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vendredi 31 mai 2024

Les lumières et l’esclavage : Cugoano, Condorcet et les débats sur l’abolition à la veille de la Révolution Jennifer Pitts N°5793 18e année

Pour l’anecdote, aux archives diplomatiques, j’ai eu, entre les mains, une lettre de 1786 de William Pitt , Premier ministre, adressée à Vergennes lui proposant de travailler de concert à l’abolition de la traite.

 « Thoughts and Sentiments on the Evil of Slavery (1787) de Quobna Ottobah Cugoano, l’un des traités antiesclavagistes les plus radicaux publiés au XVIIIe siècle et le premier publié par un auteur noir dans le monde occidental, est apparu dans une traduction française anonyme l’année suivante. Dans le cadre de recherches entreprises avec mon collègue Michael Suarez, S. J., de l’université de Virginie, nous présentons des arguments tendant à démontrer que la traduction pourrait être l’œuvre de Nicolas de Caritat, le marquis de Condorcet, et nous examinons les implications, pour notre compréhension de la pensée de Condorcet et du mouvement antiesclavagiste français, de cet effort visant à mettre rapidement à la disposition du public français le remarquable traité politique, philosophique et religieux de Cugoano. L’histoire complète des activités abolitionnistes de Condorcet reste à écrire, et son engagement probable avec l’esprit et les écrits de Cugoano devrait figurer dans cette histoire. » 

Jean Vinatier 

Seriatim2024

mercredi 22 mai 2024

Déconstruire un récit impérial : le mythe Sykes-Picot par Louis Le Douarin N°5788 18e année

 

« La carte dite de Sykes-Picot (1916) est souvent présentée comme l’illustration la plus flagrante de l’impérialisme européen au Moyen-Orient et de la manière dont les frontières y ont été tracées arbitrairement. En replaçant cette carte dans son contexte historique, l’historiographie récente nuance cette idée. Exagérer son importance revient à occulter la longue histoire des frontières et tend à faire oublier que ce mythe est lui-même en partie hérité des discours impériaux.

La carte dite des « accords Sykes-Picot » est généralement associée à la dénonciation de la responsabilité européenne dans les conflits territoriaux que connaît le Moyen-Orient depuis les cent dernières années. Avec ses lignes droites, tracées sur une carte à petite échelle, elle est devenue un lieu commun illustrant la relation supposée intime entre impérialisme, colonialisme et cartographie. La violence de la domination coloniale s’inscrit indéniablement dans la manière dont les Européens ont imposé des frontières et régimes frontaliers sur des sociétés dominées. Le renouvellement de l’historiographie sur l’histoire impériale et la production des frontières nous autorise en revanche à interroger les limites des critiques concentrées autour de « Sykes-Picot ». Tout en voulant porter un message anticolonial, il contribue en effet à perpétuer des imaginaires et des présupposés forgés par les Européens à l’époque du partage, ce qui participe encore à brouiller les lignes.

Une carte et un esprit impériaux

En 1919, le démantèlement de l’Empire ottoman à la suite de la Première guerre mondiale donne naissance à de nouveaux États, dont une partie passe sous l’autorité de la France et de la Grande-Bretagne, sous le régime du mandat délivré par la Société des nations. Aujourd’hui, à l’heure où les anciens territoires de Palestine, d’Irak, de Syrie, du Liban mandataires, mais également de la Turquie, sont tous plus ou moins directement touchés par des conflits à la fois internes et internationalisés, où s’opposent différentes représentations sur la nature même, les contours, et l’avenir des États, des territoires et des nations, le partage qui prend forme en 1916-1920 est sans cesse convoqué et dénoncé comme péché originel. Lors des conflits qui suivent l’intervention américaine en Irak en 2003, et surtout depuis l’enlisement du conflit syrien, de nombreux commentateurs se sont interrogés sur la viabilité de ces territoires, exhumant la carte des accords Sykes-Picot comme un rappel graphique de la responsabilité européenne dans cette création.

Pour comprendre les limites de cette association entre la carte et cette critique, il faut d’abord la remettre dans son contexte. Depuis le milieu du XIXe siècle, voire dès 1830, différents acteurs européens ont cherché à accroître leur influence économique, culturelle et politique dans les territoires de l’Empire ottoman. Cette influence, articulée à des velléités nationales, voient Istanbul perdre pied dans les Balkans, le Caucase, à Chypre et au Maghreb, où les États européens s’imposent. Le conflit mondial, dans lequel les Ottomans sont alliés aux empires centraux, laisse ainsi entrevoir la possibilité d’un démembrement du reste de l’empire en cas de victoire de la Triple-Entente. C’est dans ce cadre, et parce que Londres organise activement la révolte de tribus arabes contre le pouvoir ottoman, que la France et le Royaume-Uni entament des discussions sur le futur de la région. Ces négociations aboutissent au célèbre accord signé en mai 1916. Les véritables signataires sont Edward Grey, secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères et Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres. Il s’appuie sur les négociations de François Georges-Picot, ancien consul général de France à Beyrouth, et de Mark Sykes, jeune officier ayant parcouru l’Orient avant de réussir à s’imposer comme expert de la région au sein du Foreign Office (Barr 2012).

La carte elle-même existe en plusieurs versions mais la plus connue, qui refait régulièrement surface dans les médias, est un tirage de la carte de « Turquie orientale en Asie, Syrie et Mésopotamie » publiée en 1910 par la Royal Geographical Society et portant des surcharges réalisées à la main (document 1). Un ensemble de caractéristiques ont contribué à sa célébrité comme illustration d’un rapport impérial et colonial au territoire. Sa petite échelle et l’absence de représentation des frontières et limites administratives sur le fond de carte (puisqu’il s’agit d’une carte physique) peuvent donner l’impression d’un territoire vide, ouvert aux ambitions. À cette échelle, les traits épais ajoutés à la main correspondent à plusieurs dizaines de kilomètres dans la réalité. Le choix du rouge vif et du bleu, pour représenter les « prises » des puissances, reprennent aussi les codes des atlas coloniaux en circulation à l’époque, donnant à cette carte une valeur presque performative. Enfin, le fait que l’accord soit scellé sur une carte britannique rédigée en anglais témoigne d’un rapport de force cartographique : si la France a multiplié les efforts pour cartographier la région au milieu du siècle précédent, la Grande-Bretagne a considérablement amélioré sa connaissance dans les deux décennies qui précèdent la guerre (Foliard, 2017).

Un accord mais pas de frontières »

La suite ci-dessous :

https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/a-la-une/carte-a-la-une/sykes-picot

 

Jean Vinatier

Seriatim2024

dimanche 31 mars 2024

Ravenne. Capitale de l’Empire, creuset de l’Europe par Judith Herrin N°5763 18e année

 « Critique de l’ouvrage pour La vie des idées par Bertrand Lançon auteur, notamment de La chute de l’Empire romain, une histoire sans fin (Perrin, 2017:

 Passerelle entre l’Empire romain tardif et le haut Moyen Âge, charnière entre l’Orient romain et les royaumes de l’Ouest, Ravenne a été davantage qu’une capitale : une entité politique au croisement de plusieurs mondes. 

C’est une heureuse initiative qu’ont eue les éditions Passés composés de publier une traduction du livre que Judith Herrin a consacré à Ravenne entre le IVe et le IXe siècle, paru chez Penguin Press en 2020. Il s’agit d’une belle édition, agréablement traduite, superbement illustrée de planches en couleur, avec notes et index. La bibliographie sélective de trois pages apparaît comme sa seule faiblesse, car les sources sont parfois incomplètement référencées. 

Cette somme de plus de 500 pages vient combler en France une lacune éditoriale devenue criante pour quiconque s’intéresse à l’Antiquité tardive et au haut Moyen Âge, période où les historiens placent la genèse de l’Europe. Ravenne y tient une place éminente et originale, qui méritait une telle monographie, sous le signe de la longue durée (pas moins de cinq siècles). 

Un mélange original 

Mettons d’emblée à la corbeille le bandeau « à l’estomac » choisi par l’éditeur, « Quand l’Occident naît des ruines de l’Empire romain » : il est suranné dans les erreurs qu’il véhicule. L’Occident existait déjà auparavant et l’Empire romain n’a pas pris fin dans les ruines. Ravenne est une passerelle entre l’Empire romain tardif et le haut Moyen Âge. Son mélange original entre Italie ostrogothique, prolongation byzantine, intervention lombarde et tutelle carolingienne, dessine un creuset européen pluriséculaire. 

De ce point de vue, l’auteure combine avec talent les deux polarités historiographiques qui tentent souvent les historiens anglo-saxons : la Ravenne de l’Antiquité tardive était-elle un sarcophage de la romanité ou le creuset d’un nouveau monde ? Une bipolarisation simpliste n’est pas de mise, car les deux termes ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. C’est en tant que foyer culturel romano-byzantin rémanent qu’elle a nourri les empreintes ostrogothiques, lombardes et franques. Comme Rome avait préalablement digéré l’héritage culturel hellénique. 

Le plan adopté par Judith Herrin, byzantiniste britannique émérite, est chronologique. Il dessine de ce fait une ligne claire, classique, qui apparente parfois son livre à un manuel. Le mérite en est que Ravenne est étudiée et racontée dans ses contextes successifs. Elle n’est pas qu’une ville, qui plus est capitale, mais une entité politique au croisement de plusieurs mondes. La perpétuation de son lien avec Constantinople en a fait un reliquat romano-byzantin dans l’Occident des royaumes romano-barbares. En témoigne la richesse des vestiges monumentaux que conserve la ville aujourd’hui. 

L’âge d’or de Théodoric » 

La suite ci-dessous :

https://laviedesidees.fr/Judith-Herrin-Ravenne

 

2021 : Judith Herrin, « Ravenne et Constantinople aux VIe-VIIIe siècles : influences et détracteurs grecs » 

« Dans cette conférence illustrée (donnée aux membres et sympathisants de la Ligue le 30 mars 2021), le professeur Judith Herrin aborde le statut de Ravenne comme avant-poste de l'empire en Occident ; son importance pour les liens diplomatiques, militaires et culturels avec Constantinople et la culture grecque ; et la preuve de la connaissance et de l'appréciation du grec du début du Moyen Âge au sein de la ville. Elle nous fait découvrir quelques-uns des principaux monuments et vestiges de la ville du VIe au VIIIe siècle.» 

Jean Vinatier 

Seriatim2024

vendredi 29 mars 2024

Réflexions sur les passions de Thomas de Quincey par Gérard Pommier N°5762 18e année

 Thomas de Quincey (1785-1859) célèbre écrivain et journaliste anglais pour Confessions d’un mangeur d’opium (1822) traduit par Alfred de Musset et aussi par Charles Baudelaire , De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts (1827) 

Gérard Pommier est psychiatre de l’école lacanienne , décédé en 2023.

La conférence est de 2022 

Jean Vinatier 

Seriatim2024

vendredi 8 mars 2024

L’Ukraine la fuite en avant par Jacques Baud N°5749 18e année

 « Pourquoi l’Ukraine est en train de perdre la guerre contre la Russie ? Comment les deux camps pensent et mènent leurs opérations ? Quelles ont été les erreurs de part et d’autre ? Comment l’Occident a contribué à la défaite ukrainienne ?... 

Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, Jacques Baud s’appuie sur des informations officielles, des documents américains, occidentaux et russes. Il explique la manière dont la Russie comprend et conduit la guerre. Il montre combien l’incapacité des Occidentaux à comprendre cette réalité et leur détermination à affaiblir la Russie s’est retournée contre l’Ukraine. Après les best-sellers Poutine, le maître du jeu ?, Opération Z et Ukraine entre guerre et paix dont le travail d’analyse a été salué dans le monde entier et dont les ouvrages ont été traduits dans plusieurs pays, l’auteur revient sur la guerre en Ukraine. Il expose la manière dont la Russie l’a menée et comment l’image qu’en ont donné les Occidentaux a conduit l’Ukraine vers l’échec. » 

Jean Vinatier 

Seriatim2024

mardi 27 février 2024

Philippe VI: “se retrouver Roi” par Christelle Balouzat-Loubet N°5744 18e année

 Pour La Vie des idées critique par Damien Larrouqé :

« Rien ne prédisposait Philippe de Valois à ceindre la Couronne de France. Après son intronisation en 1328, il lui faut asseoir sa légitimité dans un contexte adverse, celui de la guerre de Cent Ans naissante.

Il est des rois célèbres et d’autres que l’on connaît moins. Philippe VI compte parmi les seconds. Son règne de vingt-deux ans (1328-1350) a été synonyme d’infortunes voire de malheurs pour le royaume de France. Il ouvre la guerre de Cent Ans et s’achève alors que fait rage la Peste noire (1347-1353). Contesté dans sa légitimité par ses rivaux qui estimaient avoir des droits directs et naturels sur la Couronne – en particulier Edouard III d’Angleterre, mais aussi Charles II de Navarre, il sut consolider son autorité afin d’assurer la continuité sur le trône de la dynastie des Valois, dont il fut le premier représentant.

Depuis les recherches fondatrices menées par l’archiviste Jules Viard (1862-1939) et le chartiste Raymond Cazelles (1917-1985), peu de travaux lui avaient été consacrés. C’est tout le mérite de Christelle Balouzat-Loubet que de raviver cette figure médiévale, non pas oubliée des historiens, mais « noyée » dans la très riche historiographie sur la guerre de Cent Ans

. La médiéviste s’est replongée dans les chroniques de l’époque, notamment les productions des moines de Saint-Denis ou le célèbre grand œuvre de Jean Froissart (1337-1410). Pour esquiver les biais de ces récits de commande et en combler au mieux les omissions, l’historienne a également consulté des documents d’archives, tels que les registres comptables ou les actes de chancellerie qui permettent d’éclairer certains aspects régaliens ou administratifs du règne.

Sous la plume de Christelle Balouzat-Loubet, Philippe VI se découvre comme un monarque moins pusillanime que ne l’ont laissé entendre les chroniques lacunaires des mémorialistes et, surtout, plus résilient face à l’adversité que ses contemporains ne l’en eurent cru capable. À une époque médiévale où les évènements étaient interprétés à la lueur des prophéties religieuses (Apocalypse ou Jugement dernier), force est de constater que ce roi dévot a su résister à toutes les catastrophes qu’il pensait envoyées du Ciel pour le mettre à l’épreuve. Malgré la litanie de désastres (notamment militaires) qui ont émaillé la moitié de son règne, il est parvenu à raffermir sa crédibilité écornée et à s’imposer, in fine, comme le souverain fondateur d’un nouveau lignage dynastique.

Un avènement inattendu

La suite ci-dessous:

https://laviedesidees.fr/Se-retrouver-roi

 

Jean Vinatier

Seriatim2024

lundi 1 mai 2023

L’antivaccinisme au XIXe siècle et au-delà par Yves-Marie Bercé N°5675 17e année

 Avril 2023 : Conférence d’Yves-Marie Bercé, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres

 « La diffusion d’un procédé préventif de la variole vers 1800 fut rapide et mondiale, car elle répondait à des situations cruelles et urgentes. En fait, le « vaccin » de Jenner était fondé sur des expériences récentes et brèves et ne s’accompagnait pas d’explications théoriques certaines. L’inefficacité accidentelle de quelques campagnes de vaccinations collectives provoquait des retours varioliques meurtriers qui scandalisaient les opinions locales. De surcroit, le choix hasardeux des enfants transmettant le vaccin entrainait la propagation d’autres infections. Les médecins qui se trouvaient responsables ou témoins de telles erreurs devenaient souvent des adversaires résolus de la vaccination. Contrairement à ce que les autorités dénonçaient, l’antivaccinisme résultait donc bien moins d’oppositions doctrinales (parfois bien réelles) que des accidents d’une pratique socio-médicale encore aveugle et mal maitrisée. » 

Jean Vinatier 

Seriatim 2023

mardi 28 mars 2023

Une « dissimulation profonde » : l’insondable duc de Marlborough par Clément Oury N°5661 17e année

 

Le Duc de Marlborough, John Churchill, le plus redoutable ennemi de Louis XIV, Paris, Perrin, 2022

Voir le film La favorite (2018): https://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=241255.html

« Conférence de Clément Oury avec Nathalie Genet-Rouffiac

Admiré ou détesté, John Churchill, duc de Marlborough (1650-1722), est l’une des personnalités les plus controversées de l’histoire britannique. Issu de la petite noblesse désargentée, il parvient aux plus hautes fonctions grâce à ses talents militaires et diplomatiques, mais aussi à son art consommé de l’intrigue. Louvoyant entre les partis et les allégeances dynastiques, complotant contre les différents souverains qui se succèdent sur le trône d’Angleterre, il joue un rôle majeur dans le succès de la Glorieuse Révolution (1688), puis fait subir à Louis XIV les pires défaites de son règne durant la guerre de Succession d'Espagne (1701-1714), avant d’être privé de ses charges pour malversation. Ses objectifs, ses convictions, et même certains de ses agissements sont encore sujets à débat. Les sources, pourtant, ne manquent pas, Marlborough ayant été au centre de l’attention de tous les observateurs européens. Mais même dans sa correspondance, l’homme ne se laisse pas aisément dévoiler. Écrire sa biographie, c’est donc tenter de faire parler des archives aussi abondantes que contradictoires, partiales et souvent lacunaires. Comment peuvent-elles nous aider à comprendre les succès et à éclairer les zones d’ombre d’un homme qui a toujours cultivé, selon ses contemporains, une « dissimulation profonde » ? » 

Jean Vinatier Seriatim 2023