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dimanche 15 octobre 2023

Interdire ou dissuader ?Leibniz et le droit de guerre par Paul Rateau N°5712 17e année

 

« Paul Rateau est maître de conférences à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il est président de la Société d’études leibniziennes de langue française et vice-président de la Leibniz-Gesellschaft. Ses travaux de recherche portent principalement sur l’histoire de la philosophie moderne et en particulier sur l’œuvre de G. W. Leibniz. Il est notamment l’auteur de La question du mal chez Leibniz : fondements et élaboration de la Théodicée (Honoré Champion, 2008), Leibniz et le meilleur des mondes possibles (Classiques Garnier, 2015) et Leibniz on the Problem of Evil (Oxford University Press, 2019). »

 

« Leibniz mena tout au long de sa vie une intense activité diplomatique en vue d’établir la paix en Europe. Ses réflexions sur le droit de guerre et le projet de paix perpétuelle de l’abbé de Saint-Pierre n’ont rien perdu de leur actualité ; le philosophe de l’optimisme tempère les rêves du pacifisme.

Guerres d’hier et d’aujourd’hui : de Kiev à Hanovre

Hannah Arendt écrivait dans Vérité et politique :

Même si nous admettons que chaque génération ait le droit d’écrire sa propre histoire, nous refusons d’admettre qu’elle ait le droit de remanier les faits en harmonie avec sa perspective propre ; nous n’admettons pas le droit de porter atteinte à la matière factuelle elle-même

.

Pour expliquer la différence entre cette « matière factuelle » et les interprétations qui peuvent en être faites, Arendt cite la réponse de Clemenceau, à qui l’on demandait ce que, à son avis, les historiens du futur penseront de la délicate question des responsabilités dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale : « Ça, je n’en sais rien, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’ils ne diront pas que la Belgique a envahi l’Allemagne ».

Que diront les historiens de l’avenir sur les causes qui ont conduit à la guerre actuelle entre la Russie et l’Ukraine ? Nous pourrions répondre, en paraphrasant le « Tigre » : nous n’en savons rien, mais ce dont nous sommes sûrs, c’est qu’ils ne diront pas que l’Ukraine a envahi la Russie le 24 février 2022. Le rappel à ce fait élémentaire n’est jamais inutile : il n’interdit pas, par avance, un débat fécond sur le contexte et l’enchaînement complexe de circonstances qui aboutissent à un événement, mais il fixe et circonscrit le cadre dans lequel l’interpréter.

Cette guerre a pris la forme d’une agression d’un pays (l’Ukraine) par un autre (la Russie). Si les motifs allégués par l’agresseur pour justifier son invasion n’ont guère convaincu, en revanche, l’exercice par l’agressé de son droit de se défendre – garanti par l’article 51 de la Charte des Nations Unies dans le cas d’une « agression armée » – n’a pas été contesté. Alors que l’emploi du droit de guerre par l’un a pu être jugé illégitime, son emploi par l’autre a non seulement été reconnu comme juste, mais encore encouragé et soutenu, par l’octroi d’aides matérielles et financières par les pays qui soutiennent Kiev. De ce point de vue, le recours à la force armée, loin d’être condamné par principe au nom de la non-violence, d’un rejet de la guerre pour des raisons morales, a été parfaitement admis dans le cas de l’Ukraine. Les réticences observées dans certains pays, dans le soutien à apporter à l’agressé, ne sont pas venues d’un jugement moral sur la guerre, considérée comme mauvaise en soi, mais de la crainte d’une escalade du conflit, c’est-à-dire des conséquences de l’accroissement des moyens militaires fournis à la victime, face à un agresseur doté de l’arme atomique. À leurs yeux, le mal n’était pas tant la guerre, en elle-même, mais le risque de contribuer à la faire perdurer, ses effets prolongés sur l’équilibre mondial et ses répercussions économiques notamment – un motif qui n’a rien de moral.

La guerre n’apparaît donc pas en soi injustifiable, dès lors qu’elle se fonde sur la légitime défense. Il faut cependant se demander si la légitime défense, qui relève du droit de guerre, peut être admise sans son autre versant (son « revers), qui est le droit à l’action offensive, le droit de prendre l’initiative d’attaquer. Ces « deux » droits font partie du droit de guerre, de sorte qu’il paraît difficile de les dissocier, de prétendre garder l’un et renoncer à l’autre, en déclarant ce dernier par principe illégitime. Deux interprétations sont en réalité possibles.

La première consiste à considérer que ces deux droits dérivent en réalité d’un seul et unique droit fondamental, que Thomas Hobbes (1588-1679) définissait comme le « droit de nature », qui consiste en cette liberté que chacun a « d’user de son propre pouvoir pour la préservation de sa propre nature, c’est-à-dire de sa propre vie ; et, par conséquent, de faire tout ce qu’il concevra, selon son jugement et sa raison propres, être le meilleur moyen pour cela »

. Ce droit de conserver sa vie ne se réduit pas à la légitime défense, en cas d’attaque, puisqu’il autorise à agir pour la perpétuer et, à cette fin, de prendre l’initiative de la conquête et de l’appropriation. La seconde interprétation, plus restrictive et réductrice, revient à poser que ces deux droits ne se fondent pas sur un autre plus originaire, mais qu’ils n’en font en réalité qu’un seul, telles les deux faces d’une même pièce, et que l’un (le droit d’attaquer) ne peut tirer sa légitimité que de l’autre (le droit de se défendre), c’est-à-dire n’est justifiable que s’il en prend la forme. On a le droit d’agir de manière offensive parce qu’en attaquant, en réalité, on riposte et on se défend, contre une agression avérée ou une menace supposée – ce dernier cas impliquant une sorte d’application anticipée de la légitime défense (au sens strict).

Les Russes ont tenté de reprendre à leur compte cette dernière interprétation du droit de guerre – qui tend à assimiler le droit d’attaquer au droit de se défendre – en présentant leur intervention comme une opération visant à défendre les populations russes prétendument opprimées dans le Donbass, puis en invoquant le droit à la sécurité de la Fédération de Russie face à l’élargissement de l’OTAN jusqu’à ses frontières, avec l’adhésion à l’Alliance de pays appartenant autrefois à sa sphère d’influence. Le droit de guerre est clairement utilisé de manière à transformer l’action offensive en action défensive et/ou préventive, c’est-à-dire en une action menée au nom de la légitime défense (de populations en danger qu’il faut protéger) et/ou afin d’empêcher un conflit imminent avec un voisin jugé menaçant. Le paradoxe – sinon l’ironie – est évidemment de voir les belligérants se justifier de la même manière, en recourant également au même article 51 de la Charte des Nations Unies ! Les arguments avancés par les Russes, quoi que l’on en pense, montrent, au-delà du cas de l’Ukraine, que le droit d’attaquer peut trouver sa justification – et pour certains il ne peut la trouver que là – s’il est ramené au droit de se défendre ou s’il en est une extension. L’un et l’autre deviennent alors l’expression d’un droit unique, le droit de guerre, qui, s’il n’est pas détourné de la fin qui en justifie l’usage (et ne masque pas une volonté de conquête), fonde le concept traditionnel de « guerre juste ».

Droit de guerre, droit de se défendre, droit à la sécurité, guerre juste sont autant de notions élaborées et discutées par la philosophie au cours de son histoire. Il est frappant de les voir convoquer dans les débats sur les événements d’Ukraine et dans les analyses qui leur sont consacrées, sans toujours l’éclairage historique nécessaire ni la prise en compte de leur signification complexe et de leurs implications multiples. On y trouve évidemment aussi des références à la paix, aux conditions à réunir pour l’établir et, surtout, pour la faire durer. C’est alors une autre idée, là encore puisée dans l’histoire de la pensée, qui est parfois évoquée : celle de paix perpétuelle. Des essayistes et universitaires ont pu voir dans la guerre en Ukraine la fin d’une ère et la source d’une grande désillusion : elle marquerait l’échec d’une croyance en l’instauration d’une paix définitive par le droit, qui rendrait toute guerre illicite et finalement impossible, par la reconnaissance universelle de principes, l’adoption d’institutions et de procédures empêchant le conflit armé entre les nations (et offrant les mécanismes permettant le règlement pacifique de leurs différends). Sur le continent – l’Europe – qui a vu naître au XVIIIe siècle de tels projets de paix perpétuelle, sous la plume de l’abbé Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre (1658-1743) ou sous celle d’Emmanuel Kant (1724-1804), se verrait ainsi anéantie cette promesse des Lumières, par l’affrontement direct ou indirect d’États modernes, membres d’une organisation, l’ONU, dont le but explicite est de maintenir la paix et la sécurité dans le monde

. On assisterait alors à un retour de « la logique séculaire du primat de la force, ou de l’équilibre des forces », qui ferait de « la perspective d’un dispositif de sécurité collective à vocation universelle, où les États accepteraient de gager leur sécurité sur des actes juridiques », une « vue de l’esprit ». À défaut de pouvoir arrêter ou même de limiter la guerre par le droit, nous en serions réduits à nous rabattre sur le respect du droit dans la guerre (le droit international humanitaire et le droit international pénal) : « Il y a là, paradoxalement, estime Jean-Marc Sorel, à la fois une part d’incontestables progrès, et une part de tragique reniement. La structuration du maintien de la paix dans sa version onusienne étant pour le moins grippée (si ce n’est définitivement décrédibilisée), il n’est plus question d’arrêter la guerre, puisque c’est impossible, mais d’en limiter les conséquences et de prévoir un après-guerre dont personne n’en connaît la date »

.

Touchant ces deux questions, d’une part, la guerre et sa justification, d’autre part, l’idée de paix perpétuelle, un auteur, qui n’est pas habituellement rangé parmi les principaux penseurs de la politique, alors qu’il y a consacré de nombreux écrits et qu’il est même l’un des rares à l’avoir pratiquée, mérite d’être évoqué : Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), le philosophe de Hanovre. Leibniz ne fut pas seulement ce grand métaphysicien et ce mathématicien de génie, le philosophe des monades, du système de l’harmonie préétablie et le défenseur de la thèse du meilleur des mondes possibles : il fut aussi diplomate, conseiller juridique et politique au service de plusieurs princes (le prince-archevêque et électeur de Mayence, les ducs de Brunswick-Lunebourg, l’empereur Charles VI, le Tsar Pierre le Grand). Ses écrits politiques ne relèvent pas de la seule réflexion théorique, mais témoignent d’une connaissance très informée de l’état de l’Europe, des forces en présence, des intérêts et des ambitions des souverains de son temps. Il est notamment l’auteur de mémoires, de manifestes et de pamphlets dirigés contre la politique d’expansion et d’hégémonie menée par Louis XIV, et pour la défense du Saint-Empire Romain germanique, de son intégrité et de ses droits. Bien qu’il se situe dans un contexte intellectuel et historique très différent du nôtre – mais peut-être en raison justement de cette différence – il n’est pas sans intérêt de se pencher sur sa conception de la guerre (objet de la section 2) et sa critique du projet d’instaurer, par le droit, une paix définitive entre les nations (objet de la section 3), dans la mesure où elles permettent d’aborder avec un autre regard ces questions brûlantes qui agitent nos contemporains.

Les conditions de la guerre juste et la balance de l’Europe »

La suite ci-dessous :

https://laviedesidees.fr/_Rateau-Paul_

Jean Vinatier

Seriatim 2023

samedi 14 octobre 2023

L'origine des mythes d'origine par Jean-Loïc Le Quellec N°5711 17e année

 L'auteur est un ancien de l'EPHE. Il est directeur de recherches émérite au CNRS

Passionnante conférence sur les mythes anthropogoniques ! 

 

Mythes, contes et religions par Jean-Loïc Le Quellec – 17 avril 2018

 « Les discussions autour de ces notions sont généralement sans fin, et s’appuient fréquemment sur des sens différents de ces termes pour chacun des interlocuteurs. Dès lors, il convient d’examiner précisément l’histoire des significations de toute une série de mots : croyance et religion, certes, mais aussi mythe, légende, fable, conte, etc., qui sont souvent considérés comme synonymes dans le langage commun… Or ces termes ont régulièrement changé de sens au cours du temps, avec même des inversions complètes, allant de «parole de vérité» à «discours trompeur». De plus, les comparaisons d’une langue à l’autre montrent qu’ils ne sont pas universels, et qu’ils peuvent même être intraduisibles. Ce type d’examen permet d’élucider nos représentations et de mettre temporairement à distance nos opinions en pratiquant le «pas de côté» caractéristique de l’anthropologie, évitant ainsi la stérilité d’un face-à-face dogmatique. Étudier scientifiquement la diversité des représentations permet de mettre à distance ses propres croyances et conduit à relativiser la volonté dominatrice de celles qui ne supportent pas la critique. » 

Jean Vinatier 

Seriatim 2023

vendredi 13 octobre 2023

Questions à la Révolution russe avec Jean-Jacques Marie N°5710 17e année

 L’auteur (source Wikipédia) : 

« Jean-Jacques Marie est agrégé de lettres classiques, licencié d'histoire et diplômé en russe de l'Institut national des langues et civilisations orientales en 1961. 

Entré jeune en politique comme membre de l'aile gauche de la SFIO, il s'oppose à la guerre d'Algérie avec le célèbre vétéran de l'extrême gauche française Marceau Pivert, qui sera son mentor jusqu'à sa mort. Militant trotskiste depuis cette date, il a été membre de l'Organisation communiste internationaliste (OCI) de 1965 à 1981, puis du Parti communiste internationaliste de 1981 à 1991. Depuis 1992, il a été membre du Parti des travailleurs1, puis du Parti ouvrier indépendant et du Parti ouvrier indépendant démocratique.

 Spécialiste de l'histoire soviétique, Jean-Jacques Marie a notamment rédigé des biographies sur Staline, Lénine et Trotsky. 

Il est l'un des principaux animateurs du Centre d'études et de recherches sur les mouvements trotskyste et révolutionnaires internationaux (CERMTRI). 

 Il est un collaborateur régulier de la revue L'Histoire et du magazine La Quinzaine littéraire. » 

"Camarades, la révolution des ouvriers et des paysans, dont les bolcheviks n'ont cessé de montrer la nécessité, est réalisée. Que signifie cette révolution ouvrière et paysanne ? Avant tout que nous aurons un gouvernement des soviets, notre pouvoir à tous, sans la moindre participation de la bourgeoisie. Les masses opprimées créeront elles-mêmes le pouvoir. Le vieil appareil d'état sera radicalement détruit et il sera créé un nouvel appareil de direction, dans la personne des organisations de soviets. 

Une nouvelle étape s'ouvre dans l'histoire de la Russie, et cette troisième révolution doit en fin de compte mener à la victoire du socialisme." Lénine, 25 octobre 1917, devant le IIe congrès des Soviets. Cette Révolution de 1917 a-t-elle correspondu à une nécessité historique ou s'agit-il ni plus ni moins d'un coup d'état, une sorte d'accident de l'histoire ? Les suites de la révolution (stalinisme…) étaient-elles inscrites dans le processus révolutionnaire de 1917 ? Y a-t-il une sorte de filiation entre la Révolution française et la Révolution russe ? Y a-t-il un mythe d'Octobre ? Quel véritable impact a eu cette révolution sur l'Occident ? Depuis, la chute du "mur", peut-on parler de la fin des révolutions ? 

Bibliothèque municipale de Lyon, 7 février 2008 » 

Jean Vinatier 

Seriatim 2023

NOTE: un live à lire: Arno J. Meyer, Les furies 1789-1917, Paris, Fayard, 2002 

mardi 10 octobre 2023

Défaite ! par Michael Brenner N°5709 17e année

 

L’auteur : « Professeur émérite d'affaires internationales à l'Université de Pittsburgh et membre du Center for Transatlantic Relations à SAIS/Johns Hopkins. Michael Brenner a été directeur du programme de relations internationales et d'études mondiales à l'université du Texas. Il a également travaillé au Foreign Service Institute, au ministère américain de la Défense et à Westinghouse. Il est l'auteur de nombreux livres et articles portant sur la politique étrangère américaine, la théorie des relations internationales, l'économie politique internationale et la sécurité nationale. »

 

« Les États-Unis sont en train de subir une défaite en Ukraine. On pourrait dire qu’ils font face à la défaite – ou, plus brutalement, qu’ils regardent la défaite en face. Mais aucune de ces deux formulations n’est appropriée. Les États-Unis ne regardent pas la réalité en face. Nous préférons regarder le monde à travers les lentilles déformées de nos fantasmes. Nous avançons sur le chemin que nous avons choisi tout en détournant les yeux de la topographie que nous essayons de traverser.  Notre seul guide est la lueur d’un mirage lointain. C’est notre pierre angulaire.

Ce n’est pas que l’Amérique soit étrangère à la défaite. Nous la connaissons très bien : Vietnam, Afghanistan, Irak, Syrie – en termes stratégiques, mais pas toujours en termes militaires. À cette liste, nous pourrions ajouter le Venezuela, Cuba et le Niger. Cette riche expérience de l’ambition frustrée n’a pas réussi à nous libérer de l’habitude profondément ancrée d’éluder la défaite. En fait, nous avons acquis un large éventail de méthodes pour y parvenir.

 

Définir la défaite

 

Avant de les examiner, précisons ce que nous entendons par « défaite ». En termes simples, la défaite est une incapacité à atteindre les objectifs – à un coût tolérable. Ce terme englobe également les conséquences involontaires et négatives de second ordre.

 

Quels étaient les objectifs de Washington en sabotant le plan de paix de Minsk et en rejetant toutes les propositions russes ultérieures, en provoquant la Russie par le franchissement de lignes rouges clairement annoncées, en faisant pression pour l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, en installant des batteries de missiles en Pologne et en Roumanie, en transformant l’armée ukrainienne en une puissante force militaire déployée sur la ligne de contact dans le Donbass, prête à envahir ou à pousser Moscou à une action préemptive ? L’objectif était soit d’infliger une défaite humiliante à l’armée russe, soit, au moins, d’infliger des coûts si élevés qu’ils couperaient l’herbe sous le pied du gouvernement Poutine. La dimension cruciale et complémentaire de cette stratégie consistait à imposer des sanctions économiques si lourdes qu’elles feraient imploser une économie russe vulnérable. Ensemble, ces mesures devaient générer une détresse aiguë conduisant à la destitution de Poutine – que ce soit par une cabale d’opposants (dont les oligarques mécontents seraient le fer de lance) ou par une protestation de masse. Les États-Unis prévoyaient son remplacement par un gouvernement plus souple, prêt à devenir un acteur, quoique marginal, de la scène européenne et un non-joueur ailleurs. Pour reprendre les termes crus d’un fonctionnaire moscovite, « un métayer dans la plantation mondiale de l’oncle Sam ».

 

L’apprivoisement et la domestication de la Russie ont été conçus comme une étape vitale dans la grande confrontation imminente avec la Chine – désignée comme le rival systémique de l’hégémonie américaine. Théoriquement, cet objectif pouvait être atteint soit en éloignant la Russie de la Chine (diviser et subordonner), soit en neutralisant totalement la Russie en tant que puissance mondiale, en faisant tomber ses dirigeants qui bénéficiaient d’un soutien populaire. La première approche n’a jamais dépassé quelques gestes désultoires et faibles. Tous les espoirs ont été placés dans la seconde approche.

 

Les avantages accessoires pour les États-Unis d’une guerre contre l’Ukraine qui abaisserait la Russie étaient :

– de consolider l’Alliance atlantique sous le contrôle de Washington, d’élargir l’OTAN et d’ouvrir un abîme infranchissable entre la Russie et le reste de l’Europe devant perdurer à l’avenir ;

– à cette fin, de mettre fin à la forte dépendance de l’Europe à l’égard des ressources énergétiques de la Russie ;

– et par conséquent, de les remplacer par le GNL et le pétrole plus chers des États-Unis qui scelleraient le statut des partenaires européens en tant que vassaux économiques dépendants. Si ce dernier point est un frein pour leur industrie, qu’il en soit ainsi.

 

Les objectifs grandioses énoncés aux points 1 et 2 se sont manifestement révélés inatteignables, voire fantaisistes, ce que les élites américaines ne semblent pas encore avoir compris. Ceux évoqués au point 3 sont des lots de consolation de moindre valeur. Ce résultat a été déterminé en grande partie, mais pas entièrement, par l’échec militaire en Ukraine. Nous sommes sur le point d’entamer l’acte final. La contre-offensive vantée par Kiev n’a abouti à rien – à un coût énorme pour l’armée ukrainienne. Son armée a été saignée à blanc par des pertes massives, par la destruction de la majeure partie de son parc de véhicules blindés, par la ruine de ses infrastructures vitales. Les brigades d’élite formées par l’Occident ont été malmenées et il n’y a plus de réserves à lancer dans la bataille. En outre, le flux d’armes et de munitions en provenance de l’Occident s’est ralenti car les stocks américains et européens s’épuisent (par exemple, les obus de 155 mm).  La pénurie est aggravée par de nouvelles inhibitions concernant l’envoi à l’Ukraine d’armes de pointe qui se sont révélées très vulnérables à la puissance de feu russe. Cela vaut en particulier pour les blindés : les Leopard allemands, les Challengerbritanniques, les chars légers AMX-10-RC français ainsi que les véhicules de combat Bradley et Strykers américains. Les images graphiques de carcasses calcinées jonchant la steppe ukrainienne ne sont pas des publicités pour la technologie militaire occidentale ni pour les ventes à l’étranger. D’où la lenteur des livraisons à Kiev des chars Abrams et des F-16 promis, de peur qu’ils ne subissent le même sort.

L’illusion d’un succès final sur le champ de bataille (avec l’usure envisagée de la volonté et de la capacité de la Russie) est fondée sur une idée erronée de la manière de mesurer la victoire et la défaite. Les dirigeants américains, tant militaires que civils, s’en tiennent à un modèle qui met l’accent sur le contrôle du territoire. La pensée militaire russe est différente. Elle met l’accent sur la destruction des forces ennemies, en appliquant la stratégie la mieux adaptée aux conditions du moment. C’est ainsi que les Russes, maîtres du champ de bataille, pourront imposer leur volonté. La tactique agressive des Ukrainiens consiste à jeter toutes leurs ressources au combat dans des campagnes incessantes visant à chasser les Russes du Donbass et de la Crimée. Incapables de réaliser la moindre percée, ils se sont lancés dans une guerre d’usure à leur grand désavantage. La dernière tentative de cet été s’est avérée suicidaire.  Ils ont ainsi fait le jeu des Russes.  Ainsi, alors que l’attention est fixée sur l’occupation de tel ou tel village sur le front de Zaporizhia ou autour de Bakhmut, la véritable histoire est que la Russie a détruit pièce par pièce l’armée ukrainienne reconstituée. »

La suite ci-dessous :

https://cf2r.org/tribune/defaite/

Jean Vinatier

Seriatim 2023