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lundi 27 novembre 2017

Poutine par-dessus 1917 N°4437 11e année



Si l’on attendait avec impatience la célébration de l’année 1917, on aura été déçu : la Russie s’est contentée d’un Mur du chagrin. La discrétion du pouvoir russe sur ce sujet n’aura pas soulevé une grande protestation parmi ses adversaires libéraux (et pour cause), quant aux communistes ils furent atones. En France, il y eut des velléités à commémorer ce qu’on associe, ici, à 1789. Un historien américain, Arno Meyer avait commis, en 2002 avec Les furies, un fort intéressant ouvrage sur le parallèle entre les deux révolutions mais, constatons, qu’on ne jugea pas utile de le réimprimer pour cette année.
La Russie a-t-elle effacé 1917 ou bien posa-t-elle un voile de deuil ? Vladimir Poutine né, grandit et parvenu au plus haut de l’autorité grâce à l’Union soviétique ne vient-il pas de tuer le père pour libérer la mère patrie russe ? En tout cas, il est assez unique dans les annales de voir un Chef d’Etat considérer comme accessoire la célébration des révolutions fondatrices, ici, pour rien au monde on ne manquerait cela. Vladimir Poutine est un maître d’une bien grande habileté, qui d’année en année, se dévêt de l’uniforme du KGB pour se vêtir de nouveaux habits quasi sacerdotaux en ce sens où il tente discours après discours de tracer une histoire russe qui serait une vague suffisamment haute pour avaler les soixante-dix années rouges. Certains affirmeront que le gouvernement russe aurait craint en donnant de l’ampleur aux deux révolutions de 1917 de rouvrir des voies contestataires mais, d’autre, encore pourraient tout aussi bien écrire qu’en taisant l’histoire  ce même pouvoir se condamnait à le voir ressurgir en cas de crise grave.
La France serait dans l’incapacité d’agir de cette manière tant elle connut tout au long du XIXième  siècle de régimes différents et successifs par barricades interposées : la République installée faute de mieux, en 1875, conserve sa fragilité tout en s’étant entremêlée au passé sans lequel elle eut sombré. Depuis le projet européen passé de la Communauté à l’Union avec la perte de la souveraineté monétaire, la République perd de sa sève et qu’adhérent aux idées sociétales les plus liées à un libéralisme financier avide et dévoreur, elle délaisse des pans entiers de son arbre. En fait la République n’est plus le génie de la Bastille mais une Bastille, elle-même dont on lui dispute l’ombre.
L’Union soviétique, elle, rompit avec hier, voulut l’homo sovieticus ce qui n’empêcha pas Staline lui-même en 1941 devant l’effondrement de son armée dans appeler à la sainte Russie. L’échec de la glasnost précipita l’Union soviétique vers la fin : en décembre 1991 c’est le drapeau d’avant mars 1917 qui s’afficha au Kremlin. L’identité russe avalait donc l’homo sovieticus ce que comprit Vladimir Poutine qui dirigeant ce pays depuis dix-sept ans, veilla à exalter les valeurs traditionnelles quitte à laisser faucille et marteau aux côtés de la nouvelle société russe.
Pour affronter les défis démographiques, géopolitiques, énergétiques la Russie a besoin de toutes les forces les plus ancestrales pour ne pas perdre la main. Vladimir Poutine réussit pour l’heure à aller au-delà des Tsars, notamment en Orient via la Syrie, où il parvient à être une puissance équilibrante sinon modératrice. Ainsi n’apparaît-il pas, aux yeux des Kurdes comme un allié fuyant à l’instar des Etats-Unis alors même qu’il n’encouragea pas leur indépendance. Vis-à-vis de la Chine il escompte avoir le tempo face aux appétits pékinois mais c’est du côté de l’Ouest qu’il rencontre un nouveau Mur de Berlin : une poutinophobie permanente de la part, non pas des peuples des Etats de l’Union européenne mais de leurs dirigeants. Pierre Le Grand avait imposé la modernité via l’Ouest et depuis lors la Russie a regardé dans notre direction comme on ouvre une fenêtre. Nous l’a lui fermons au risque de nos intérêts mêmes pour complaire à des dogmes économiques redoutables et ravageurs.
La faiblesse russe serait dans cet obstacle face à l’Ouest mais les Russes ont connu et soufferts sous Boris Eltsine de cet ébahissement pour l’Ouest qui manqua de peu de dépouiller complétement leur pays. Pensons à l’affaire Ioukos dont le dirigeant, s’il n’avait pas été stoppé net, aurait vendu à l’étranger l’indépendance énergétique de la Russie : le Russe n’a pas oublié ! Vladimir Poutine est autoritaire dit-on mais regardons l’immensité territoriale de cette puissance et les multitudes d’ethnies et peuples et religions avant de jeter l’anathème sur ce grand pays et son dirigeant fort haut.
Que 1917 soit pour la Russie un mur de chagrin illustrerait donc le désarroi que furent les déchaînements de cette année, des décennies ensuite : les Russes, Poutine en tête, seraient-ils parvenus à ce que  les Furies se fissent Bienveillantes comme dans l’antique Grèce ?

Jean Vinatier
Seriatim 2017

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