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jeudi 25 septembre 2008

Emmanuel Todd : « L’Amérique, elle, ne peut plus se passer du monde¹ » N°294 - 2eme année

Quelques extraits tirés de la postface d’Après l’empire, l’ouvrage de l’historien et démographe Emmanuel Todd paru en 2004, peuvent être instructifs à relire :

« L’Amérique, elle, ne peut plus se passer du monde. Son déficit commercial a encore augmenté depuis la publication d’Après l’empire [en 2002]. Elle est désormais structurellement déficitaire dans les échanges de biens de technologie avancée. Sa dépendance aux flux financiers venus de l’exétieur s’est encore aggravée. C’est bien pour maintenir sa centralité financière que l’Amérique se bat, mettant en scène son activité guerrière symbolique au cœur de l’Eurasie, tentant ainsi d’oublier et de faire oublier sa faiblesse industrielle, ses besoins d’argent frais, son caractère prédateur. Bien loin d’avoir renforcé le leadership américain sur le monde, la marche à la guerre a au contraire produit, contre toutes les attentes de l’administration de Washington, un e rapide dégradation du statut international des Etats-Unis.
Elle a d’abord aggravé la crise d’une économie mondiale mal gérée par sa puissance régulatrice. L’économie américaine elle-même est de plus en plus perçue comme un objet mystérieux : on ne sait plus lesquelles de ses entreprises sont totalement réelles. Comment la « productivité » mirifique de cette économie aboutit-elle à des importations sans cesse croissantes, signe caractéristique d’improductivité ? On ne sait plus comment tout cela fonctionne ou fait semblant de fonctionner. L’inquiétude des milieux dirigeants américains est palpable. Le niveau du dollar est suivi avec anxiété, jour après jour, par la presse [….] Les déficits internes et externes des Etats-Unis explosent : les dirigeants du monde entier se demandent de plus en plus si la puissance régulatrice centrale de l’économie mondiale n’est pas, tout simplement, en train de sortir des règles de la rationalité capitaliste. L’aventurisme n’est pas que militaire, il est aussi financier. Et l’on peut prédire que dans les années ou les mois qui viennent, les institutions et les groupes d’Europe et d’Asie qui ont investi aux Etats-Unis vont y perdre beaucoup d’argent, la chute de la Bourse n’étant que la première étape de la volatilisation des avoirs étrangers aux Etats-Unis. Le dollar baisse, avec quelques à-coups, mais aucun modèle économique ne permet de dire jusqu’où il va baisser, parce que son statut de monnaie de réserve devient incertain et parce que sa valeur intrinsèque est très faible, peu de bien réels étant à acheter aux Etats-Unis.
L’échec principal des Etats-Unis est cependant, au stade actuel, idéologique et diplomatique.
[…]
Une deuxième prédiction avancée dans Après l’empire est désormais vérifiée, le rapprochement entre l’Europe et la Russie, rendue nécessaire par le comportement militariste inquiétant des Etats-Unis.
[…]
La Russie a retrouvé son équilibre, elle est très affaiblie et a cessé d’être impérialiste. Son intérêt est un partenariat stratégique avec l’Europe sur une base égalitaire. Les anciennes « démocraties populaires » comprendront vite que les Etats-Unis ne peuvent rien pour elles stratégiquement, étant en déficit de production et incapables de les protéger autrement que par les mots.² La vraie sécurité ne peut passer pour elles que par une adhésion pleine et entière à l’Europe, et par une participation active à la politique de défense européenne commune.
[….]
Chaque fois qu’un allié a fait défection [comme la Turquie en 2003], durant la crise diplomatique, le gouvernement de Washington n’a pu réagir, exercer un pouvoir de contrainte ou une capacité de rétorsion, pour une raison très simple : l’Amérique n’a plus les moyens économiques et financiers de sa politique extérieure. L’argent réel, accumulé par des exédents commerciaux, se trouve en Europe et en Asie, l’Amérique n’étant plus, fiancièrement parlant, qu’un mendiant planètaire. Toute menace d’embargo de la part des Etats-Unis, toute menace d’interruption des flux financiers, certes catastrophique pour l’économie mondiale, frapperait néanmoins d’abord les Etats-Unis, eux-mêmes si dépendants du monde pour leurs approvisionnements de toutes sortes. C’est pour cela que le sytème diplomatique américain se désagrège, par étapes, sans que les Etats-Unis puissent avoir d’autre réaction qu’une augmentation de leur activité belliqueuse contre des puissances faibles. La vraie puissance est économique, et cette puissance-là, l’Amérique ne l’a plus.
[…]
Par leur comportement menaçant, ils ont accéléré l’intégration de l’Europe, et rendu irréversible le rapprochement entre l’Europe et la Russie. George Bush et les néo-conservateurs passeront donc dans l’histoire comme les grands fossoyeurs de l’empire américain.

Emmanuel Todd »




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Source :
1-In Posface, Emmanuel Todd, Après l’empire, Essai sur la décomposition du système américain, 2004, Paris, Gallimard, pp.286-287, 288, 289, 290, 291, 293

Note :

2-lors de la crise géorgienne, les pays de l’Est et Baltiques s’interrogèrent sur leur sécurité et notamment sur la formulation de l’article V de l’OTAN que d’aucuns trouvent peu contraignant:
« Les parties conviennent qu'une attaque armée contre l'une ou plusieurs d'entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d'elles, dans l'exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l'article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d'accord avec les autres parties, telle action qu'elle jugera nécessaire, y compris l'emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l'Atlantique Nord.»

Le secrétaire américain Robert Gates ne se montre guère rassurant dans ses réponses parues dans le New York Times du 19 septembre :
http://www.nytimes.com/2008/09/19/world/europe/19russia.html?_r=1&oref=slogin

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