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lundi 17 février 2020

Thierry Breton « La guerre des données industrielles débute maintenant et l'Europe sera son principal champ de bataille » N°4822 14e année


Entretien mené par Derek Perrotte (Correspondant à Bruxelle)  pour Les Echos :


« Vous présentez mercredi la stratégie européenne sur les données. Quel en est l'objectif ?

Nous présentons notre stratégie globale sur les données qui, en particulier, comprendra un livre blanc sur l'intelligence artificielle (IA). Il est certes essentiel de mieux encadrer les applications IA spécifiques qui touchent notamment aux personnes en préservant nos valeurs européennes. Mais, pour maîtriser l'ensemble de la chaîne, il est indispensable d'adjoindre à cette réflexion une véritable politique européenne des données.
Il s'agit d'un sujet majeur qui va bien au-delà de l'intelligence artificielle, laquelle, tout importante qu'elle soit, n'est qu'une application puissante de l'utilisation des données. En matière économique, les données qui vont continuer à transformer en profondeur nos sociétés et notre façon de produire, consommer et vivre, seront à la base de notre compétitivité et définiront notre politique industrielle future.

Jusqu'ici, la guerre des données a été dominée par les Etats-Unis…

Les grandes plateformes basées sur l'exploitation des données personnelles se sont développées aux Etats-Unis puis en Chine. Pourquoi ? Parce qu'elles y ont bénéficié d'un vaste marché intérieur des données, étendu par la suite aux données personnelles des Européens, parfois collectées de manière discutable. Nous avons fini par réagir via le règlement général sur la protection des données (RGPD). L'Europe, plus fragmentée, n'a pu bénéficier de cet effet d'échelle. Mais nous entrons dans une nouvelle phase, avec l'essor d'un nouveau type de données, non plus personnelles mais industrielles. Cette révolution va rebattre les cartes.
Avec l'Internet des objets (plus de 500 milliards d'objets connectés prévus pour 2030), c'est un nombre gigantesque d'informations industrielles qui va émerger. Les réseaux 5G, ainsi que les capacités à intervenir au plus près de la création des données (« edge computing »), vont révolutionner des pans entiers de notre capacité à produire, à consommer, à se mouvoir, à interagir. Le nombre de données émises par l'activité humaine va être multiplié par deux tous les dix-huit mois. Pour moi, l'Europe doit être le premier continent à tirer le plein bénéfice de cette vague. C'est l'un des enjeux les plus essentiels de la décennie qui vient.

Quels sont ses avantages dans cette nouvelle guerre des données qui se prépare ?

Contrairement aux discours fatalistes, je répète que nous ne sommes pas en retard, au contraire ! Cette guerre des données industrielles débute maintenant et l'Europe sera son principal champ de bataille. Nous sommes en effet la première base industrielle du monde, la plus moderne et la plus avancée en termes d'intégration et d'automatisation des données dans les processus de production. Avec la mondialisation, les Etats-Unis ont perdu de leur savoir-faire industriel en l'externalisant. La Chine progresse, certes.
Mais tous les regards se penchent désormais vers l'Union européenne pour capter ces nouveaux flux de données industrielles, à très forte valeur ajoutée. A nous de nous organiser pour qu'ils bénéficient en priorité aux entreprises et à l'industrie européennes. Une chose est sûre, les nouvelles plateformes à construire pour permettre l'exploitation de ces données au plus près de leur lieu de production sont d'une nature toute différente de celles sur lesquelles se sont appuyés les Gafam et autres BATX pour les données personnelles.
Les exigences de sécurité, de temps de latence, de robustesse sont sans aucune commune mesure. Et c'est là que l'industrie européenne a une avance compte tenu de sa prééminence technico-industrielle. Mon objectif est de capitaliser immédiatement sur cet avantage. Dans le domaine des grandes plateformes industrielles à venir, les gagnants d'hier ne seront pas forcément ceux de demain.

Comment s'en assurer ?

D'abord, en poursuivant et en accélérant les travaux déjà réalisés permettant la fluidité d'un marché intérieur des données, y compris industrielles. Cela peut se faire par la réglementation mais aussi par la gouvernance, j'y reviendrai. Il ne s'agit nullement d'une démarche protectionniste. L'Europe est un continent ouvert et le restera. Mais, comme nous l'avons fait pour la 5G, nous établirons des règles claires et strictes que chacun, s'il souhaite venir en Europe, devra respecter, en particulier en matière d'accès et de partage des données industrielles ou publiques.
Concernant l'émergence des plateformes industrielles, nous travaillons autour de « projets européens d'intérêt commun » associant grandes entreprises et PME pour bâtir les plateformes critiques de gestion des données. C'est sur elles que reposeront, filières par filières, les couches logicielles successives supportant in fine les applications d'intelligence artificielle sectorielles ou spécifiques. Par exemple dans la santé ou les transports connectés, les usines virtualisées, la ville intelligente, etc.

Faut-il obliger certains acteurs privés ou publics à partager leurs données au nom de l'intérêt général ?

A nous de donner aux acteurs privés le cadre, les outils et l'accompagnement pour qu'ils y trouvent un intérêt à le faire dans leur domaine. Les données publiques, elles, sont du ressort des Etats. Nous les inciterons à mieux et plus amplement partager ces données qui constituent un bien public - notamment vers le terreau d'innovation que constituent les petites entreprises ou les start-up.

L'Europe s'interroge sur la reconnaissance faciale de masse. Faut-il l'interdire ?

Il n'y a tout d'abord pas un vide juridique en la matière puisque la législation européenne, notamment le RGPD, s'applique d'ores et déjà. En d'autres termes, l'autorisation de ces technologies est dès à présent l'exception et non pas la règle. Faut-il agir au-delà du cadre actuel ?
La réponse ne peut pas être binaire. Dans certains cas, certains lieux et certaines situations, il est logique de l'interdire au nom de la vie privée. Dans d'autres cas, par exemple dans un aéroport, elle peut se justifier pour des raisons sécuritaires et constituer un réel progrès. L'Europe dispose d'un socle de valeur unique qui fait sa spécificité et sa force. Il faut transposer ce socle dans l'univers informationnel. Nous allons nous donner quelque mois pour bien étudier, anticiper et segmenter ce sujet et ses usages.

Vous recevez ce lundi Mark Zuckerberg, le patron de Facebook. Quel message allez-vous lui faire passer ?

Les grandes plateformes ne peuvent pas continuer à vivre en disant « nous sommes un simple réseau de télécommunications ». Ce monde-là a vécu. Chacun doit prendre ses responsabilités quant aux propos et contenus qui s'échangent en ligne. Cela s'est fait jusqu'à présent sur la base de codes de conduite et d'approches volontaires des grands acteurs.
Vu l'ampleur prise par certaines dérives et les risques pour la démocratie, il faut une approche plus contraignante et spécifique. Nous allons la bâtir sans acrimonie mais avec responsabilité. Cela fera l'objet du « Digital Services Act » que nous préparons pour la fin de l'année.»


Source :

Jean Vinatier
Seriatim 2020


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