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jeudi 4 septembre 2008

Etats-Unis/Russie : demain empires ou nations ? N°279 - 2eme année

Les derniers événements intervenus dans le Caucase ne manquent pas d’interroger. Parmi celles et ceux qui proposent des regards plus décalés, quelques-uns posent directement, indirectement une question intéressante : demain la Russie et les Etats-Unis seront-ils encore des empires ou bien n’auront-ils que le rang de nation puissante ? Evidemment le problème se pose pour la Chine et d’une autre manière encore pour l’Union européenne puisque pour elle la question serait inverse : passera-t-elle des nations à l’empire ?
Dmitry Shlapentokh, professeur d’histoire à l’Indiana University South Bend, expose dans un article publié dans
Asiatimes¹ les raisons qui lui semblent conduire la Russie et les Etats-Unis vers un échec ; la première parce qu’en agissant brutalement en Géorgie elle rompait « la relation entre les Russes et les autres peuples de l’ancienne Union Soviétique » et que de cette façon elle détruisait « l’héritage du stalinisme » et signait la fin de l’Union soviétique-Eurasie. L’auteur pense que toutes les républiques de l’ex-URSS considèrent Moscou comme la capitale d’un Etat étranger. Les Etats-Unis, eux, ne pouvant pas militairement ouvrir un troisième front marqueraient le pas dans leurs capacités impériales. William Pfaff n’hésite pas à parler dans son dernier article d’autodestruction de l’OTAN² : cette force militaire incapable de soutenir son presque allié Géorgien sera-t-elle à la hauteur du prochain rapport de force qui s’annonce avec la Russie via l’Ukraine ( la Crimée et la région d’Odessa russophones)?A partir de là, quelle serait sa raison d’être ?
Ajoutons que les Américains contraints, par ailleurs, mais sans l’avouer jusqu’à présent, d’affronter une situation économique grave, ne disposent plus de la même capacité qu’au lendemain de la chute du Mur de Berlin et de la première guerre d’Irak (Koweït) en 1990-1991.
Au-delà des champs de réflexions qu’ouvrent ces deux auteurs, constatons que la Russie a devant elle des défis capitaux : sa faiblesse démographique, la modernisation industrielle et, naturellement, sa politique de voisinage sur l’ensemble de ses frontières de la Baltique à la mer de Chine. Les Russes gardent un nationalisme puissant que la religion orthodoxe entretient efficacement. Nous ne savons pas quelles orientations les dirigeants russes prendront : voudront-ils rétablir l’étendue géographique d’avant 1991 en réencorporant les républiques en comptant sur le levier des minorites russes ? Il sera intéressant, sur ce point, de voir comment ils procéderont avec l’Ossétie du sud : disparaîtra-t-elle dans l’Ossétie du Nord ou bien le Kremlin voudra-t-il fonder un état indépendant ossète ? Si ce geste pouvait rassurer les états voisins, n’ouvrirait-il pas une boîte de Pandore dans la Fédération de Russie ? Le pouvoir moscovite laisse planer les interrogations parce que lui-même est à un carrefour : ou il milite pour une nation russe revigorée, ou il essaie de réattirer vers lui d’autres peuples pour pérenniser l’idéal impérial ?
Les Etats-Unis se trouvent, semble-t-il, dans un choix différent : l’adhésion maintenue aux mythes universels (droits de l’Homme, démocratie planétaire, libre échange, libéralisme…) ou revenir à un idéal républicain « vertueux ». A la fin du XVIIIe siècle Thomas Jefferson et Alexander Hamilton* se disputaient, déjà avec virulence sur ces thèmes. Outre une faiblesse économique, se pose également, à terme, le cas des Américains hispanophones presque tous catholiques. Si les deux candidats ne se livrent pas à des joutes intellectuelles, les prochains présidents s’interrogeront, nécessairement, en paraphrasant Samuel Huntington :
« Who are we ? ». Dimension impériale ou renouveau national ou les deux : quels sens donner au messanisme sur une planète tourmentée ?
Si l’on va plus loin en quittant les seuls Russie et Etats-Unis, l’avenir est-il aux empires qui, par essence, brassent plusieurs nationalités ou bien aux hyper-nations ?
Le diplomate singapourien Kishore Mahbubani dans son dernier ouvrage écrit sur l’irrisistible croissance de l’Asie ³ et vient, également, nourrir le débat : le monde multipolaire supportera-t-il les empires, l’idée impériale ?
L’Union européenne, si elle récuse, ajourd’hui, tout modèle d’empire pour la définir, elle doit d’abord faire avec l’Etat-nation : à terme,le débat s’ouvrira-t-il ?
Nous entrons dans un monde neuf mais le chemin est long et la voie romaine n’a pas encore ses ingénieurs. Néanmoins, les écluses s’ouvrent ici et là…..


©Jean Vinatier 2008

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Sources :


A
1-“The failure of two empires” in
http://www.atimes.com/atimes/Central_Asia/JI05Ag01.html

2-“Nato’s self destruction” in:
http://www.williampfaff.com/modules/news/article.php?storyid=339

B
3-Kishore Mahbubani: The New Asian Hemisphere : The Irresistible Shift of Global Power to the East, Publics Affairs,New York 2008 et son site : http://www.mahbubani.net/book3.html

Jean-Pierre Lehmann: « Déclin de l’Occident et montée de l’Orient » in
http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=1116

http://www.cceia.org/resources/transcripts/0026.html

Note :

*Voir Le moment machiavélien, oeuvre magistrale de l’historien John Greville Agard Pocock, Coll. Léviathan, Paris, PUF, 1997

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