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jeudi 1 août 2019

« Les droits humains, compagnons impuissants du néolibéralisme par Élodie Djordjevic » N°4632 13e année


À propos de : Samuel Moyn, Not Enough. Human Rights in an Unequal World, Cambridge

Les droits humains ne sont pas un rempart contre la montée des inégalités. Au contraire, ils s’accommodent très bien d’un simple idéal de subsistance, qui ne prévient pas les écarts de richesse. Difficile dans ces conditions d’en faire un instrument d’émancipation.

Moins de dix ans après la parution de The Last Utopia, ce sont de nouveau ces « droits humains » alors soigneusement distingués des « droits de l’homme » [1] que S. Moyn examine dans ce nouvel opus qui prolonge et éprouve les thèses du premier à la lumière de la montée – et du triomphe – du néolibéralisme, phénomène contemporain de celui par lequel les droits humains se sont imposés comme notre « dernière utopie ». Partant de l’apparent paradoxe par lequel l’âge d’or des droits humains est aussi celui des plus riches et des plus grandes inégalités de richesse, l’ouvrage vise à éclairer les raisons par lesquelles les droits humains s’accommodent si bien d’un accroissement exponentiel des inégalités et sont devenus l’idéal le plus élevé d’un monde dont l’organisation économique et politique est structurellement productrice d’inégalités matérielles, tant au sein des États qu’à l’échelle mondiale.
Suffisance et égalité
Bien que de grands progrès soient à mettre au crédit des droits humains s’agissant de l’égalité statutaire, leur triomphe n’en a pas moins coïncidé avec l’abandon de l’exigence d’égalité matérielle au profit de la seule suffisance, et la « distinction fondamentale », posée dès l’introduction, entre « idéal de suffisance » (ideal of sufficiency) et « idéal d’égalité » (ideal of equality, p. 3 sq.), sert de fil conducteur à l’enquête, comme de critérium pour la détermination de la teneur des droits économiques et sociaux corrélés aux droits humains.

Fondé sur la définition d’un seuil minimal de biens, le premier « idéal » vise l’obtention, pour chacun, d’un niveau d’approvisionnement convenable, tenu pour nécessaire à la satisfaction de réquisits posés par ailleurs. Dans ce cadre, l’égalité n’est en rien déterminante. Une fois le seuil de suffisance atteint pour chacun, peu importe que soient présents les plus grands écarts de richesse : il suffit que chacun ait ce qui (lui) suffit. L’« idéal d’égalité » en revanche ne vise pas seulement à conjurer l’indigence, mais exige en outre un minimum d’égalité dans la répartition des richesses. Il ne prescrit pas une égalité matérielle absolue, mais une modération des inégalités matérielles, seule à même de conjurer, outre la pauvreté, les risques de dislocation sociale et la domination des plus riches sur les plus pauvres que de trop grandes inégalités produisent nécessairement. Pour une telle position, tant du point de vue de la justice que d’un point de vue pragmatique, il ne suffit pas que chacun ait ce qui lui suffit : assez n’est pas assez.

Or, s’il n’y a pas nécessairement de rapport de disjonction exclusive entre les deux types d’idéaux, il ne va pas non plus de soi qu’ils aillent toujours de pair. La contemporanéité montre même le contraire, qui manifeste une parfaite compatibilité de l’aspiration à la suffisance avec l’existence des plus grandes inégalités. Historiquement toutefois, bien qu’ils n’aient pu l’accomplir pleinement dans les faits, la tentative de liaison de ces deux idéaux a bien existé qui est le fait des Jacobins, la pression des Sans-culottes ayant permis la liaison de la question des « subsistances » et du « droit d’exister » à l’exigence de revenus égaux. En cette combinaison jacobine de l’idéal de suffisance avec l’idéal égalitaire résident les origines de la justice sociale et l’héritage que veut exhumer le premier chapitre : ayant trouvé dans le welfare state [2] sa réalisation institutionnelle et politique la plus aboutie, cette « synthèse » est aujourd’hui morte ou du moins moribonde, tombée sous les coups du néolibéralisme sans que les droits humains se soient interposés pour la maintenir debout [3].
Transposer à l’échelle mondiale les principes du welfare state
 ?

Éclairant la liaison de cette «
 synthèse jacobine » avec la réalité historique du welfare state, les chapitres 2 et 3 examinent à nouveaux frais la Déclaration universelle de 1948 et le « Second Bill of Rights » de F.D. Roosevelt, qui ont tous deux pu être interprétés comme des tentatives, sinon des réalisations, d’une « mondialisation » des principes de justice portés par le welfare state.
À l’encontre de sa lecture à partir des prémisses néolibérales de notre temps, la Déclaration Universelle de 1948 doit être replacée dans son contexte, celui de l’âge d’or du welfare state : loin de l’importance qu’on lui reconnaît aujourd’hui, elle n’était alors qu’un « satellite mineur gravitant autour du programme de welfare national » (p. 91). L’inscription des droits sociaux n’est elle-même qu’une justification indirecte de celui-ci, appuyant et soutenant l’intervention et la planification étatiques : les droits sociaux sont subordonnés à la consolidation de l’existence d’un welfare state dont, à l’instar des aspirations à la justice sociale et à l’égalité alors présentes dans le monde, le discours des droits n’est pas la langue privilégiée. La langue de 1948 n’est pas (encore) la langue des droits, mais il s’agit bien d’une langue parlée par des États nationaux, et en dépit des références de son préambule « aux mesures progressives, nationales et internationales [4] », aucune politique transfrontalière de droits sociaux n’est alors sérieusement envisagée.

Selon un geste identique qui conjure les lectures rétrospectives, Moyn montre que loin d’être un jalon en vue de la réalisation d’un welfare world, le fameux « Second Bill of Rights » annoncé par Roosevelt dans son discours sur l’état de l’union de janvier 1944 sonne en réalité le glas du New Deal, et manifeste l’échec d’une transformation d’un « État de guerre » (warfare state), de son organisation de l’économie et de la production, de la planification et de la redistribution qui l’ont accompagné en welfare state pérenne. Contre Sunstein [5], il faut dire du « Second Bill of Rights » qu’il ne contient que les miettes ayant échappé au balayage des grandes ambitions du New Deal [6], et bien plutôt qu’une étape vers le désenclavement du welfare de la structure de l’État-nation, il montre l’échec américain à institutionnaliser des dispositifs à même de réaliser la justice sociale. Depuis lors, planification, redistribution, aspiration à l’égalité matérielle ont été abandonnées au profit d’une satisfaction de la seule exigence de suffisance, d’ailleurs elle-même limitée.

La suite ci-dessous:
Jean Vinatier
Seriatim 2019

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