Les grèves
s’invitent donc à la veille des vacances estivales : si elles agacent,
elles portent en elles la certitude de ne pas durer au-delà du départ des juilletistes.
Les grèves des cheminots et des intermittents du spectacle ne devraient en
toute logique ne retenir personne et susciter, comme nous le rappelle chaque
jour les médias, que le courroux des « braves gens » mais se serait
sous-estimer gravement la détermination de la base et de la part que les
Français concèdent, en grognant, en variant, aux grévistes, d’agir en leur nom
pour que leur quotidien salarié n’aille pas en se dégradant : Si ce trait a
été plus marquant historiquement quand l’Etat avait un secteur public imposant
avec en sus les entreprises nationalisées que pour les intermittents du
spectacle qui jouirent jusqu’à ce jour d’un statut singulier depuis le
ministère Lang qui étendit considérablement ses faveurs en incorporant les
artistes parmi celles et ceux qui composent un spectacle, il en reste quelque
chose d’assez diffus entre l’incertain et la mémoire : Malaparte a écrit
de bonnes lignes dans son « Journal d’un étranger » :
« 12 novembre
Les Parisiens acceptent la grève d’une manière bien différente de celle avec
laquelle ils acceptaient les grèves dans le temps, autrefois. Tout, autrefois,
était prétexte à rire pour les Parisiens. La gaieté naturelle de ce petit
peuple aux humeurs enfantines, au rire spontané, aux amusements faciles, ne se
laissait pas faire par les troubles sociaux ou les luttes ouvrières. Entre les
Parisiens et les grévistes (j’entends par Parisiens la masse de la population
surtout celle des classes inférieures), régnait une sorte de solidarité
complaisante, basée pour ainsi dire sur la politesse des grévistes et la
souriante amitié des Parisiens. On avait l’impression que, tout en restant
indifférents aux problèmes soulevés par les luttes sociales, les Parisiens
comprenaient les raisons des ouvriers et les soutenaient de leur amicale
attitude. Puis, à ce qu’on me dit, au temps du Front populaire, les choses se
gâtèrent, les grèves prirent un caractère de haine sociale, les Parisiens
commencèrent à rouspéter, le sourire disparut des lèvres des foules. Je n’étais
pas en France, en ces années-là, j’étais dans l’île de Lipari (emprisonné par les fascistes) , je
n’avais de la France que les nouvelles que me donnaient mes amis de Paris. Mais
ce que je vois aujourd’hui est bien triste. Les visages sont tristes, les
lèvres muettes, cette foule sale, mal habillée, mal nourrie, subit la grève
avec un détachement farouche, presque avec une sorte de désespoir muet, morne ;
il y a quelque chose des foules turques, dans la foule de Paris.
La passivité des foules orientales, de Smyrne, de Constantinople, cette
acceptation passive de tout ce qui arrive, et que j’aimerais définir, non pas
le fatalisme religieux des Musulmans, mais celui des peuples qui ne vivent plus
dans l’histoire. Il est clair que ce fatalisme historique dépasse désormais,
après 1918, dans les foules turques, le fatalisme musulman. Paris est une ville
turque, la France est la Turquie de l’Occident. Les foules turques ne sont pas
bruyantes, remuantes, elles coulent un peu affairées, en silence, avec ce seul
murmure au timbre aïgu qui est celui même des foules parisiennes pendant ces
jours de grèves.
Je rentre chez moi, j’ouvre Les lettres persanes, les fables de Gaspare Gozzi.
L’Orient, tel que l’imaginaient Montesquieu, Gaspare Gozzi ou Voltaire était un
Orient très parisien. Constantinople était une sorte de Paris où les élégants
et les précieuses étaient remplacés par les eunuques et les odalisques. Les
harems ressemblaient à une sorte de salon littéraire, où l’on discutait de
politique, de scandales mondains, de potins, de littérature, où l’on buvait du
café, où l’on mangeait des rahat-loukoums. C’est qu’au XVIIIe siècle, l’Orient
bien qu’en pleine décadence, croyait encore vivre dans l’histoire, avait gardé
le sens de l’histoire. L’Orient était vivant. Allez de nos jours en Orient.
C’est toujours Paris, mais hors de l’histoire, avec des foules résignées à ne
plus jouer aucun rôle historique. Je veux dire que Paris, comme une grande
partie de l’Europe, subit en ce moment la crise qu’a subie l’Orient en son
temps : celle du passage du monde vivant et agissant de l’histoire, au monde
morne, passif, résigné du fatalisme historique. L’Europe, c’est évident, est en
train de devenir un grand pays levantin, avec le soleil et le ciel d’azur en
moins.
Le caractère politique de ces grèves échappe-t-il aux Parisiens ? Non.
Savent-ils que ces grévistes sont, peut-être, inconsciemment, les instruments
de l’ennemi, de l’étranger ? Non. Mais le peuple français accepte déjà la
défaite prochaine, l’invasion prochaine, l’esclavage prochain. Il n’a pas,
comme certains le croient, renoncé à l’Europe. Il s’est, au contraire, résigné
à n’être qu’une des nombreuses peuplades de l’Europe orientale. Il accepte de
subir l’histoire de l’Europe, non plus de la déterminer. Ce qui manque au
peuple français pour continuer à jouer son rôle de grand peuple, ce ne sont pas
seulement les moyens matériels, c’est surtout la force morale. Le peuple
français est malade de ce que j’appellerai le dégoût de l’histoire. Il n’y a
plus de solidarité entre Paris et les grévistes, mais une sorte de complicité
résignée. Non pas la fraternité dans les malheurs et les souffrances, mais la
résignation aux violences et à la misère des autres. Je veux dire ici ce que je
pense, je le dirai sans ménagements. Paris est déjà une ville occupée par une
armée ennemie, une armée étrangère. C’est comme si les Allemands au lieu
d’occuper Paris avec leurs troupes avaient mobilisé l’armée des ouvriers, des
chômeurs parisiens. Il y a quelque part, dans Paris, une Kommandantur qui
dirige cette occupation. Mais ce n’est pas une Kommandantur allemande. Je me
promène au milieu de cette foule qui me bouscule en silence, sans même me
regarder. J’ai l’impression d’être un Français, perdu dans une foule
d’étrangers. »1
Note :
1-http://www.seriatim.fr/2010/05/malaparte-ceux-qui-vous-disent-n693-3e.html
Jean Vinatier
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