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lundi 3 février 2020

« La vraie victime du Brexit, c’est l’Europe » ? N°4811 14e année


Ce titre de L’Express pose l’Union européenne en victime : or n’est-ce pas  son fonctionnement ou son mode d’action qui a amené le Royaume-Uni (certes à partir d’une combinaison de facteurs intérieurs et d’une malhabileté de Cameron) à acter la fin d’une expérience commencée en 1973 ?
Aujourd’hui, on ne peut entreprendre une action ou revendiquer un droit si l’on n’est pas une victime : cette reconnaissance vaut titre. Les dirigeants de l’Union européenne affectent de ne pas mesurer l’impopularité grandissante de l’Union européenne laquelle va de pair avec un dégoût envers la démocratie. Bruxelles en niant bien des referenda et des votes qui n’allaient pas dans son sens a alimenté la lassitude démocratique, une démocratie qui reste, officiellement, son totem. Si ce détachement démocratique envers Bruxelles est acté, il est moins assuré  qu’à l’échelle de chaque Etat-nation cette réalité soit identique.
Pour comprendre, à la fois l’entrée et la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, la connaissance de son histoire est indispensable.
Le Royaume-Uni s’est construit autour d’une constance sacrée ou maxime fondamentale: sa maîtrise. Maîtrise institutionnelle : les institutions anglaises ont une dimension sacrée nées depuis les monastères dont le parlement et la magna carta seront une conséquence  et qui prémuniront le royaume de toute tyrannie c’est-à-dire qu’un seul commande à tous les autres sans les contre-pouvoirs. Quand Henry VIII rompt avec Rome au moment de sa séparation avec Catherine d’Aragon, les clercs et une bonne partie de l’église d’Angleterre la jugent légitime en cela que Londres n’aurait plus d’autorité tutélaire extérieure. De même  lorsque les Stuart tentent avec Charles Ier puis son fils Jacques II de copier le modèle monarchique français, le soulèvement des trois ordres les anéantit, le premier par la décapitation, le second par l’exil. La constance politique qui accompagne logiquement la maîtrise ou équilibre institutionnel est assez unique dans l’histoire humaine par sa durée. On peut regarder le règne d’Elisabeth Ière comme le début de cette permanence politique jusqu’à aujourd’hui, ne se séparant jamais du pragmatisme, du cynisme à l’extérieur, de la dureté envers les classes basses formant, néanmoins, selon l’amiral Nelson  «  a band of brothers ».
Cette constance politique pour assurer son développement, nous la vîmes quand Londres soutint les pirates pour abattre les puissances commerciales d’Espagne et des Pays-Bas au XVIIe siècle. De même lorsque la City établira les circuits financiers de la traite (ce qu’on oublie) avant de la dénoncer  à la fin  du XVIIIe siècle car la révolution industrielle débutée dans les années 1760 par sa mécanisation remettait en cause l’intérêt économique de l’esclavage (l’affaire du  navire Zong en 1783 par la juste émotion suscitée masquera le choix politique). De même quand les gouvernements britanniques financèrent les coalitions contre Napoléon Ier pour empêcher une puissance fédératrice ou dominatrice du continent européen ce qu’ils feront jusqu’au XXe siècle. Maitrise de l’espace géographique/ géopolitique via le Commonwealth qui l’assure d’un rayonnement original formant une sorte d’OMC interne.
Tout ce propos pour dire que le choix britannique d’entrer dans la future Union européenne au début des années 70 correspondait à une analyse d’une montée en puissance probable du continent européen. Le gouvernement de Londres devait, par conséquent, en être pour son profit et l’irriguer au mieux du Commonwealth.
Il est plus que probable que si l’Union européenne par une révolution copernicienne avait fait le choix de devenir un Etat souverain, Londres aurait agi pour saper. Ce chemin-là ne fut pas pris et ne le sera pas de sitôt. L’Union européenne a fait sienne l’idée selon laquelle être un espace mercantile (libre circulation des hommes et des capitaux)  qui allait s’aligner complétement sur l’idée du village-terre véhiculé par une partie des élites anglo-américaines, lui assurerait une importance incontournable.
En 2016, le BREXIT et l’élection de Donald Trump ont sifflé la fin de partie par les deux pays qui avaient initié et encouragé le mondialisme ou globalisme en y incluant l’Union européenne. Ce retrait du mondialisme par Londres et Washington ne signifient pas un retrait de leur puissance respective bien au contraire : il s’agit de se repositionner de façon à demeurer les axes majeurs de la planète sans que leur identité respective en souffre. En fait le Royaume-Uni et les Etats-Unis annoncent l’entrée sur la scène générale des nations-monde (volet temporel) face à des religions et philosophies-monde (volet spirituel), des technologies mondialisées/spatialisées (volet technique), des migrations climatiques (volet humano-environnemental)….
Dans cette bataille de titans prévue pour durer, l’Union européenne est victime de sa raison d’être laquelle exclue toute vision géopolitique, géostratégique, abandonne à une puissance tierce son commandement militaire, bâtît une monnaie qui enserre et appauvrit les Européens, dénie toute pensée politique. L’Union européenne dans le monde tel qu’il devient est inadaptée, ouverte aux quatre vents. Le ministre des Affaires Etrangères français, Le Drian jouant au matamore en disant qu’il combattrait toute émergence d’une Singapour-sur-Tamise faisant écho à un autre français Michel Barnier qui brandissait une querelle de pécheurs pour impressionner Londres : deux Français héritiers de la France, autrefois puissance politique par excellence, aujourd’hui, malmenée et caquetante, offrent un désolant spectacle qui éclaire aussi l’état dans lequel est l’Union européenne.


Jean Vinatier
Seriatim 2020

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