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vendredi 2 juillet 2010

Giles Milton: Le paradis perdu –1922, la destruction de Smyrne la tolérante- N°722 3e année

Giles Milton comme Tom Reiss (L’Orientaliste ou la vie exceptionnelle de Lev Nussimbaum, une lecture passionnante) appartient à une génération anglo-saxonne qui ne fait pas démentir la réputation, désormais bien assise tant au Royaume-Uni qu’aux Etats-Unis, de conjuguer le talent narratif avec le souci des sources. Avec ces auteurs, la rigueur historique et journalistique forme un duo très heureux quasiment introuvable en France. On regrettera, cependant, que Giles Milton, ne néglige un peu trop les sources françaises et notamment consulaires ainsi que les témoignages de familles : Balladur, Glavany, Fillipachi.
En septembre 1922 lors de l’entrée des troupes d’Atatürk, l’anéantissement par le feu de Smyrne (Izmir) la supposée ville natale d’Homère, a choqué l’opinion publique, européenne, américaine et des observateurs ne se sont pas privés de lier cette tragédie à toutes les répressions entreprises contre les Arméniens, les Grecs, les Assyriens puis les Kurdes entre 1915 et 1924 englobant dans un tout, les actes des gouvernements ottomans et turcs.
L’écriture de Giles Milton sait nous faire entrer dans l’intimité des protagonistes de ce drame historique ainsi les grandes familles levantines, principalement grecques (Onassis), françaises, anglaises dominant l’ensemble du commerce, de l’industrie, formant une société polyglotte, raffinée, cultivée, insouciante; il établit une juste mise en perspective de la difficulté déjà soulignée par les consuls, Charles et Claude-Charles de Peyssonnel, père et fils, sous Louis XV et Louis XVI, à assurer un bon équilibre entre les différentes communautés, religieuses, ethniques et, in fine, trace un portrait sur la manière qu’avait Smyrne de se vivre.
En fait, et au-delà, du seul événement historique, Giles Milton pose volontairement ou pas le problème de la ville cosmopolite face au nationalisme: l'interrogation est d'actualité! Le général Nasser n’ordonna-t-il pas l’expulsion de tous les étrangers d’Alexandrie, détruisant du coup toute la particularité de cette cité fondée par Alexandre le Grand ?
Pourquoi Smyrne brûla-t-elle ? Cette antique ville ne s’aperçut pas qu’en prêtant une oreille trop attentive aux sirènes du nationalisme grec (1897 : invasion de la Crête) et en négligeant la montée en puissance du mouvement des Jeunes Turcs qui parvint au pouvoir à Istanbul en 1908, elle prêtait le flanc à une méfiance croissante de la part des politiques d’alors, Enver Pacha, Talaat Pacha, Ismail Pacha.
Rahmi Bey, le gouverneur ottoman de Smyrne (1914-1919) puis celui envoyé par le Premier ministre grec, Venizélos, Aristide Sterghiades (1919-1922), firent ce qu’ils purent pour atténuer l’onde de choc que d’après eux ne manquerait pas de survenir : peine perdue face à deux nations chatouilleuses à l’esprit enfumé et confus.
Giles Milton met en avant, et à juste titre, la confusion qui régnait parmi les nations victorieuses en 1918 incapables d’avoir une attitude commune et suivie : d’un côté, le Premier ministre anglais, David Lloyd George soutenant mordicus les projets de restauration d’empire grec d’Orient d’Eleuthérios Venizélos sans consulter les alliés et sans tenir compte de l’opposition de l’état-major, le double jeu des Italiens déjà hantés par le rêve romain, de l’autre le Président Woodrow Wilson se rendant compte, un peu tard, des conséquences de ces 14 points. En face, l’empire ottoman contraint de signer le traité de Sèvres, autrement dit son acte de décès.
Mais il faut bien dire que le triomphe de Mustapha Kemal, doit beaucoup à la soif du gouvernement d’Athènes de se constituer, en 1919, un empire en Asie Mineure, de devenir une seconde Byzance et aussi par la morgue, l’incompétence des généraux helléniques qui balayèrent toute prudence dans leurs plans. Les victoires turques de la Sakharya, de Dumlü-Pünar précipitèrent soudainement en septembre 1922, les habitants de Smyrne dans le cauchemar ouvrant à Mustapha Kemal la possibilité de réaliser une Turquie « indépendante, compacte et homogène ».
La fin de Smyrne, sous le regard passif d’une flotte de guerre américano-européenne, est terrible. Heureusement, des matelots, des officiers surent passer outre aux consignes de leur gouvernement respectif pour venir en aide, au péril de leurs vies, aux Smyrniotes.
Ce sont souvent les actions individuelles des hommes ordinaires qui rachètent les folies et les orgueils insensés des hommes d’Etat surtout lorsque ceux-ci croient ressusciter le passé ou pire encore quand ils se sentent appelés par des forces divines qui font les fortunes des seuls intermédiaires de toute nature.


Jean Vinatier
Copyright©SERIATIM 2010

Source :


Milton (Giles) : Le paradis perdu –1922 la destruction de Smyrne la tolérante, Editions Noir sur Blanc, Lausanne, 2010

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2 commentaires:

Manant2 a dit…

Monsieur,
D'après Benoît Meschin, dans son livre sur Kamal Ataturk, l'épisode smyrniote a été effectivement un tournant décisif. Mais la neutralité de la France et de la G.B., si elle s'explique en partie par leur déception devant la déconfiture du général Venezelios, est fondée d'abord sur l'état de l'opinion européenne au sortir de la Grande guerre, et qui était gagnée par le 'Plus jamais ça"! Or, s'engager plus avant dans le conflit contre la Turquie d'Ataturk qui avait quand même infligé une mémorable défaite militaire aux forces anglo-française, c'était courir le risque de s'enliser dans un conflit sans fin, avec la perspective de voir les Russes révolutionnaires tirer les marrons du feu en développant plus avant la coopération qui commençait à s'esquisser entre Moscou et ce qui n'était pas encore Ankara. On peut avoir une admiration pour le talent de narrateur d'un écrivain, mais l'histoire ne se déroule pas sur le plan de la subjectivité et les peuples n'ont un esprit "fumeux" ou "brouillon" qu'aux yeux de ceux qui ne prennent pas la peine de prendre en considération les cosmogonies qui les fondent.
Bien à vous

Manant2 a dit…

Monsieur,
D'après Benoît Meschin, dans son livre sur Kamal Ataturk, l'épisode smyrniote a été effectivement un tournant décisif. Mais la neutralité de la France et de la G.B., si elle s'explique en partie par leur déception devant la déconfiture du général Venezelios, est fondée d'abord sur l'état de l'opinion européenne au sortir de la Grande guerre, et qui était gagnée par le 'Plus jamais ça"! Or, s'engager plus avant dans le conflit contre la Turquie d'Ataturk qui avait quand même infligé une mémorable défaite militaire aux forces anglo-française, c'était courir le risque de s'enliser dans un conflit sans fin, avec la perspective de voir les Russes révolutionnaires tirer les marrons du feu en développant plus avant la coopération qui commençait à s'esquisser entre Moscou et ce qui n'était pas encore Ankara. On peut avoir une admiration pour le talent de narrateur d'un écrivain, mais l'histoire ne se déroule pas sur le plan de la subjectivité et les peuples n'ont un esprit "fumeux" ou "brouillon" qu'aux yeux de ceux qui ne prennent pas la peine de prendre en considération les cosmogonies qui les fondent.
Bien à vous