L’auteur
« Docteur en histoire, ancien
membre de l’École française de Rome et diplômé de l’Institut d’Études
Politiques de Paris. Maître de conférences à l’Université Paris I
Panthéon-Sorbonne en histoire médiévale, il est également membre de l’UMR 8167,
Orient et Méditerranée. Ses recherches portent en particulier sur
l’histoire de la papauté et ses relations avec les mondes orientaux et
asiatiques. Il est notamment l’auteur d’une Histoire de la papauté en
Occident publiée dans la collection Folio Histoire »
Présentation par Diploweb des
deux parties de l’article :
« Thomas
Tanase développe de façon très docmentée une analyse des dix années du
pontificat de François, pour comprendre comment celles-ci, au-delà des qualités
personnelles du pape argentin, ont débouché sur un échec stratégique majeur,
aggravant l’impasse du monde catholique.
Cette
étude commence par observer dans une première partie comment le Vatican du pape
François reste inséré dans les réseaux de la mondialisation, luttant à l’Ouest
contre les « populismes », c’est-à-dire contre un ensemble de
mouvements très divers mais nourris d’un discours anti-élites et anti-système,
qui, depuis le Brexit et l’élection de Donald Trump en 2016, menacent de
remettre en cause les règles du système international telles qu’elles se sont
développées depuis les années 1990. T. Tanase montrera ensuite dans une seconde
partie comment, pour compenser, la papauté se tourne vers des pôles
extra-occidentaux d’équilibre, et notamment vers l’Eurasie de la Russie de
Vladimir Poutine et de la Chine de Xi Jinping, politique mise en difficulté par
la relance de la guerre russe en Ukraine depuis le 24 février 2022. »
LE PAPE
François, dix ans après son élection au trône pontifical en 2013, reste une figure populaire. Son avènement
a suscité beaucoup d’espoir, et a donné l’impression d’un vent de renouveau,
avec l’arrivée pour la première fois au sommet de l’Église catholique d’un
pasteur venu des grandes métropoles du Sud – c’est-à-dire non seulement un pape
venu d’un autre horizon que celui de l’Occident, avec son histoire et ses habitus
mentaux et sociaux, mais aussi un pape habitué à côtoyer dans son quotidien
toutes les religions et les communautés du monde. Cependant, les choses ne se
sont guère améliorées pour l’institution pontificale depuis une dizaine
d’années. Populaire en dehors, le pape François a de nombreux adversaires au
sein du monde catholique. Il est souvent critiqué pour ses prises de position,
tandis que la crise du catholicisme s’est aggravée. Surtout, à l’heure où
l’affirmation de la Chine et le retour de la Russie ont finalement débouché sur
un véritable conflit qui remet en cause les règles de la globalisation posées
dans les années 1990, conflit dont la première grande bataille se joue
actuellement en Ukraine, la diplomatie pontificale semble ne plus savoir quoi
faire.
Pourtant,
on ne peut pas reprocher au pape François de ne pas avoir vu venir les
choses : le pontife parlait déjà en août 2014 d’une troisième guerre
mondiale « a pezzi », par morceaux, expression reprise
solennellement lors des commémorations pontificales du centenaire de la
Première Guerre mondiale [1]. Elle a été utilisée à de nombreuse reprises par
le pape François, et notamment lors de la relance de l’invasion russe de
l’Ukraine en 2022, même s’il a fini par se demander s’il ne faudrait pas
« à présent parler de guerre totale » [2]. Il n’en reste pas moins que le pape François
s’est retrouvé complètement débordé par l’invasion de l’Ukraine par la Russie
de 2022 et l’accélération des événements qu’elle marque. Toute la diplomatie
qu’il a mise en place depuis dix ans pour prévenir cette situation a été
entièrement prise à contre-pied. Plus encore, le pape François se retrouve
piégé par une contradiction fondamentale : celle entre le centre
institutionnel, historique de l’Église catholique, qui reste situé dans un
Occident de moins en moins chrétien, recompacté, au moins pour le moment, par
la guerre en Ukraine, et la réalité d’un cœur du monde catholique qui bat de
plus en plus du côté des pays du Sud et dont François est si bien le représentant.
Or l’Amérique latine, l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Inde ou la Chine se sentent
peu impliqués émotionnellement dans le conflit ukrainien, alors qu’ils se
rappellent encore très bien, sans même remonter jusqu’au colonialisme, le bilan
des coups d’État, des changements de régime ou des guerres
« humanitaires » promues par l’Occident. Plus encore, nombre de ces
pays semblent voir dans les événements actuels la possibilité de secouer
l’ordre de la globalisation atlantique telle qu’elle a été imposée depuis les
années 1990, et qu’ils n’ont souvent accepté que de manière contrainte et
forcée. Une réalité que les pays occidentaux se sont efforcés de ne pas voir,
mais dont le pape argentin avait fait un axe majeur de sa géopolitique jusqu’à
l’invasion russe de 2022.
L’article
suivant fera donc une analyse des dix années du pontificat de François, pour
comprendre comment celles-ci, au-delà des qualités personnelles du pape
argentin, ont débouché sur un échec stratégique majeur, aggravant l’impasse du
monde catholique. Cependant, il s’agit ici d’aller au-delà des analyses
habituelles se contentant de suivre le cours des événements et d’appliquer en
permanence à l’Église une grille de lecture reposant sur l’opposition entre
« progressistes » et « conservateurs », qui n’est pas
fausse mais qui reste à la surface des choses. Faute de s’articuler avec une
réflexion sur la diversité géographique, culturelle du monde catholique, elle
finit par ressembler souvent à une analyse opposant les « gentils »
et les « méchants », pour reprendre le langage du pape François.
Cette étude commencera donc par regarder dans une première partie comment le Vatican
du pape François reste inséré dans les réseaux de la mondialisation, luttant à
l’Ouest contre les « populismes », c’est-à-dire contre un ensemble de
mouvements très divers mais nourris d’un discours anti-élites et anti-système,
qui, depuis le Brexit et l’élection de Donald Trump en 2016, menacent de
remettre en cause les règles du système international telles qu’elles se sont
développées depuis les années 1990. Cette étudemontrera ensuite dans une
deuxième partie comment, pour compenser, la papauté se tourne vers des pôles
extra-occidentaux d’équilibre, et notamment vers l’Eurasie de la Russie de
Vladimir Poutine et de la Chine de Xi Jinping, politique mise en difficulté par
l’actuelle guerre en Ukraine.
L’étude
de la géopolitique de l’Église du pape François se devra de la sorte
d’illustrer comment les difficultés actuelles du catholicisme s’articulent avec
les problématiques engendrées par la crise des pays occidentaux et la
transformation de l’ensemble du système mondial. Le pape François mène en effet
cette politique d’équilibriste parce qu’il doit lui aussi faire face à des
repères qui se brouillent avec l’ouverture d’un nouveau cycle historique,
lequel verra probablement à terme l’émergence d’un système international très
différent de celui d’un monde dominé par la seule globalisation anglo-saxonne.
Or ce nouveau cycle risque d’entrainer par la force des choses au moins en
partie un changement de vision du monde, d’organisation des sociétés, un
bouleversement porté par les nouvelles puissances en train d’émerger – un mouvement
auquel l’Église catholique, en raison de son caractère mondialisé, est très
sensible. En ce sens, le pape François rencontre vraiment une époque, qu’il
incarne aussi à travers ses tâtonnements et ses hésitations, annonciatrices des
nouvelles recompositions à venir. »
1-Première partie Le pape
François face à l’Occident 16/09/2023
https://www.diploweb.com/La-geopolitique-du-pape-Francois-est-elle-un-defi-a-l-ordre-atlantique-Premiere-partie-Le-pape.html
2-Seconde
partie. Le pape François, l’Orient, l’Eurasie et la Chine 15/10/2023
https://www.diploweb.com/La-geopolitique-du-pape-Francois-est-elle-un-defi-a-l-ordre-atlantique-Seconde-partie-Le-pape.html
Jean Vinatier
Seriatim 2023