Europe. En 1917, le ministre des Affaires
étrangères britanniques, Lord Balfour, énonce « l’établissement en
Palestine d’un foyer national pour le peuple juif ». Cette déclaration est
prononcée en pleine Première Guerre mondiale, à un moment où les Britanniques
soutiennent également la révolte d’une partie des habitants des provinces
arabes de l’Empire ottoman contre la souveraineté d’Istanbul. Pour ces
derniers, et a fortiori les Palestiniens, la déclaration Balfour prévoit
donc l’amputation illégale d’une partie des territoires arabes. Pour le
mouvement sioniste qui agit depuis la fin du XIXe
siècle afin d’établir un État juif en Palestine, la position britannique
représente au contraire une reconnaissance ultime des droits historiques des
juifs en Terre sainte.
Mais qu’est-ce que la
Palestine en 1917 ? L’histoire de la Palestine est parmi les thèmes les
plus étudiés de l’historiographie de l’Empire ottoman. Et bien qu’elle soit
relativement peu abordée dans les débats publics sur le conflit
israélo-palestinien, les perspectives divergentes sur les dernières décennies
de cette province de l’Empire ottoman nourrissent autant les mythes fondateurs
du sionisme que ceux du nationalisme palestinien.
Cet essai propose de revenir
sur les acquis des travaux d’historiens spécialistes de l’Empire ottoman
concernant l’identité territoriale palestinienne telle qu’elle se construit de
la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’à l’éclatement de la Première
Guerre mondiale. Il met en lumière le statut politique et administratif que la
Palestine a acquis à la fin de la période ottomane, au moment où la lutte
s’intensifie entre les Puissances chrétiennes pour l’influence en Terre sainte.
Une attention particulière est portée à la façon dont les réformes
centralisatrices menées par les Ottomans ont contribué au rebond économique et
à l’essor démographique très important de la Palestine dans ces décennies.
C’est dans ce contexte et dans ce jeu d’échelles entre l’impérial et
l’international qu’on peut comprendre l’émergence d’un nouvel espace politique
et les modalités complexes d’identification au local, façonnées par
l’intensification des flux humains, le début de la démocratisation de
l’éducation et la diffusion croissante de la culture écrite.
Le politique avec le
religieux : les formes de la présence occidentale »
Si l’on parle généralement d’araméen au singulier, il s’agit en réalité d’une langue et d’une écriture qui ont évolué pendant trois millénaires, jusqu’à aujourd’hui, et qui présentent des formes très variées. C’est le kaléidoscope de tous ces états de langue et d’écriture que va dessiner cette séance introductive du cycle. Il faut en effet parler d’araméen au pluriel, d’une langue en évolution et de dialectes avec leurs propres alphabets et leurs propres usages sur la très longue durée. Cette première séance vise à commencer à déployer l’éventail coloré de tous ces états de l’araméen, dont chacun fera l’objet d’une des séances suivantes.
10 juil. 2023Alphabet araméen: des origines au Proche-Orient - Robert Hawley -
L’alphabet « araméen » fait son apparition au milieu du IXe siècle avant notre ère, s’étant dis-tingué progressivement des autres manifestations de l’alphabet linéaire sénestrogyre à 22 signes (protocananéenne par exemple), en place en Méditerranée orientale depuis l’âge du Bronze. Cette conférence retrace les évolutions subies par les différents alphabets araméens depuis ces débuts à l’âge du Fer, à travers les standardisations imposées pendant les pé-riodes impériales (néo-assyrienne, néo-babylonienne, perse achéménide), et aboutissant en-fin à l’émergence de traditions régionales distinctes aux époques romaine et tardo-antique, jusqu’à la christianisation du Proche-Orient.
27 juin 2024 L’araméen ancien, par Françoise Briquel Chatonnet
Si les Araméens sont mentionnés dès la fin du XIIe siècle avant J.-C., l’écrit araméen apparaît au IXe siècle, déjà, sur un arc géographique très large qui s’étend sur toute la Syrie actuelle et le sud de l’Anatolie. Les inscriptions émanent des souverains de petits royaumes dont la culture est parfois mélangée avec des influences louvites, c’est à dire néo-hittites. L’écrit araméen se répand dès le siècle suivant sur tout le Croissant Fertile et jusqu’à l’Iran. Les déportations pratiquées par l’empire assyrien ont contribué à sa fortune au-delà de la disparition des petits royaumes araméens et lui ont conféré un rôle de langue de communication internationale. Si l’on a conservé surtout des inscriptions sur pierre, votives, commémoratives ou funéraires, quelques inscriptions sur tablettes d’argile témoignent d’un usage administratif et les inscriptions sur plâtre de Deir Alla imitent un manuscrit sur papyrus dont elles sont un témoin indirect. De fait, on sait qu’une littérature était déjà composée et écrite en araméen, dont on ne connaît guère qu’un texte, L’histoire et la sagesse d’Aḥiqar.
20 février 2025 L’araméen d’empire et d’époque hellénistique F Briquel Chatonnet
Si l’araméen jouait déjà un rôle international à l’époque assyrienne, les souverains perses achéménides se sont emparés de cet outil pour en faire la langue administrative, alors que le perse est la langue des inscriptions royales. Grâce aux hasards des découvertes, liés à des cli-mats arides qui ont permis la conservation de documents sur support périssable, on connaît un peu, par des lettres et documents sur papyrus ou ostraca, la vie d’une communauté levantine installée sur la frontière sud de l’Égypte et donc de l’empire, sur l’île d’Éléphantine, dont une partie était judéenne et pratiquait le culte de Yahweh. À l’autre bout de l’empire, une archive notamment sur bâtonnets de bois, comprenant lettres et documents comptables, est liée à l’administration de la Bactriane et provient probablement du sud de l’Ouzbékistan actuel. Ce rôle officiel de l’araméen dans l’empire perse a ainsi contribué à le répandre en Asie centrale. Après la conquête macédonienne, l’araméen est beaucoup moins présent au Proche-Orient mais reste utilisé sur les marges, en Géorgie, en Arménie, sur la côte orientale de la péninsule arabique et en Inde, où l’empereur Ashoka, qui s’est converti au bouddhisme et qui a unifié le Nord de l’Inde, gravait des versions araméennes de ses décrets. Le monde perse abandonne l’ancienne écriture cunéiforme en usage à l’époque achéménide pour une nouvelle écriture du parthe dérivée de l’araméen et qui utilise même des mots araméens comme idéogrammes.
6 mars 2025 Les araméens d’Edesse, Palmyre et Hatra, par Jean-Baptiste Yon
Durant les trois premiers siècles de notre ère, au Proche-Orient, aux confins des empires romains et iraniens, l’araméen, descendant de l’araméen d’empire d’époque achéménide, était l’une des langues parlées par les populations de la région. Bien plus, dans certaines cités, l’araméen des dialectes locaux était aussi langue officielle, écrite dans les contextes publics aussi bien que privés. La conférence présentera les principales de ces cités, Palmyre, Édesse et Hatra, et l’usage qui y était fait de l’araméen dans ses diverses formes. Ces dialectes témoignent de la force des cultures locales, visibles dans des domaines aussi différents que les institutions, la vie économique, la vie religieuse ou bien les coutumes funéraires, tout en attestant également de relations étroites avec les cultures dominantes, gréco-romaine ou iranienne. À la période suivante, la culture syriaque en est une directe héritière.
« La carte dite de Sykes-Picot
(1916) est souvent présentée comme l’illustration la plus flagrante de
l’impérialisme européen au Moyen-Orient et de la manière dont les frontières y
ont été tracées arbitrairement. En replaçant cette carte dans son contexte historique,
l’historiographie récente nuance cette idée. Exagérer son importance revient à
occulter la longue histoire des frontières et tend à faire oublier que ce mythe
est lui-même en partie hérité des discours impériaux.
La carte dite des « accords
Sykes-Picot » est généralement associée à la dénonciation de la
responsabilité européenne dans les conflits territoriaux que connaît le
Moyen-Orient depuis les cent dernières années. Avec ses lignes droites, tracées
sur une carte à petite échelle, elle est
devenue un lieu commun illustrant la relation supposée intime entre
impérialisme, colonialisme et cartographie. La violence de la domination
coloniale s’inscrit indéniablement dans la manière dont les Européens ont
imposé des frontières et régimes
frontaliers sur des sociétés dominées. Le renouvellement de
l’historiographie sur l’histoire impériale et la production des frontières nous
autorise en revanche àinterroger les limites des critiques concentrées
autour de « Sykes-Picot ». Tout en voulant porter un message
anticolonial, il contribue en effet à perpétuer des imaginaires et des
présupposés forgés par les Européens à l’époque du partage, ce qui participe
encore à brouiller les lignes.
Une carte
et un esprit impériaux
En 1919, le démantèlement de l’Empire ottoman
à la suite de la Première guerre mondiale donne naissance à de nouveaux États,
dont une partie passe sous l’autorité de la France et de la Grande-Bretagne,
sous le régime du mandat délivré par la Société des nations. Aujourd’hui, à
l’heure où les anciens territoires de Palestine, d’Irak, de Syrie, du Liban
mandataires, mais également de la Turquie, sont tous plus ou moins directement
touchés par des conflits à la fois internes et internationalisés, où s’opposent
différentes représentations sur la
nature même, les contours, et l’avenir des États, des territoires et des
nations, le partage qui prend forme en 1916-1920 est sans cesse convoqué et
dénoncé comme péché originel. Lors des conflits qui suivent l’intervention
américaine en Irak en 2003, et surtout depuis l’enlisement du conflit syrien,
de nombreux commentateurs se sont interrogés sur la viabilité de ces
territoires, exhumant la carte des accords Sykes-Picot comme un rappel
graphique de la responsabilité européenne dans cette création.
Pour comprendre les limites de cette
association entre la carte et cette critique, il faut d’abord la remettre dans
son contexte. Depuis le milieu du XIXe siècle, voire dès 1830,
différents acteurs européens ont cherché à accroître leur influence économique,
culturelle et politique dans les territoires de l’Empire ottoman. Cette
influence, articulée à des velléités nationales, voient Istanbul perdre pied
dans les Balkans, le Caucase, à Chypre et au Maghreb, où les États européens
s’imposent. Le conflit mondial, dans lequel les Ottomans sont alliés aux
empires centraux, laisse ainsi entrevoir la possibilité d’un démembrement du
reste de l’empire en cas de victoire de la Triple-Entente. C’est dans ce
cadre, et parce que Londres organise activement la révolte de tribus arabes
contre le pouvoir ottoman, que la France et le Royaume-Uni entament des
discussions sur le futur de la région. Ces négociations aboutissent au
célèbre accord signé en mai 1916. Les véritables signataires sont Edward Grey,
secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères et Paul Cambon,
ambassadeur de France à Londres. Il s’appuie sur les négociations de François
Georges-Picot, ancien consul général de France à Beyrouth, et de Mark Sykes,
jeune officier ayant parcouru l’Orient avant de réussir à s’imposer comme
expert de la région au sein du Foreign Office (Barr 2012).
La carte elle-même existe en plusieurs
versions mais la plus connue, qui refait régulièrement surface dans les médias,
est un tirage de la carte de « Turquie orientale en Asie, Syrie et
Mésopotamie » publiée en 1910 par la Royal Geographical Society et
portant des surcharges réalisées à la main (document 1). Un ensemble de
caractéristiques ont contribué à sa célébrité comme illustration d’un rapport
impérial et colonial au territoire. Sa petite échelle et l’absence de
représentation des frontières et limites administratives sur le fond de carte
(puisqu’il s’agit d’une carte physique) peuvent donner l’impression d’un
territoire vide, ouvert aux ambitions. À cette échelle, les traits épais
ajoutés à la main correspondent à plusieurs dizaines de kilomètres dans la
réalité. Le choix du rouge vif et du bleu, pour représenter les
« prises » des puissances, reprennent aussi les codes des atlas
coloniaux en circulation à l’époque, donnant à cette carte une valeur presque
performative. Enfin, le fait que l’accord soit scellé sur une carte britannique
rédigée en anglais témoigne d’un rapport de force cartographique : si la
France a multiplié les efforts pour cartographier la région au milieu du siècle
précédent, la Grande-Bretagne a considérablement amélioré sa connaissance dans
les deux décennies qui précèdent la guerre (Foliard, 2017).
« La création d’un « Hot
Spot » en Tunisie et la labellisation de pays « sûrs » mises en œuvre par les
pays européens, ou ceux de l’Union européenne, ne sont qu’un indicateur des
impacts négatifs et dévastateurs des politiques occidentales dans sa proche périphérie
au cours des treize dernières années. En agissant à la remorque des États-Unis,les
Européens ont créé les conditions de leur propre submersion. Car en effet, s’il
n’y avait pas eu ingérences destructrices dans la proche périphérie de
l’Europe, les « Hot spots » n’auraient jamais été nécessaires.
Ce tragique aboutissement
s’explique par une suite de fautes stratégiques commises par les occidentaux en
dépit du bon sens, qui ont produit un effet boomerang auquel ne croyait pas les
auteurs des ingénieries dévastatrices. Cet aboutissent augure d’un épisode
encore plus dangereux pour l’Europe du Sud.
Immigrations massives déjà à
l’œuvre, terrorismes, arrivée au pouvoir dans les pays de la périphérie des
islamistes proches des Frères musulmans notoirement anti- occidentaux… tous ces
évènements sont, au moins partiellement, les contrecoups de mauvaises
politiques occidentales, principalement américaines, dans la proche périphérie
de l’Europe, spécialement sur son flanc sud et sur sa frontière orientale – au Moyen-Orient,
du Liban au le croissant fertile, jusqu’à la frontière de l’Iran.
Tout au long d’une dorsale qui
va du Golfe arabo-persique jusqu’à la Mauritanie, on assiste à une suite de
déflagrations dues à des ingérences souvent volontaires, mal calculées, et mal
maitrisées. Certaines répondaient à une stratégie d’homogénéisation d’espaces
que les « grands » stratèges occidentaux ne connaissaient même pas, ou à peine à
travers de simples lectures de vulgarisation. Ce fut le cas au lendemain des
évènements de 2010-2011, lorsque, sous influence des Frères musulmans, les
États-Unis entreprirent de créer une zonz contrôlée par la confrérie de
l’Égypte à la Tunisie, supposé faire jonction symboliquement avec la Turquie de
l’AKP.
A l’arrière de ce corridor qui
n’a jamais pu se concrétiser, on observe un espace se caractérisant par des
guerres, de destructions d’États, l’affaiblissement de sociétés et de remparts
politiques annonçant une possible submersion de l’Europe du Sud à brève échéance.
Des fautes stratégiques certes,
mais aussi certains agissements calculés ont produit ces effets dévastateurs et
ont conduit à affaiblir durablement des alliés et à faire disparaitre d’anciens
supplétifs et vassaux.
Pendant que les regards sont
dirigés vers l’Ukraine et le Moyen-Orient, une montée des troubles subsahariens
est en train d’avaler l’Afrique du Nord et le Maghreb, en particulier deux pays
situés à quelques encablures de l’Europe : la Libye et la Tunisie. Les ingérences
calculées, entre 2010 et 2024, sont l’action la plus immorale de l’histoire diplomatique
et militaire de ces vingt-cinq dernières années. Elles sont à la source d’un dangereux
processus qui va impacter l’Europe du Sud. »