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vendredi 31 juillet 2009

Henry Corbin : « Mon cher ami… » - N°507- 2e année

Henry Corbin (1903-1978), élève d’Etienne Gilson et ami de Louis Massignon, consacra sa vie d’érudit à l’islam iranien et porta à un très haut degré le prestige de la France dans ce domaine. Il démontra l’essor formidable de la philosophie islamique passée du monde arabe au monde perse où elle devint une philosophie illuminative dont Sohrawardi, exécuté à Alep en 1191, fut la rampe de lancement.
La lettre-préface d’Henry Corbin pour annoncer l’ouvrage savant de Michel de Miras consacré à la spiritualité du soufi Nūr’Alī-Shāh (1748-1798), est un exemple d’élégance, de précision, de finesse et de rigueur qui ne laisse jamais indifférent.
Point n’est besoin d’être un connaisseur de l’œuvre de Nūr’Alī-Shāh pour s’imprégner de la qualité des lignes rédigées par un maître à son élève appelé, ami. C’est un acte qui ne se reproduit plus de nos jours. Les universités formant des savants techniciens au détriment des savants philosophes, on ne verra plus de telles lignes. Cette urbanité universitaire appartient, malheureusement, au passé et les extraits ci-dessous sont, sans doute, un trésor. C’est ainsi qu’il faut lire cette lettre-préface qui enseigne plus qu’on ne le croit ; et n’être pas un historien du soufisme ou de la vie intellectuelle iranienne ne constitue absolument pas un handicap : il suffit seulement de goûter le texte.

« Mon cher ami,

Vous avez désiré que je sois présent à ce livre que vous publiez sur Nūr’Alī-Shāh. Je suis trop touché de votre délicate attention, pour pouvoir me dérober. Car ce que vous souhaitiez, c’était qu’en nous réunissant, ce livre rappelât les circonstances qui l’avaient appelé à naître. Ces circonstances avaient associé nos travaux pour quelques brèves années, pendant lesquelles nous avons été ensemble à Téhéran, le support de notre Institut franco-iranien de recherche, plus exactement dit, de son Département d’Iranologie. L’harmonie avec laquelle nous conduisîmes ensemble nos recherches, les vicissitudes que nous eûmes à affronter ensemble, tout cela compte, je crois, parmi les souvenirs qui nous attachent le plus profondément à ce beau pays d’Iran āsmān-gūn, couleur du ciel.
Cependant, lorsque je vous parlai pour la première fois de l’œuvre de Nūr’Alī-Shāh et de l’entreprise qu’il m’apparaissait opportun de tenter, ce ne fut pas sans une certaine crainte. Car je savais que j’allais vous engager sur une voie où tout était à défricher. Il y avait d’abord les difficultés de l’accès aux textes ; il y avait, en outre, l’absence de tout travail préalable concernant cette période de l’histoire spirituelle de l’Iran, tout au long de laquelle se firent sentir les consèquences de l’effondrement de la dynastie safavide¹.
Sur le premier point, l’édition du texte des Jannāt al-Wişāl dont prit l’initiative notre ami le Dr Javād Nūrbakhsh, vous fut évidemment une aide opportune. Mais le plus difficile restait sans doute à faire. Il fallait vous orienter dans ce vaste poème mystique, en découvrir les lignes de force, tenter la coordination thématique de développements dont il n’était pas dans l’intention de l’auteur de les rendre conformes aux exigences d’un exposé tel que nous l’entendons.
Nos entretiens m’ont rendu témoin de vos efforts et de votre pénétration progressive dans la pensée intime de Nūr’Alī-Shāh. Vos efforts ont été récompensés, puisque pour la première fois, grâce à votre livre, nous disposons d’un guide permettant au chercheur de s’orienter dans le jardin touffu de l’un des maîtres du soufisme iranien.
Car Nūr’Alī-Shāh mérite cette qualification. Sa mission fut de relever de ses ruines le soufisme iranien, au cours du dernier tiers du XVIIIe siècle. L’enthousiasme qu’il suscita, la persistance de son renom jusqu’à nos jours, témoignent du succès de cette mission spirituelle. Il peut se faire que quelques esprits moroses prétendent ne découvrir que des banalités, des lieux communs, dans les thèmes que vous vous êtes appliqué à analyser. Ils auraient tort, et n’auraient pour excuse que leur ignorance aussi bien des courants spirituels qui convergent dans la doctrine de Nūr’Alī-Shāh, que du sens et des raisons de la tragédie que représente le cours de sa vie. Car l’on n’a encore rien compris à une œuvre spirituelle, tant que l’on se contente d’apposer des étiquettes sur des thèmes que l’on croit connaître déjà par ailleurs., pour conclure que tout cela avait été dit. Tous les thèmes pouvaient être là ; leur simple assemblage n’aurait pas suffi à faire un Nūr’Alī-Shāh, s’il n’avait eu d’abord Nūr’Alī-Shāh lui-même. Vous avez appliqué la divination du chercheur à découvrir et à montrer comment Nūr’Alī-Shāh était lui-même la première et la dernière explication de son œuvre. Ainsi en va-t-il pour tous ses semblables.

[…..]

J’ai voulu, selon votre désir, rappeler ici ce minimum de données. Il faut les avoir présentes à la pensée pour situer notre Nūr’Alī-Shāh. Elles font comprendre que, si tout au long de la période safavide, le soufisme passe par une longue décadence, cela ne signifie en rien une décadence de la vie spirituelle iranienne, laquelle atteignit à l’époque un de ses sommets avec l’école d’Ispahan. Elles permettent de comprendre aussi pourquoi certains 'orafā' eurent à prendre nettement position. Le fait qu’un Mollā Şadrā Shīrāzī, qui avait d’autre part à faire face aux Mollās exotéristes, ait dû écrire un livre contre les soufis de son temps, - le fait peut être considéré comme une tragédie. La restauration du soufisme en Iran par Ma' şūm’Alī-Shāh venu de l’Inde, puis par Nūr’Alī-Shāh et ses successeurs, devait être suivie de peu, au début du XIXe siècle, par l’éclosion de l’école de Shaykh Ahmad Ahsā’ī, cette école shaykhie qui, précisément soucieuse de maintenir ou de restaurer la gnose intégrale des Imāms du shī' isme, professe pour autant la réserve que l’on sait à l’égard du soufisme.
Ces quelques pages préludant aux vôtres, communiqueront au lecteur le sentiment de l’extrême complexité de la vie intellectuelle iranienne. Il nous faudra à nous-mêmes et à nos successeurs beaucoup de travail encore pour que l’on puisse reconnaître chaque arbre de la forêt.
Vous êtes sur la bonne voie, mon cher ami. Comme vous l’annoncez, je souhaite que vous puissiez poursuivre l’analyse de cet immense poème qui a pour titre Jannāt al-Wişāl, et dont la totalité s’étend sur 1212 pages. Nūr’Alī-Shāh en fut l’initiateur. Ses successeurs, Rōnaq ' Alī-Shāh, Nezām' Alī-Shāh, le menèrent à terme. Alors il vous reste à nous les faire connaître, ainsi que les œuvres de leurs propres successeurs dont l’enseignement a si profondément pénétré un très large secteur de la vie iranienne, au XIXe siècle et jusqu’à nos jours. Vous nous ferez comprendre pourquoi le soufisme a pu traverser les siècles, en survivant les vicissitudes de l’histoire. C’est que l’on peut laïciser ou détruire une institution religieuse, une Eglise ; mais on ne peut ni laïciser ni détruire le monde intérieur, l’ésotérisme, qui de génération en génération a regroupé les hommes de désir sous le manteau de soufisme². Il vous restera, vous en formez le dessein, à entreprendre la comparaison avec le Mathnawi de
Jalāloddīn Rūmī, ce « Qoran persan » qui a été lu et relu par tous les spirituels de l’Iran y compris par les Ishrāqīyūn.
Tous les vœux d’un aîné vous accompagnent, vous le savez, sur le parcours de ce long chemin…, le chemin dont est dit : « Voyagez-y en sécurité la nuit et le jour » (Qorān 34/17). Wa'l-Salām !

Henry Corbin.


Paris, septembre 1973. »


Jean Vinatier

Sources :

Michel de Miras : La méthode spirituelle d’un maître du Soufisme iranien Nur Ali-Shah, Pref Henry Corbin, Paris, les Editions du Sirac, 1973, pp. 7-8 ; 12-13

Association des amis de Henry et Stella Corbin :
http://www.amiscorbin.com/


Notes :

1- la dynastie des Safavides ou Séfévides régna sur l’Irande 1512 à 1722. Son fondateur Ismail Ier était un Qizilbash descendant de la confrérie des Safavieh qui désignait une confédération de tribus turcomanes au nord de l’Iran : Anatolie, Syrie, Irak. Le souverain le plus remarquable a été Abbas Ier qui régna de 1588 à 1629.

2- la partie en gras l’a été par moi.

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