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mardi 26 janvier 2010

Stresemann : « On ne veut plus admettre une supériorité du travail intellectuel par rapport au travail manuel » (22 août 1923) –N°620- 3e année

Gustave Stresemann (1878-1929) chancelier allemand de la République de Weimar pendant cent jours en 1923 et ministre des Affaires Etrangères de cette année jusqu’à ce que la maladie l’emporte en octobre 1929, a marqué de son empreinte une période cruciale non seulement pour la vie politique de son pays mais aussi celle de l’Europe, mal remise de la Première guerre mondiale ainsi que du traité de Versailles.
Gustave Stresemann est, en quelque sorte, le moment heureux de l’Entre-deux-guerres. Après avoir jugulé l’hyper-inflation et créé le Rentenmark, il sortit l’Allemagne de la guerre civile et de son isolement (adoption du plan Dawes (1924), accord de Locarno en octobre 1925, siège à la SDN en 1926) tout en défendant bec et ongles ses intérêts nationaux. Le rapprochement difficile avec la France (occupation de la Ruhr) se fera grâce à l’amitié nouée avec Aristide Briand. Les deux hommes d’Etat ne formèrent-ils pas le premier « couple franco-allemand » de l’histoire et ne reçurent-ils pas le Prix Nobel de la Paix en 1926 ? Le pacte Briand-Kellog (1928) sera l’apothéose de cette politique où Paris acceptera de recevoir pour la première fois depuis la guerre un Allemand, Gustave Stresemann !
Comme Walther Rathenau (1867-1922) assassiné par l’extrême droite allemande, Gustave Stresemann n’aura de cesse de travailler au redressement de son pays. Protestant libéral, fondateur en 1918 du Parti populaire allemand (Deutsche Volkspartei) qui regroupait tant les industriels que les professions libérales et intellectuelles, il ne cessa d’appeler les pays européens à aider au redressement économique allemand pointant du doigt le danger que représentait Adolf Hitler !
Rathenau et Stresemann furent sans doute les hommes les plus haïs tant par les communistes que par l’extrême droite. Pourquoi ? Rathenau dont le père avait fondé AEG et Stresemann, fils de cafetier, restaient nostalgiques des Hohenzollern ce que ni les communistes et certains socialistes, ni les futurs nazis et une partie de la droite ne pouvaient leur pardonner.
Les hommes politiques de l’Entre-deux-guerres ne jouissent pas d’une grande considération : Aristide Briand fut longtemps méprisé ! On oublie de souligner que l’effondrement de Wall Street en1929, entraînant par ricochet l’ensemble des économies européennes, a balayé tout le travail constructif mené par les hommes d’alors. Il y a avant 1929 et l’après 1929.

Le texte ci-dessous est une allocution prononcée devant la Société de secours aux intellectuels dans le besoin. Il garde toute son actualité.

« Nous avons souvent l’impression d’une Allemagne devenue, après la guerre et la révolution [spartakiste, 1919, putsch de Kapp 1920], encore plus matérialiste qu’elle ne l’était, après sa victoire en 1871, à la suite de trop rapides progrès techniques et économiques. Il est très exact que nous assistons à la ruine de la classe intellectuelle allemande. Parlant devant le Reichstag, j’ai dit, à l’adresse de la France, qu’un peuple qui peut rebâtir les usines et les maisons détruites, a peut-être moins perdu qu’un peuple qui se voit privé des dépositaires de sa culture. La perte de cette classe cultivée, dont la reconstitution sera beaucoup plus longue que celle d’édifices démolis, nous met dans une situation intolérable.
Je reconnais sans hésiter que l’Etat doit venir d’abord en aide aux intellectuels dans le besoin, car s’ils sont tombés dans l’indigence c’est à cause de leur passion du bien public. Ce sont eux qui souscrivaient patriotiquement aux emprunts de guerre, ce sont eux qui avaient le culte des vertus allemandes, qui ne spéculaient pas, mais achetaient modestement avec leurs économies des valeurs aujourd’hui réduites à rien. L’Etat n’a pas été en mesure d’arrêter cette chute du mark, conséquence d’une guerre perdue et des violences que nous subissons aujourd’hui encore, mais il a le devoir de venir en aide à ces malheureux au moyen de dispositions législatives convenables.
Ce n’est cependant pas le seul problème qui se pose. Il faut aussi que nous fassions disparaître une conception néfaste, maintenant répandue chez nous. On ne veut plus admettre une supériorité du travail intellectuel par rapport au travail manuel, comme s’il fallait niveler la société, en empêchant de monter ceux qui, dans la nation, voudront s’élever et peuvent fournir des chefs.
Troisième point. J’aperçois dans notre évolution un phénomène extrêmement inquiétant. D’une part une concentration de plus en plus marquée de gros capitaux aux mains de quelques hommes, d’autre part un nombre croissant de travailleurs qui ne s’appartiennent pas à eux-mêmes. J’avoue que je ne me sentirais pas à mon aise si entre ces quelques gros capitalistes et ses masses ouvrières il n’y avait plus une classe moyenne, comprenant d’ailleurs non seulement des intellectuels, mais des hommes à la tête de petites entreprises.
Sans croire précisément qu’il n’y ait de vertu que dans les chaumières, j’estime que du fond du peuple peuvent surgir des forces précieuses et qu’un mouvement ascendant doit se produire, comme c’était le cas chez nous précédemment, tel enfant partant d’une condition modeste et s’élevant à une situation supérieure à celle de son père. Il nous faut retrouver ce respect que nous avions auparavant, que les riches mêmes éprouvaient pour les hommes qui s’étaient élevés jusqu’à la culture. D’ailleurs une forte classe moyenne d’intellectuels allemands serait un facteur important pour notre politique extérieure, à un moment où nous nous trouvons privés d’un autre, qui était notre puissance politique appuyée sur notre armée.
Qui aperçoit aujourd’hui encore une classe moyenne d’intellectuels en Allemagne ? Les étrangers qui viennent chez nous voient nos grandes villes fiévreuses et nos nouveaux riches et se demandent : Comment l’Allemagne va-t-elle se régénérer ? Nous ne devrions pas tant parler de fer, de charbon, de coton et choses semblables, mais nous rappeler les années qui suivirent Tilsitt (1808) et cette création de l’Université de Berlin, à propos de laquelle un roi de Prusse prononçait cette parole admirable : « Il faut que l’Etat remplace par des forces spirituelles ses forces matérielles perdues. » Je ne veux dire aucun mal du Berlin d’aujourd’hui. Il se peut cependant que l’étranger ait aujourd’hui moins de considération pour nous parce qu’il a le sentiment que, nous livrant sans retenue à des plaisirs grossiers, nous ne sommes même pas capables de supporter avec dignité notre infortune.
Puissiez-vous, pendant cette période – qui sera longue – du profond abaissement de l’Allemagne réveiller les forces morales de la nation !

Gustave Stresemann »¹

Jean Vinatier

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Source :
1-Les papiers de Stresemann, Paris, Plon, 1932-1933, 3 vol, Vol 1, pp.60-62

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