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mercredi 17 septembre 2008

Giuseppe Ferrari : La Chine et l’Europe (1867) N°288 - 2eme année

Giuseppe Ferrari (1811-1876) occupe une place à part dans le XIXe siècle. Né à Milan, il y fit ses études puis il vint en France où il obtiendra son doctorat de philosophie en 1840. Enseignant, il sera rapidement suspect pour ses idées « communistes » (longue amitié avec Proudhon). Edgar Quinet le proposera, en vain, comme professeur suppléant au Collège de France en 1847. De déconvenue en déconvenue, il renoncera au monde académique et réglera ses comptes par un pamphlet, Les philosophes salariés (1849). Retourné en Italie (1867), il deviendra député puis sénateur (juste avant de décéder à Rome) tout en étant un professeur d’université influent et écouté.
Pourtant, l’auteur de
l’Histoire des révolutions d’Italie (1858) de l’Histoire de la raison d’Etat (1860) et de La Chine et l’Europe (1867), reste assez méconnu, même à notre époque. Son « biographe », l’historien Robert Bonnaud, condisciple de Pierre Vidal-Naquet, rappelle que Ferrari a été le premier à avoir tenté de rendre compte des tournants historiques mondiaux ou des cycles. Giambattista Vico, historien napolitain (1668-1744) redécouvert par Michelet puis par la princesse Belgiojoso, l’inspira, assurément, sur ce point.
En tant que théoricien de l’histoire et historien des idées, Ferrari est un novateur dans
La Chine et l’Europe, il parle de l’Orient et de l’Occident en dominant leurs deux histoires.
Le moment était propice. La période (1850-1879) ouvrait un boulevard aux orientalistes, aux sinologues, aux historiens en régle générale. L’Europe, si elle ne découvrait pas au sens propre l’Asie (idem pour l’Afrique), ne se contentait plus comme aux siècles précédents de récits merveilleux, de simples narrations ; elle demandait des faits et des exposés. Plusieurs courants se font jour, les uns apologistes de l’Occident sur l’Asie, les autres concèdant une histoire parallèle jusqu’au XVIe siècle, date du décrochage. On en devine la raison : c’est l’Europe qui découvre le monde, elle apporte la modernité, les savoirs, les techniques au « rest of the world ».
Le regain pour l’Asie se fait sur fond de guerres contre la Chine celles dites de l’opium ( voir les traités inégaux) puis par le début des concessions et le sac du Palais d’été par l’armée anglo-française (1860). L’ouvrage de Ferrari,
La Chine et l’Europe, ne pouvait surprendre: il est immédiatement réédité.
D’une manière générale l’université française ignora ou bouda son oeuvre : on lui reprochait sa double nationalité, sa double qualité de philosophe et d’historien. Si étrangement Paul Claudel le snobe, Fernand Braudel ne néglige pas les idées suggérées. Le monde des lettres (Baudelaire, Barbey d’Aurevilly plus tard, Paul Bourget) l’honorera davantage.
Ferrari fut très audacieux de tenter une histoire parallèle sino-européenne ; c’était là sa modernité, son avant-gardisme. Son ouvrage est utile, aujourd’hui, alors qu’on se targue de globalisation tout en méconnaissant l’histoire. Robert Bonnaud dans son ouvrage
, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ? se fait l’avocat critique et pertinent de Ferrari et, ensemble, nous invite à la réflexion.
Ci-dessous des extraits du dernier chapitre du livre de Ferrari
.


La période actuelle en Chine et en Europe

« L’extrême Orient et l’Occident perdent aux mêmes jours la tranquillité des anciens temps, -l’un grâce à une révolution religieuse, -l’autre grâce à une révolution philosophique, - dont le résultat dans les deux régions est de doubler également la population et l’instruction publique. – Sagesse économique, militaire et politique des Chinois. –Ils parlent, ils pensent comme nous. – Pourquoi, après nous avoir devancés, sont-ils en retard ? – Si ce retard est un danger pour eux. – On peut dire qu’ils se trouvent comme nous entre les deux feux de l’Amérique et de la Russie.
[…]
En revenant pour la dernière fois à l’Europe, nous voyons avec surprise que, de 1789 au moment actuel, nous avons encore marché comme la Chine. Comme la Chine, nous avons perdu la paix du vieux temps vers 1790 ; comme en Chine tout a changé chez nous, les lois, les mœurs, les idées. Le résultat arithmétique de ce changement a doublé la population chez nous comme dans le Céleste Empire. Si la Chine a multiplié les écoles, les nôtres se multiplient à leur tour, et si nos révolutionnaires sont incrédules, ennemis des superstitions et au besoin athées ou mystiques, cette différence n’est encore que l’ancienne différence entre les révolutionnaires de l’Occident, tous à la suite de Socrate, des stoïciens, tous hérétiques et incroyants relativement à la religion dominante du paganisme ou du christianisme, tandis que, dans l’extrême Orient, les insurrections sont constamment à la suite des Tao-ssé, des bonzes, des lamas, des messies, qui protestent contre la raison régnante de la philosophie impériale.
Nul doute que nos bourgeois n’aiment par-dessus tout l’Europe comme au temps de Louis XIV ; mais ceux de Pékin préférent la Chine comme aux temps de Khang-hi. Que peuvent-ils envier à Paris ? La liberté des cultes ? Ils l’ont proclamée quand nous fondions la papauté. Les grandes révolutions ? Ils ont les Taï-ping qui prêchent la fraternité universelle. Nos économistes leur enseigneront-ils la liberté du commerce ? Ils la pratiquent depuis la plus haute antiquité. Fondons-nous des banques ? Ils ont les argentiers, les billets de circulation, le papier-monnaie portant intérêt. Vantez-vous les monts-de-piété, les hôpitaux, les hospices, les sociétés philanthropiques ? Vous ne faites que copier la Chine. Avons-nous des chemins de fer ? Le Chinois en parle et ses bateaux à vapeur naviguent sur le Kiang et sur le fleuve Jaune. Sommes-nous heureux de suivre les modes de Paris ? Il se fait habiller par les tailleurs de Sou-Tcheou. Avons-nous des jardins d’hiver comme l’Italie, où les merveilles des arts embellissent un printemps éternel ? Il se rend à Nankin, la ville de la musique, des poètes, des chanteurs, des astrologues, des devins, le paradis de la Chine.
[….]
Ainsi la Chine étale sur la longue liste de ses dynasties toutes les révolutions de l’Europe. Ses philosophes paraissent au temps de Pythagore, ses conquérants aux temps d’Alexandre et des Romains, ses rédempteurs aux jours de Jésus-Christ, ses barbares quand les Goths et les Vandales arrivent en Occident, ses empereurs-pontifes quand Grégoire le Grand fonde la papauté, ses docteurs à l’époque d’Abailard et de saint Thomas, son meilleur théâtre quand on lit La Divine Comédie, ses poètes agréables, sa renaissance et l’étude de son antiquité dans les périodes de Pétrarque, du Boccace, de nos latinistes, de nos hellénistes, enfin ses dernières révolutions politiques et religieuses portent les dates des traités de Westphalie [1648] et de la révolution française.
[….]
Les anticipations et les retards de la Chine sur l’Europe ne dépassent jamais l’intervalle de deux générations.
[…]
Les dangers actuels de l’Europe viennent de la Russie et de l’Amérique. Au point de vue du progrès, de la population, des ressources naturelles, de l’expansion assurée, il y a là un excédent de forces qui déplacera les entourages des nations, et déterminera des révolutions inattendues. Dès 1789, la France se trouve entre la double influence de la république et du Czar, et même aujourd’hui l’Angleterre redoute avant tout les Américains et les Russes. Ce sont aussi les ennemis que redoute la Chine, et si notre civilisation est condamnée à se frayer sa route entre ces deux extrêmes avec les explosions latines et les prodiges de la science, dans la prochaine période de 1875 à 2000 la Chine résoudra à son tour le même problème en quatre temps avec les lettrés de Pékin et les rebelles du Chen-si. Elle a si souvent passé des phases les plus sanguinaires aux plus pacifiques qu’elle pourra commenter les King avec nos sciences physiques avant que nous arrivions au règne des fonctionnaires philosophes. »


Jean Vinatier

©SERIATIM 2008

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Sources
:

Joseph Ferrari : La Chine et l’Europe et leurs traditions comparées, Paris, Didier, 1867
Robert Bonnaud, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ? –La Chine, l’Europe et Ferrari, Paris, Kimé, 1992

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