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jeudi 24 janvier 2008

Vers une monnaie mondiale? N°124 - 1ere année

Est-ce la fin de la crise ? Le professeur Shiller dans Les Echos répond par la négative pour la crise immobilière : « Le système financier va souffrir, les faillites personnelles vont se multiplier. Nous n'en sommes qu'au début. Nous assistons à la plus grave crise immobilière depuis la Grande Dépression de la fin des années 1920. Ses conséquences économiques ne seront sans doute pas aussi sévères même si le risque de récession est non négligeable. Mais on va assister à une véritable destruction de valeur. Des millions de gens vont perdre leur maison, et ce qui me chagrine, c'est que tout cela résulte de comportements parfois malhonnêtes. Le public a été entretenu dans un mythe, à savoir que le prix des logements finit toujours par remonter. On a poussé des gens à acheter des maisons surévaluées en recourant à des emprunts extrêmement complexes. »¹ Les explosions des bulles immobilières anglaise et espagnole sont imminentes. La Banque d’Angleterre tâche de l’anticiper en encadrant les taux de remboursement des emprunts. L’injection par la FED plus de 145 milliards en urgence conjuguée à une baisse très forte des taux en attendant (peut-être) une seconde le dernier jour de janvier éclairent bien le sentiment de panique devant une machine financière emballée. Crise du crédit. Crise bancaire. En deux coups tout le monde du dollar est frappé à son cœur.
Georges Soros dans une interview publiée par le Financial Times note le côté historique « la crise actuelle marque la fin d'une ère de l'expansion du crédit basé sur le dollar comme monnaie de réserve internationale. The periodic crises were part of a larger boom-bust process.Les crises périodiques faisaient partie d'un grand processus de surchauffe. The current crisis is the culmination of a super-boom that has lasted for more than 60 years. La crise actuelle est l'aboutissement d'une super-boom qui a duré plus de 60 ans ».² Avant de prendre acte de « la fin de l’ère de l’expansion par le crédit grâce au dollar institué par les USA comme la monnaie internationale de réserve ».
Etonnante mondialisation par sa rapidité à accélérer le changement dans tous les domaines. En 1945 les USA eurent la main directrice pour dessiner le monde monétaire. Le 15 août 1971, le Président Nelson décidait que le dollar ne serait plus convertible en or. En janvier 2008, les autorités financières majeures voulant stimuler l’économie butent sur l’absence de volonté du monde actuel pour accumuler des réserves en dollars supplémentaires.
Le mot de récession est sur toutes les bouches alors que la réorientation radicale de l’économie passe d’abord par les nouvelles puissances notamment asiatiques (Chine, Inde) assistées indirectement par la venue soudaine, brutale des fonds souverains en majorité arabes. On rétorquera que ces nouvelles forces sont gorgées de billets verts. Elles doivent les utiliser pour poursuivre leur modernité sans être dans un état de dépendance d’une seule monnaie.
Les candidats américains, démocrates, républicains rassureront-ils leurs citoyens en promettant des mesures protectionnistes pour sauver leur mode de vie ? Pour l’heure, ce n’est pas le cas. Les Etats-Unis comme n’importe quelle nation se doit d’être dans l’économie ouverte comme ils surent en être l’avocat depuis des décennies. Une récession serait-elle si grave quand le moteur central de l’économie se déplace et s’installe à l’Est ? Réfléchissons !
Georges Soros propose la création d’un poste de « shérif mondial pour éviter une défaillance systémique ». Un shérif au nom de quoi et de qui ? Depuis 1945 et surtout 1971 les cinq continents tournent autour d’une seule monnaie nationale, le dollar, de facto monnaie-monde. Ne devrions-nous pas penser à fonder une monnaie mondiale détachée de toute nationalité ? Le shérif aurait alors sa justification. Mais une telle pensée suppose une prise de conscience planétaire des gouvernants et l’acceptation par les Etats-Unis du terme de leur suprématie. Il ne faudrait pas y voir un déclin mais un rééquilibre heureux et prudent face aux défis forcément internationaux en cours et à venir. Il faut aussi que les nouvelles puissances économiques s’engagent à prendre le relais pour constituer un concert de puissances continentales où les Etats-Unis seraient présents. Ces puissances sont-elles prêtes ? La réponse est encore négative. Nous sommes donc dans le moment, sans doute, le plus dangereux qui soit, le passage d’une ère à une autre. Le travail qui nous attend tous est d’assumer cette crise systémique. Les banques centrales et les Etats sont encore les seules institutions et structures saines. Le marché ayant clairement montré sa dépendance envers lesdites banques. Tout libéralisme trouve sa borne.
Prochaine étape ? Penser à instituer une nouvelle monnaie de réserve véritablement mondiale. Le moment d’un nouveau Bretton Woods est arrivé.

©Jean Vinatier 2008

mercredi 23 janvier 2008

Gaza entre l’Egypte et le mur N°123 - 1ere année

Depuis la ville de Rafah, la fuite des Gazouis vers l’Egypte a pris de l’ampleur ce matin : le mur a littéralement explosé pour laisser passer des milliers d’habitants de la bande de Gaza. Tel Aviv a réagi selon les formes ; ainsi Aryeh Mekel, porte-parole du ministère des affaires étrangères : « Nous sommes inquiets, car ces brèches permettent à des Palestiniens de sortir de la bande de Gaza, mais cela aussi permettre au Hamas de faire entrer facilement des armes et des terroristes en provenance d’Egypte[…]Nous espérons que l’Egypte qui a des hommes déployés à la frontière, règlera le problème[…]La situation à la frontière relève en effet des seuls Egyptiens aux termes des accords conclus avec Israël »¹
On oubliait, un peu l’Orient depuis que Georges Bush avait traversé la ville de Ramallah. Six mois d’embargo dans la bande de Gaza. Pénurie alimentaire. Villes plongées dans le noir entre le 18 et le 21 janvier. Plus de gaz. Plus de médicaments de premières nécessités. Le Hamas n’avait pas beaucoup à faire pour décider les Palestiniens à forcer la frontière égyptienne. En Cisjordanie, Mahamoud Abbas, Président en exercice de l’Autorité palestinienne et chef du Fatah, le parti rival du Hamas, s’incline devant chacune des forces en présence en Orient : les monarchies du Golfe, Israël, les Etats-Unis. Rien n’y fait. L’étau se resserre. Penserait-il, dans un premier temps, que la réussite du blocus de la bande de Gaza éliminerait son adversaire ? Mais, c’est un leurre et Abbas le sait : ne se dit-il pas « après Gaza, Ramallah ? » Tel Aviv notait des contacts sérieux entre les deux partis palestiniens. La capitale de l’état Hébreu a-t-elle obtenu le feu vert de Georges Bush pour briser le Hamas ? Les Etats du Golfe ont-ils dit oui au Président américain alors que ce dernier essuyait un refus ferme sur une action militaire contre Téhéran ? Une fois le Hamas ramené à la reddition, l’Etat palestinien naîtrait-il ? C’est-à-dire, serait-il un Etat indépendant, maître de ses eaux territoriales, de son ciel ? Le doute est de rigueur.
Dans ces journées terribles, la solidité palestinienne est mise à l’épreuve. Le coordonnateur général de la mission Palestine à Gaza pour Médecins du monde, Bruno Vinay dans Libération :« Les habitants de Gaza se sentent humiliés et renvoyés aux années 50 quand ils n’avaient pas d’eau et allaient en chercher avec des bidons. Ils n’ont plus de gaz, donc ils ne se lavent plus, ne se chauffent plus. Une forme de résistance s’organise. Ils ont l’habitude […] Je n’entends pas des voix s’élever contre le Hamas. Tout le monde se sert les coudes. Les tracas quotidiens oblitèrent les discours politiques. Indirectement, j’ai le sentiment même que cela va renforcer une certaine solidarité. D’ailleurs, ce matin, c’est le Hamas qui a fait les 17 points passages dans la clôture entre Gaza et l’Egypte. Les gens se disent que c’est grâce au Hamas qu’ils peuvent passer.» ²
Plus au Nord, au Liban, on suit avec une attention réelle les événements du Sud. Le Liban confronté à une crise politique majeure où le choix d’un Président de la République masque des ambitions cyniques au-delà des frontières, se dit, il y a un peu de Gaza en nous. Issa Goraieb dans son édito de L’Orient-Le Jour écrit : » Dieu préserve les Libanais de toute possibilité de comparaison, même sommaire, entre les deux cas que représentent Beyrouth et Gaza. À Gaza comme à Beyrouth pourtant, et dans les proches environs aussi, c’est le même aveuglement qui est roi. Le noir ne règne pas dans les seules habitations, privées de courant électrique : c’est dans les esprits que s’est installée, que s’est ancrée l’obscurité. »³
Gaza entre l’Egypte et le mur, le destin tragique de plus d’un million de femmes, d’enfants, d’hommes se joue sous les yeux de la communauté internationale ni plus ni moins cynique que la communauté régionale. Si Olmert se veut « militaire », le peuple israélien est-il dans la même ardeur que lui ?
Où est donc la politique de civilisation ?

©Jean Vinatier 2008

Liens :

1-AFP

mardi 22 janvier 2008

Jonathan Swift à Lord Bolingbroke, Mai 1719. N°122 - 1ere année

1719: Jonathan Swift, le futur auteur des Voyages de Gulliver et Lord Bolingbroke, un des esprits les plus distingués de son temps ont une correspondance régulière depuis leur départ contraint d’Angleterre en 1714. Ils paient leur engagement politique du côté des tories.
Retour en arrière. En 1710, les tories arrivent au pouvoir avec pour intention de terminer la guerre de Succession d’Espagne débutée en 1702. Lord Bolingbroke est secrétaire d’état aux affaires étrangères, il sera l’un des signataires des traités d’Utrecht en 1713. Jonathan Swift, polémiste irlandais de talent dirige le journal
The Examiner. Sa mission, convaincre l’opinion anglaise de la nécessité de la paix. En 1714, le parti rival, Whig remporte les élections et pourchasse les tories suspects de vouloir redonner le trône aux Stuarts, au lendemain de la mort de la Reine Anne (1702-1714) alors que l’électeur de Hanovre est appelé à ceindre la couronne sous le nom de George Ier (1714-1727) ; la Reine Elisabeth II est sa descendante..
Peu de temps avant de connaître l’amertume de la défaite, Bolingbroke, Swift ainsi que Pope, Gay, Parnell et Arbuthnot décident de former un club littéraire informel dénommé le
Scriblerus Club pour moquer les clubs trop précieux. Trente années durant, ils échangeront une relation épistolaire unique en son genre. Quoi d’étonnant, ils étaient les plus distingués de leur temps !
La lettre proposée ci-dessous évoque l’amitié, l’histoire, la politique et la santé autour de quelques réflexions. Il faut adresser ici un coup de chapeau à l’historien David Bosc qui a si remarquablement traduit cette correspondance.

“Milord,
Je ne me souviens plus si je vous ai dit autrefois que j’avais observé chez Cicéron, alors qu’il était en exil, une sorte de plaisir mélancolique, qui est merveilleusement émouvant. Je crois que la raison en est que, dans ces circonstances de la vie, l’amitié est plus à même de se déployer, sans aucun mélange d’envie, d’intérêt ou d’ambition. Toutefois, il me semble qu’il en était surtout ainsi lorsqu’il écrivait à ses frères d’exil, ou eux à lui ; parce que la détresse commune encourage et l’amitié et la réflexion. Je crois en effet que le malheur et la prospérité sont trop en désaccord pour souffrir jamais une alliance étroite de leurs élus respectifs.
L’amitié, disons-nous, naît d’une ressemblance de tempérament. Vous admettez que l’adversité vous a appris à penser et à raisonner différemment ; au lieu que, je puis vous l’assurer, tous ceux qui se sont démenés pour rester où ils étaient, et garder ce qu’ils avaient, n’ont pas changé du tout, et ils boivent quelquefois à la santé d’un ami absent, ils pensent avoir rempli tous leurs devoirs envers lui. Voici un certain temps que je nourris une observation, qui pourrait avoir quelque justesse : personne n’est aussi mal traité, lors d’un changement de pouvoir, que ceux qui ont agi en vue du bien public, sans considération pour eux-mêmes. Et rien ne sert de comparer les sommes qu’ont pu amasser les uns et les autres, parce que je tiens pour acquis que le même soupçon de calcul qui dispose un homme à remplir ses coffres, lui apprendra aussi comment les préserver contre tout événement. J’ose tenir le pari que le Duc de Malborough, au cours de toutes ses campagnes, n’a jamais perdu une seule fois son bagage. Je suis extrêmement heureux de cette offre inconditionnelle dont vous parlez, parce que je sais par expérience qu’il y a peu de bonnes choses à attendre d’eux. Et si leur offre est sincère, je ne vois pas pourquoi elle n’a pas encore abouti, puisque tout est accordé de ce qui pouvait être demandé. A moins qu’il y ait une exception pour les actions bonnes & généreuses. Lorsque je pense à vous par rapport à sir Roger, j’imagine un jeune homme de seize ans épousant par amour une femme de trente : elle se fane chaque année un peu plus, tandis qu’il gagne la vigueur à l’âge d’homme, et quand il est trop tard, il se demande comment il a pu s’engager dans une alliance aussi inégale, ou bien ce qu’est advenue la beauté dont il était épris.- J’ai appris qu’il se surpassait dans toutes les qualités pour lesquelles nous avions l’habitude de nous quereller avec lui. Je crois que ce grand loisir et cette tranquillité d’esprit, que vous ont donnés la Fortune et votre propre sagesse, ne pourraient être mieux employés qu’à tracer de très exactes mémoires de ces événements, dans lesquels, à ma connaissance, vous avez eu la part la plus difficile et la plus lourde. Et j’ai souvent songé, en comparant les époques, qu’aucune ne fut aussi importante en Angleterre que celle qui a marqué les quatre dernières années de feu la Reine. Ainsi, je pense que rien ne serait plus utile, ou plus intéressant, que son récit exact et complet, avec des observations, un esprit et un style et une méthode que vous êtes capable de lui donner. L’une des raisons pour lesquelles nous avons eu si peu de mémoires écrits par les principaux acteurs de l’Histoire, c’est qu’une trop grande familiarité avec les affaires diminue la considération qu’on a pour elles. Et pourtant ces mêmes personnages liront Tacite et Commines avec une délectation merveilleuse. Je dois vous demander deux choses à ce propos : d’abord, de n’omettre aucun épisode sous prétexte que vous le jugez de peu d’importance ; ensuite, d’écrire pour un monde ignorant, et sans supposer que vos lecteurs seront de l’époque présente, ni tous des habitants de Londres ou de ses environs immédiats. Il n’y a rien qui me fâche davantage dans les anciens historiens que lorsqu’ils me laissent dans l’obscurité au sujet d’événements qu’ils supposent connus de tous. C’est la paresse, l’orgueil ou l’incapacité des grands hommes qui a permis aux impertinents de la Nation où vous êtes de nous empoisonner avec des mémoires pleins de sottises et de romance. Qu’un Français parle deux fois avec un ministre d’Etat, et il ne demande rien de plus pour vous fournir un volume. Et moi, qui ne suis pas Français, désespérant de voir jamais ce que vous m’annoncez maintenant, il y avait un certain temps que je rassemblais des matériaux pour un tel travail, sans autre force que d’avoir toujours été parmi vous, traité avec plus de bonté et de confiance qu’il n’arrive d’ordinaire aux gens de mon état et de ma condition. Mais je suis sincèrement heureux d’avoir une si bonne raison de ne pas aller plus avant dans cette voie, quoique je pourrais dire bien des choses que vous ne vous permettrez jamais d’écrire. J’ai déjà fait un long portrait de vous dans cette brochure, et rien qu’une esquisse dans une autre. Mais je vois bien que lorsque César décrit l’une de ses batailles, l’idée que nous en concevons de lui dépasse de beaucoup tous les éloges des autres écrivains à son sujet.
J’ai lu votre Paraphrase avec un grand plaisir, et la qualité du poème me convainc de la vérité de votre philosophie. Je suis d’accord qu’une grande part de nos besoins est imaginaire, toutefois les vrais besoins eux-mêmes sont en proportion différentes d’un homme à l’autre. On admettra le manque réel d’un Roi privé de son royaume, eût-il dix mille livres de rente ; et toute l’échelle des conditions nous offre des cas parallèles. Lorsque je raisonne ainsi sur la situation de quelques amis absents, j’en perds fréquemment toute la tranquillité de mon esprit. Je trouve indécent d’être joyeux, ou de me plaire à quoi que ce soit, tandis que ceux qui ont dirigé des Conseils, ou des armées, et de qui j’ai eu l’honneur d’être aimé, se trouvent soit dans une humble solitude, soit, comme Hannibal, auprès d’une cour étrangère, donec Bithyno libeat vigilare tyranno.¹ Ma santé (une chose sans importance) s’est un peu améliorée ; mais, dans le meilleur des cas, j’ai le cœur dolent et mal à la tête. Que Dieu vous rende bientôt à votre pays, dans la paix et l’honneur, pour que je puisse voir à nouveau celui cum quo morantem saepe diem fregi,&². “


©Jean Vinatier 2008

Personnages :

Jonathan Swift (1667-1745)
Henry Saint John, Lord Bolingbroke (1678-1751)
John Churchill, duc de Malborough (1650-1722) général en chef de l’armée anglaise pendant la guerre de Succession d’Espagne.
Robert (Roger) Harley, Lord Oxford (1661-1724)
John Gay (1685-1732) poète et dramaturge
John Arbuthnot (1667-1735) écrivain et mathématicien écossais
Alexander Pope (1688-1744), poète.
Thomas Parnell (1679-1718) poète irlandais
Scriblerus vient de l’anglais scribbler : griffonner , écrivassier.

Notes :
La lettre est extrait de Correspondance avec le Scriblerus Club, traduit de l’anglais et présenté par David Bosc, Paris, Editions Alia, 2005, pp.93-96.
1-in Juvenal, Satyrae : « Jusqu’à ce qu’il prenne fantaisie au tyran de Bithynie de demeurer éveillé [pour recevoir la salutation matinale d’Hannibale]
2-in Horace, Odes : « et avec qui, souvent, j’ai abrégé la longueur des jours ».

lundi 21 janvier 2008

Fonds souverains: le monde Atlantique a-t-il le choix ? N°121 - 1ere année

Les fonds souverains reviennent sur le devant de la scène internationale. Les bourses asiatiques et européennes accueillent avec scepticisme le plan de relance temporaire du Président Bush approuvé par la FED. Les déplacements concomitants de Georges Bush et de Nicolas Sarkozy dans la péninsule arabique, outre les aspects militaires et géopolitiques, contenaient aussi une demande d’action financière des princes arabes. Que se sont dits le roi d’Arabie Saoudite et le Président des Etats-Unis sous la tente de soie ? Les plus grands établissements bancaires et financiers du monde Atlantique ne savent pas encore qu’elle est l’étendue exacte des dégâts provoqués par la crise des subprimes. Les fonds souverains asiatiques et arabes (il y a aussi le fonds norvégien) disposent d’une force de frappe sur le papier singulièrement impressionnante. Ryad annonce la création d’un fonds doté au départ de 900 milliards de dollars avec une augmentation possible à 1 500 milliards de dollars dans les mois à venir. Cette nouvelle s’ajoute à toutes les décisions stratégiques que les princes arabes prennent pour se placer sur la scène géopolitique mondiale comme décideurs, acteurs et non plus comme suppléants dociles des Etats-Unis et de l’Union européenne. Jusqu’à présent les fonds souverains orientaux et asiatiques agissaient sur leur rive propre, demain, ils pourront établir des alliances précises à court, moyen et long terme. Tous ces Etats ont des liquidités énormes et doivent accélérer la modernisation de leur pays propre. Les investissements ou les opportunités se feront aussi en fonction de besoins intérieurs et c’est le monde Atlantique qui devra en tenir compte. C’est déjà une révolution. Le message envoyé depuis les rives du Golfe persique est clair : plus question de se voir refuser une acquisition (en dollars) de telle ou telle société. Pour Washington le problème est aigu : Comment expliquer qu‘un fonds souverain en dollars est dangereux ? Berlin et Paris indiquent qu’elles entendent sélectionner les fonds selon des critères moraux et de transparence. Cette formulation ne cesse pas de surprendre tant elle constitue un refus de voir le secouement du monde et le changement (en cours) du rapport de force. L’hebdomadaire, The Economist, titre sur l’invasion de ces fonds. Va-t-on décréter la levée en masse des citoyens ?
Quelques jours plus tôt, certaines autorités disaient (sans rire) qu’elles préféraient des fonds souverains orientaux à ceux asiatiques parce que les Arabes ne cherchaient pas la prise de contrôle de telle ou telle entreprise. Ce propos était exact lors de la première guerre du Golfe et même en 2003 ; en 2008, c’est faux. Les observateurs rapportent d’Orient la montée en force du sentiment national depuis le peuple jusqu’aux princes sans omettre les milieux marchands. Les Arabes sont-ils pressés de conquérir ? C’est autre chose tant ils savent aller à leur rythme quitte à agacer par une apparente lenteur ou hésitation. Le monde arabe a une dimension cosmique différente de nous, idem pour les Chinois, les Indiens.
D’une façon générale les fonds souverains présentés encore comme une force « barbare » à l’Occident, amènent une pièce supplémentaire à la mondialisation. Cette dernière décrite formidable d’espérance depuis les rives du Potomac et de la Seine, nous revient en boomerang depuis tout l’Est du monde. Peut-être, est-ce le début du rééquilibrage ? La crainte serait que des cercles américains, anglo-saxons et leurs relais dans l’Union européenne calculent sur le chaos pour regagner la conduite du monde. C’est oublier, un peu vite, que le roi indien de l’acier Mittal, par exemple, dirait non pour fournir lesdites armées !
Il faut le redire. Cette crise financière est d’abord la conséquence de la cupidité des banquiers « blancs » lesquels ne savent toujours pas l’étendue des dégâts.
L’appel au secours des dirigeants des établissements bancaires en sus de l’aide apportée par centaines de milliards de dollars des banques centrales, vers ces fonds souverains est un aveu terrible. Sur le plan politique, les conditions posées par différents chefs d’Etat sur la moralité de tel ou tel fonds souverain s’il n’est pas incongru de prime abord est, cependant une maladresse inutile.
Les fonds souverains (et donc des Etats) s’installent durablement sur la scène mondiale. La politique ne pouvant se faire qu’avec les réalités et non les nostalgies, force est de voir que la suprématie capitaliste « blanche » est terminée. Les capitalistes d’Orient, d’Asie sont, maintenant, là.

©Jean Vinatier 2008

Lien :
The Economist: https://www.economist.com/opinion/displaystory.cfm?story_id=10533866

Sources Seriatim :

Fonds souverains:

vendredi 18 janvier 2008

Président de l’Union : ni de droite, ni de gauche, mais européen N°120 - 1ere année

La venue de Tony blair au congrès de l’UMP a été accueillie dans un délire par les cadres de l’UMP tous debout. Nicolas Sarkozy s’enthousiasmait sur une possible candidature de l’ancien premier ministre anglais comme Président de l’Union européenne. Edouard Balladur, dans un court article publié par Le Monde puis Valéry Giscard d’Estaing ont tiré à boulets rouges sur cet éventuel postulant.¹ Que lui reprochaient les deux avocats du traité simplifié de Lisbonne ? De n’être pas européen.
Le Royaume-Uni refuse l’euro, n’adhère pas à l’espace de Schengen et s’ingénie à tirer les avantages sans les inconvénients de l’Union européenne. Tony Blair a été et reste l’avocat le plus dévoué de la politique américaine : il fut le fer de lance de l’invasion de la Mésopotamie passant outre à la loi internationale. Il poursuit son travail comme tête de file du quartet en Orient. Londres portant une responsabilité presque exclusive du drame au Proche-Orient depuis les années 20, Tony Blair suit son chemin comme si de rien n’était.
Quelques éditorialistes telle Françoise Fressoz dans
Les Echos² suggère que la présence de Tony Blair à l’UMP montre aux Français le bon choix lors du scrutin municipal de mars et, pour 2012, un handicap pour Ségolène Royal. Il y a du vrai mais cela est trop subtil pour l’électeur qui ne voit dans sa très grande majorité que l’enjeu local. Quant au PS, englué comme il est, est-il besoin de poser d’autres pièges ? Nicolas Sarkozy aurait alors commis une faute. C’est le plus certain.
La réaction du tandem Balladur/d’Estaing a le mérite de porter à la connaissance du public toutes les agitations en cours dans les instances européennes. On parle de la candidature de l’ancien président de la république de Pologne, Aleksander Kwaśniewski (1995-2005) là encore un fidèle soutien de Washington. On n’oublie pas son rôle pour forcer l’Europe à s’allier aux USA en 2003 et contrer l’action diplomatique de Jacques Chirac et de Gerhard Schröder. Le nom de Jean-Claude Junker circule beaucoup et attire les faveurs de nombreuses personnalités continentales. Qui choisir pour la présidence de l’Union ? Un homme ou bien le politique de tel ou tel pays ? Que choisira-t-on ? Une personnalité ou bien une nationalité ? L’ancien Premier ministre du Luxembourg a résumé d’une phrase l’homme ou la femme à retenir : « ni de droite, ni de gauche, mais européen[ne] ».
Qu’est-ce qu’un Européen en 2008 ? Il est pas aisé de donner une réponse. Les référendums de 2005 (France, Hollande) fournissent une réponse : être maître chez soi. Bref, une Europe maîtresse d’elle-même, souveraine, indépendante dans sa politique étrangère et dans sa défense. Evidemment la question de l’OTAN est centrale ! Washington proposera en avril prochain une nouvelle architecture. Quid de notre indépendance ?
L’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt insiste sur ce point « Dans un proche avenir, la majorité des États du continent européen n’a aucune raison stratégique ou morale de se soumettre volontairement à l’impérialisme états-unien. […] Nous ne devons pas nous abaisser au rang de béni-oui-oui complaisants. »
Avons-nous le même intérêt que les Etats-Unis dans leur stratégie d’ « endiguement » de la Russie, de la Chine ? Avons-nous le même intérêt que les Etats-Unis en Orient, en Afrique ? Pouvons-nous croire au clash entre les civilisations ?
Les Européens ne doivent avoir aucune illusion sur le résultat des élections américaines du 4 novembre 2008 : démocrate ou républicain, ce sera toujours America first ! Zbigniev Brzezinski , aujourd’hui conseiller diplomatique du démocrate Barack Obama, qualifie toujours le continent européen de plus importante zone de concentration de la politique globale des États-Unis dont l’exploitation est une condition indispensable à l’établissement de sa suprématie sur l’Eurasie.
Le choix d’un premier Président de l’Union ne pourra pas être négligent. Par le nom retenu, les Etats européens indiqueront leur exigence ou pas de faire retrouver à l’Europe son identité et sa liberté de penser par elle-même. L’Europe doit suivre sa voie pour assurer sa sécurité et la coexistence pacifique des peuples germaniques, slaves, latins et finno-ougriens de notre continent. C’est ce qu’on appelle une mission historique.

©Jean Vinatier 2008

Liens:
1-http://news.independent.co.uk/europe/article3347996.ece
2-
http://blogs.lesechos.fr/article.php?id_article=1661

Sources Seriatim :

Etats-Unis-Europe:
http://seriatim1.blogspot.com/2007/11/etats-uniseurope-autour-de-la.html
Hubert Védrine: http://seriatim1.blogspot.com/2007/09/oncle-hubert-et-le-petit-nicolas.html
Pologne :http://seriatim1.blogspot.com/2008/01/la-pologne-et-les-anti-missiles.html
GeorgesBush :http://seriatim1.blogspot.com/2008/01/georges-bush-en-fin-de-mandat-lorient.html

jeudi 17 janvier 2008

Bhoutan et Népal dans le grand jeu sino-indien ? N°119 - 1ere année

En atteignant le toit du monde, l’Everest, le 23 mai 1953, le futur Sir Edmund Hillary (1919-2008) pensa-t-il que l’Himalaya resterait un espace vierge et hors de la géopolitique ?
La chaîne himalayenne occupe un espace géographique essentiel dans les relations entre la Chine et l’Inde d’une part, dans l’encerclement de la Chine, d’autre part, selon la stratégie américaine. Parmi les états himalayens impliqués de facto dans le jeu stratégique, le Népal et le Bhoutan sont deux petites puissances aux côtés de l’Inde, la Chine (Tibet), le Pakistan.
Le Népal est dans une situation politique agitée. L’entrée au gouvernement, sous la houlette du parti du Congrès, du parti communiste népalais (maoïste) et l’annonce de la prochaine abolition de la monarchie en avril 2008 ne garantissent pas une sérénité.
Premièrement, l’armée, fortement oubliée depuis quelques mois s’oppose fermement à l’intégration dans ses rangs des rebelles maoïstes : «
L’armée népalaise se doit d’être compétente, professionnelle, disciplinée, impartiale et obéissante aux ordres de la chaîne de commandement, ce qui ne fait pas partie des traditions des anciens rebelles maoïstes», déclarait le chef d’état major. Rappelons, également, que les maoïstes sont inscrits depuis la visite de Colin Powell à Katmandou le 18 janvier 2002 parmi les organisations terroristes ; et depuis cette date, les officiers népalais (dont les Gurkhas) sont entraînés aux Etats-Unis.
Deuxièmement, la création d’un Etat fédéral démocratique républicain laisse planer la peur d’un éclatement du pays comme le rappelle Sujata Koirala, du parti du Congrès : « Nous acceptons l’idée d’un Etat fédéral et d’une représentation proportionnelle selon les régions, mais pas sur la base des groupes ethniques. Une telle stratégie pourrait mettre le Népal en pièces ! »¹
Le Bhoutan connaît la royauté depuis 1907. Quasiment inconnu jusqu’à ces dernières années, le royaume a l’apparence d’une terre tranquille et lisse. On se plaît à rappeler que le père du roi actuel recherchait pour son peuple, le Bonheur national brut (BNB). Le Bhoutan mène des réformes démocratiques et une bhoutanisation active qui a poussé la minorité népalaise hors du pays. Celle-ci, compte revenir et quitter les camps tenus par les nations unies au Népal mais Thimphou ( la capitale) oppose une fin de non-recevoir.
L’Inde occupe une place importante. Sur le Népal où elle soutient l’actuelle famille royale depuis les années Nehru. Au Bhoutan, elle a en charge la politique étrangère. New Delhi ne cesse pas de regarder sa frontière himalayenne (en sus du Cachemire) comme une chasse gardée vis à vis de la Chine. Ainsi, en 1975, décida-t-elle d’incorporer le royaume Sikkim placé entre le Népal et le Bhoutan.
La Chine use de sa prétention sur le Tibet et de sa contestation de la conférence de Shimla ou Simla signée le 3 juillet 1914 entre le Tibet et l’Empire des Indes qui traçait la frontière entre les deux entités. Pékin, se fixant sur l’histoire tibétaine juge comme sienne les états du Sikkim, du Bhoutan et l’état indien d’Aruchanal Pradesh à l’extrémité du pays entre le Myanmar et la Chine. Trois pays relevant, autrefois, du grand Tibet.
On comprend les peurs des royaumes népalais (Hindou) et bhoutanais (Bouddhiste). Peuvent-ils s’unir ? Dans les siècles passés, ils se sont combattus avec rage. Aujourd’hui, ils ne réussissent pas à régler la question des réfugiés népalais (Lhotstampas d’origine bhoutanaise). L’Inde refuse de faciliter leur moindre déplacement. Elle est confrontée à une migration massive de népalais dans le Sikkim.
Le Népal est dans une situation paradoxale. D’un côté il entame une énième révolution politique qui remémore, par maoïstes interposés, les querelles ancestrales entre le roi et la famille Rana, Premier ministre héréditaire. De l’autre, il dispose du soutien militaire des Etats-Unis, du Royaume-Uni, de l’Inde et de la Chine contre les rebelles maoïstes…dont quelques-uns sont ministres !! Katmandou est également fragilisée par la répartition de la population. Au Nord, les habitants sont sino-tibétains ; au Sud, dans la riche vallée du Teraï, ils sont indo-iraniens et menacent de faire sécession si leur autonomie n’est pas reconnue par le nouveau pouvoir.
Le gouvernement bhoutanais accroît sa politique de bhoutanisation qui est elle-même concurrencée par une forte anglomanie prônée par une élite qui semble faire fi des droits humains les plus élémentaires. Le Bhoutan pratique une politique d'assimilation à l'égard de ses minorités nationales, une politique de valorisation de la langue officielle (dzongkha) et une politique de permissivité à l'égard de l'anglais.
Le royaume risque de payer au prix fort les tensions sino-indiennes. Il en est de même pour le Népal. Les maoïstes eux sont sûrs de faire l’unanimité étrangère contre eux . Népal et Bhoutan seraient-ils la nouvelle Pologne d’Asie, destinés à connaître un ou plusieurs partages entre les grandes puissances régionales ? La question est posée.

©Jean Vinatier 2008

Cartes :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Image:Historic_Tibet_Map.png
http://sources.asie.free.fr/SIG/asiaSE.html

Liens :
1-
http://hebdo.nouvelobs.com/p2212/articles/a337675-gayatri_et_les_r%C3%A9volt%C3%A9s_du_tera%C3%AF.html
Bhoutan: Asia Times, l’article de Mohan Balaji: “In Bhutan, China and India collide.»

mercredi 16 janvier 2008

France : Au nom du populisme pénal N°118 - 1ere année

Le populisme pénal aurait-il le vent en poupe ?
Le 8 janvier dernier, une dépêche laconique de l’AFP tombait :
« Pour la reprise des travaux parlementaires, les députés ont débuté mardi l’examen, en urgence, du projet de loi Dati destiné à créer des centres de rétention, dans lesquels des criminels dangereux pourront être infiniment enfermés, à leur sortie de prison. Prévu au départ, pour les criminels pédophiles ayant purgé une peine de 15 ans et plus, ces centres devraient recevoir, après modification, du projet initial, les auteurs de crimes multiples sur mineurs et majeurs. » Dans la nuit du 9 au 10 janvier dans un Hémicycle quasiment vide, les députés adoptaient ledit projet de loi.
Deux années plus tôt, Pascal Clément, Garde des Sceaux, proposait une loi sur la récidive aprés la lecture du rapport remis par le magistrat Jean-François Burgelin. Il recommandait un
suivi de protection sociale allant du placement sous surveillance électronique à l’ouverture de centre fermé de protection sociale . Cette dernière mesure serait décidée pour un an, et reconductible jusqu’à la disparition de la dangerosité. »
Que s’était-il- passé pour que le gouvernement se précipite à rédiger un texte qui a soulevé et soulèvera des critiques fondées ! Au milieu de l’été, le viol du petit Enis à Roubaix par Francis Evrard, un pédophile récidiviste, a choqué, justement, l’opinion publique. Nicolas Sarkozy réagit par son fameux « Moi, je veux ». Il demande à son ministre de la Justice, Rachida Dati, de proposer à l’assemblée un projet de loi qui instituerait des centres de rétention pour les délinquants sexuels reconnus dangereux.
Quel est le contexte ?La société française est de plus en plus avide de sécurité et, par refus de l’aléa et du risque, se caractérise par la recherche constante d’un coupable, personne physique ou institution susceptible d’endosser la responsabilité des faits commis. Le terreau est donc favorable.
La colère des magistrats, des avocats, des associations des droits de l’Homme contre ce projet de loi tient en plusieurs points.
Le premier, souligné par le député socialiste André Vallini, est que «
pour la première fois dans notre droit pénal une peine [est] seulement fondée sur la dangerosité supposée d’un citoyen hors de tout contexte de récidive. »
Le second point est l’extension apportée au contenu du projet de Rachida Dati. Un amendement avancé par le député UMP Georges Fenech étend la mesure à « tous les crimes odieux » contre les mineurs et les majeurs.
Troisième point, compte tenu du principe de la non-rétroactivité de la loi, les premiers placements en rétention de sûreté ne pouvant intervenir que dans les 15 ans, soit en 2023, il a été décidé une application immédiate de la loi pour les détenus en cours de peines.
Robert Badinter dans un article publié par Le Monde le 27 décembre 2007 s’insurgeait contre le viol des principes fondamentaux de la justice : » Il ne s'agira plus seulement pour le juge, gardien de nos libertés individuelles, de constater une infraction et de prononcer une peine contre son auteur. Après l'achèvement de sa peine, après avoir "payé sa dette à la société", au lieu d'être libéré, le condamné pourra être "retenu", placé dans un "centre sociomédico-judiciaire de sûreté", par une décision d'une commission de magistrats pour une durée d'une année, renouvelable, parce qu'il présenterait selon des experts une "particulière dangerosité" entraînant un risque élevé de récidive. » Il enfonçait le clou : « Le lien entre une infraction commise et l'emprisonnement de son auteur disparaît. Le "retenu" sera détenu dans un établissement fermé et sécurisé, en fonction d'une "dangerosité" décelée par des psychiatres et prise en compte par une commission spécialisée. Et aussi longtemps que ce diagnostic subsistera, il pourra être retenu dans cette prison-hôpital ou hôpital-prison. Nous quittons la réalité des faits (le crime commis) pour la plasticité des hypothèses (le crime virtuel qui pourrait être commis par cet homme "dangereux"). »
Si l’opinion publique réclame un juste châtiment, elle ne réclame pas pour autant une répudiation des principes de justice. Sait-elle seulement que le gouvernement a profité d’une affaire tragique pour déposer un projet de loi qui ne concerne plus les seuls délinquants sexuels mais des catégories plus larges en usant de mots flous tels, par exemple, « à tous les auteurs de crimes aggravés » ? Au gré des événements, des faits divers telle ou telle catégorie d’individus entrerait dans le champ de cette loi. L’infraction s’efface devant le diagnostic psychiatrique de dangerosité. Bienvenue dans la société du meilleur des mondes.
Les juristes indiquent que le gouvernement actuel s’inspire des positivistes italiens du XIXe siècle, Lombroso, professeur de médecine légale, Ferrari, professeur de droit et avocat, Garofalo, magistrat, tous les trois disciples d’Auguste Comte, fondateur d’une science nouvelle, la sociologie. L’exercice est tentant et certainement réalisable ; mais le gouvernement voulant, par-dessus tout tenir l’opinion publique entre ses mains, il ne s’embarrasse pas d’origine historique. Il est dans l’immédiat. On appelle cela, le populisme pénal. La présidence de Nicolas Sarkozy ouvre sans précaution ou intentionnellement les portes à des dangers pour la liberté de nous tous, les magistrats inclus. Le populisme pénal ne serait-il pas…le tous coupables, un jour ?

©Jean Vinatier 2008

mardi 15 janvier 2008

La Pologne et les anti-missiles américains N°117 - 1ere année

« Le ministre polonais de la défense, Bogdan Klich, qui doit se rendre prochainement aux États unis d’Amérique dans le cadre des accords de la Pologne en ce qui concerne le projet d’élaboration du bouclier antimissile américain, a expliqué que sa visite allait mettre en avant tout ce qui touche à la coopération entre la Pologne et les États Unis d’Amérique pour la défense collective mais aussi en ce qui concerne la présence de l’armée polonaise en Irak. »¹
Cet extrait de dépêche est apparemment anodin et ne dénote aucun changement de politique avec le précédent gouvernement de Jaroslaw Kaczynski battu aux élections de novembre 2007 par la coalition (Plate-forme civique/parti paysan) menée par Donald Tusk. Masque-t-il un changement d’approche de la Pologne ?
Cette semaine une délégation russe se déplacera en Pologne pour discuter avec l’actuel gouvernement de différents points sur la sécurité. Russes et Polonais parleront, notamment, de l’éventuelle installation des anti-missiles américains (BMDE²) sans les Américains. Voilà presque une année que cette installation militaire américaine fait débat en Europe et plus particulièrement dans les pays frontaliers avec la Russie. C’est une première mais, pas forcément une surprise. Donald Tusk ne vient-il pas de souligner les trois points importants de sa politique : rapprochement avec l’Union européenne, avec l’Allemagne et avec la Russie ? Attitude qui diffère complètement de son prédécesseur pour lequel la garantie de la sécurité polonaise vis-à-vis de la Russie s’affirmait directement par les Etats-Unis, et que cette sécurité polonaise se détachait des arrangements collectifs européens et même « otaniens » sur ce point.
Le ton neuf pris à Varsovie tient également compte de la campagne présidentielle aux USA. Les principaux candidats démocrates inclineraient à abandonner le projet d’installation des BDME . Le ministre des affaires étrangères Sikorski ne dit-il pas " (
he) was worried that the United States could abandon the project after the American presidential election in November."
Qui est Sikorski ? Polonais formé aux Etats-Unis, ancien président d’un think tank néo-conservateur, l’American Enterprise Insitute (AEI). Il est marié à Ann Appelbaum ,journaliste en vue au Washington Post très proche de l’équipe de Georges Bush. Il était dans l’équipe ministérielle de Jaroslaw Kaczynski jusqu’à sa démission (forcée ?) le 2 février 2007. Mystère de l’homme qui se montre de plus en plus critique sur la politique polonaise. A première vue, il ne pouvait qu’applaudir au déploiement des BMDE ; il en fit la critique négative. Sikorski fonctionnerait-il comme Nicolas Sarkozy : je suis un allié de Washington mais je dis ce que je pense ? C’est une piste.
De son côté que dit le Premier ministre Donald Tusk ? Il aimerait européaniser la question des anti-missiles. Cette initiative ne reçoit pas du tout l’assentiment de la Commission présidée par Barroso laquelle tient par-dessus tout à laisser toute latitude à Washington. Le gouvernement allemand d’Angela Merkel considérant avec une plus grande méfiance le système BMDE accueille cette démarche sans la qualifier. Ainsi, une importante question de la sécurité européenne est modifiée de façon à concerner les Européens eux-mêmes.La vie politique polonaise ne facilite pas une approche cartésienne. Néanmoins, nous sommes en présence d’une équipe gouvernementale soucieuse de fidélité à Washington et dans le même temps, elle entend établir par elle-même son rapport de force avec la Russie. Peut-être, voudrait-elle aussi, en européanisant cette question militaire ajouter un poids supplémentaire face à Moscou. Varsovie ne remet pas en cause l’objet du bouclier anti-missile américain censé protéger du bellicisme de Téhéran et des conséquences d’une dégradation de la situation au Kosovo (la Russie soutenant Belgrade complètement).
Sommes-nous face à une autonomie polonaise (retrait du contingent en Irak en 2008) ? Rien n’est moins sûr, puisque leur principale souci est de connaître la pérennité de l’engagement américain (républicain ou démocrate) le long des frontières russes. Donald Tusk et Sikorski ne remettent pas en cause le bien-fondé des BMDE. En cherchant à élargir le problème posé par ces anti-missiles, l’Union européenne devrait également prendre une position officielle et par conséquent tous les Etats-membres. Belle crise en perspective ! L’Union européenne serait placée au pied du mur ainsi que l’OTAN.
Le gouvernement polonais applique, semble-t-il, un principe de Donald Rumsfeld : « si vous ne pouvez pas résoudre un problème, élargissez-le. » Vladimir Poutine rit sous cape, il est bien le seul ! Les Européens dont les Polonais seraient-ils contraints d’affirmer unanimement leur ligne politique et leur programme en matière de défense ? La suite promet !


©Jean Vinatier 2008

Notes :

1-
http://www.swietapolska.com/news/swpolska2280.html
2- BMDE= Ballistic Missile Defense in Europe

lundi 14 janvier 2008

France : peuple souverain créateur de partis politiques ? N°116 - 1ere année

Les Français se rendront aux urnes au mois de mars prochain pour élire ou réélire leurs édiles. En février, le parlement réuni en Congrès à Versailles votera très largement la ratification du traité simplifié de Lisbonne, copie conforme du projet de traité européen rejeté très largement par les Français lors d’un référendum en mai 2005.
Le Président de la République imprime sa marque à tous les niveaux de la représentation politique via sa stratégie d’ouverture qui lui permet tactiquement de convaincre les Français qu’il n’y a que lui. Sa plus jolie ministre, Rama Yade le dit sans ambages : “
Il n’y a pas d’alternative à Sarkozy”.
Les partis d’opposition sont un champ de ruines, le PS est l’ombre de lui-même. Il a tout abandonné pour se consacrer aux disputes intestines et fuir sa responsabilité politique en refusant d’aller à Versailles. Les syndicats et plus particulièrement la CGT, loin de veiller à garder leur force générale tentent un sauve qui peut, faute de ne plus s’appuyer derrière eux des partis d’élus. La centrale dirigée par Bernard Thibault, au prix d’une espèce de négociation avec l’Elysée aimerait bien être le seul interlocuteur avec le patronat.
Le peuple souverain, c’est-à-dire les Français, serait-il sans bras ?
La victoire de Nicolas Sarkozy est plus un oui de raison que de passion. A la décharge des électeurs de 2007, le choix n’était pas évident. Les deux candidats du second tour n’attiraient guère. Nicolas Sarkozy l’emporta haut la main grâce à une parfaite communication. Ségolène Royal multiplia, elle, les gaffes et donna, surtout, l’impression de n’être jamais « à la hauteur » des enjeux.
Depuis 1789, le peuple souverain (les Français) est la source même du Politique dans le pays. Veut-il reprendre la main ? Certains pensent les Français abrutis et las, acceptant de facto tout le programme de Sarkozy. C’est aller vite en besogne. Le peuple souverain ne chercherait-il pas à recréer, par lui-même, une dynamique politique ?
Le nouveau parti de Besancenot prône la révolution et une occupation de la rue. Les Français pencheraient davantage en faveur de l’utilisation des moyens d’expression du Net. La rue viendrait après. Les Français entendraient-ils reprendre ce qui sera biffé en février prochain à Versailles : leur voix souveraine ?
La stratégie de l’Elysée s’appuie sur les médias classiques (TV, radio, presse papier) et moins sur la toile laissée « libre ». L’occupation même puissante de la toile par les citoyens Internautes dispense-t-elle de l’existence de partis politiques, de syndicats ? A l’appui de la colère ou la seule contestation, le citoyen a besoin de trouver une structure collective qui les valide et leur donne une légalité. Le parti en est le porte-étendard.
La vie politique officielle ne se faisant plus qu’à travers le palais de l’Elysée et le parti socialiste ayant abandonné les Français en rase campagne, les questions que nous pouvons poser ne sont-elles pas les suivantes : a-t-on besoin de partis d’une opposition forcément socialiste ?N’a-t-on pas d’abord besoin d’un des partis d’opposition dégagés des anciennes idéologies ? Le PS raisonne comme au temps de la guerre froide, de l’entre deux guerres. C’est un parti aveugle et cloué sur sa chaise qui se croit toujours sprinteur. L’engouement dont bénéficie le nouveau parti de Besancenot montre bien la grande demande de partis politiques où les questions actuelles sont dites. Face au rouleau compresseur de l’UMP cadenassé par une garde prétorienne toute dévouée à Nicolas Sarkozy, l’opposition ne viendra que de nouvelles structures politiques placées à gauche puisque l’UMP se situe à droite. Le Président de la République ne cesse pas de secouer tout le monde au nom du changement. De nouveaux partis, composés de têtes nouvelles de toutes les générations constitueraient un impact puissant. Si le Net permettait aux Français d’engendrer de nouveaux partis, le peuple souverain accomplirait une révolution et retrouverait donc sa voix avant d’élire à la Présidence de la République un nouveau chef de l’Etat.

©Jean Vinatier 2008

vendredi 11 janvier 2008

Marie-Madeleine Davy et l’homme moderne N°115 - 1ere année

Avec ou sans politique de civilisation, l’homme est face aux épreuves naturelles de la vie. La médiéviste et philosophe, Marie-Madeleine Davy (1903-1998) livre une réflexion générale autour de l'homme et la pesanteur de l’histoire. L’extrait ci-dessous, que je livre à votre réflexion, provient de son ouvrage Le désert intérieur publié en 1982 et depuis constamment réédité:
« Tout concourt, dans la société moderne, à réduire l’homme à un produit de consommation. Il consomme et est lui-même consommé. Il est à la fois le mangeur et le mangé, le possesseur et le possédé. On le rend avide d’un gain qu’ensuite on lui retire. On lui promet une existence repue et on lui grignote ses moindres exigences. On lui souhaite une vie agréable et le voici constamment menacé. On agite devant lui la muleta à la façon du toréador. Avec l’énervement d’un taureau face au combat, déjà victime avant d’être terrassé par les banderilles qu’on lui plante dans l’échine, l’homme est blessé, anéanti.
Rien de bien nouveau. A toutes époques, l’homme a couru des périls sans nombre. A la fin de chaque civilisation, il a été acculé au malheur. Cependant tout se présentait en fonction de sa force, de ses énergies latentes, de sa profondeur. Actuellement le voici spolié, privé de son naturel emploi. Auparavant, il était « nécessaire », le voici devenu –toutes proportions gardées – un produit de luxe et taxé comme tel.
Entre le temps du cheval, du mulet, de la diligence et de l’auto, du Concorde, puis de la saignée et des greffes, des phares et des satellites, de l’épée et des armes nucléaires, le monde et l’homme ont évolué. On ne peut que s’en féliciter et admirer la puissance humaine et son merveilleux pouvoir de création. En dépit de cet apport religieux qu’on ne saurait mésestimer, l’homme moderne n’est plus nourri dans sa dimension divine. Les religions qui, hier encore, pouvaient le satisfaire, s’avèrent impuissantes à le combler. Devant elles, l’homme se sent flué, dupé. Ce qui était admis avec évidence est aujourd’hui contesté, même par ceux qui font profession de diriger les consciences et de savoir ce qui convient à l’homme et à sa dignité.[…] La foi du charbonnier est morte…..L’homme ne supporte plus les tutelles religieuses qui tendent d’ailleurs à être remplacées par leurs homonymes relevant d’une société concentrationnaire combien plus mutilante.
Faute d’être alimentés à leur mesure, l’intelligence de l’homme, son amour de la beauté, son besoin d’adhérer à quelque chose qui le dépasse, sa recherche d’infini, tout semble péricliter, entraînant ainsi sa dimension humano-divine dans une chute dont les conséquences peuvent sembler irrécupérables.
On pourrait penser que cette nouvelle ère où le loisir tend à devenir roi, va permettre à l’homme d’exercer son intelligence. Il n’en est rien. On peut s’en convaincre aisément par l’art, qu’il s’agisse de la peinture ou de la musique. Cette dernière devient plutôt une thérapie. […]
L’animal humain est évincé à la façon du cheval par l’auto, du bœuf par le tracteur. Détrôné par l’emploi de la machine, il est réduit non seulement au chômage mais devient inutile au sein d’une civilisation qui n’est plus faite pour lui. Comment pourrait-on exiger qu’il aime travailler alors qu’on le réduit au rôle de subalterne. Sa fonction consiste à appuyer sur des boutons, à tirer des leviers, à parler à l’ordinateur. Le radar, la précision du missile lui prouvent constamment sa faiblesse congénitale. Demain il n’aura même plus à remplir un rôle de surveillant que la machine deviendra capable d’exercer avec une plus grande précision.
La condition humaine est en danger de mort. Hier les philosophes pouvaient disserter sur la mort de Dieu sans pour autant l’atteindre et aussi discourir sur la mort de l’homme. Mais Dieu et l’homme ne sauraient périr, même si des générations sont sacrifiées, vouées aux enfers construits par des êtres humaines[…] Cependant, la dimension humaine est en péril. Et ce au même titre que les chefs-d’œuvre qu’on tente de sauvegarder de la morsure du temps. Est-ce que l’artiste serait moins précieux que ses propres créations ?
Pour neutraliser les maladies de l’homme moderne, les médecins présentent des remèdes. Face aux dérèglements de sa psyché, il existe la psychanalyse. A l’égard de la sclérose affectant la dimension divine dans l’homme, les sages d’Orient et d’Occident proposent l’animation de son intériorité. Ils ont raison. L’homme n’échappera à l’agonie qui le guette que par l’intériorité, mais par une intériorité vécue à un niveau universel. Finis sont les ghettos, les chapelles privilégiées et privilégiantes, les juridictions particulières qui cultivent la haine née des comparaisons, les communautés « possédantes » de vérité.
Il en saurait s’agir d’opter pour un syncrétisme aboutissant à des mélanges insipides et déformateurs. L’œcuménisme d’aujourd’hui concerne toutes les traditions, toutes les métaphysiques, toutes les religions. Celles-ci conserveront leurs propres héritages et les langues originelles qui servent à les exprimer. C’est en vivant en profondeur la singularité des adhésions particulières, que pourra s’opérer une rencontre, puis une communion ; un partage d’amour et de connaissance. »


Source :

Marie-Madeleine Davy, Le désert intérieur, Paris, Albin Michel, 1985, pp.31-33

PS :
Elle est également l’auteure parmi une bonne centaine d’ouvrages et articles d’une biographie sur la vie de Simon Weil (1909-1943) et d’Introduction au message de Simone Weil. Paris, Plon 1954.

©Jean Vinatier 2008

jeudi 10 janvier 2008

Georges Bush en fin de mandat : l’Orient N°114 - 1ere année

Israël, Palestine, Koweït, Bahreïn, Emirats arabes unis, Arabie Saoudite, Egypte: est-ce le périple d’un voyageur atlantique à la découverte de l’Orient ? Georges Bush ne vous le dira pas !
Sa tournée orientale (9-16 janvier) est, déjà, marquée du sceau du scepticisme. Le Président américain nourrit l’incertitude : «
je ne dicterai pas les conditions de paix » entre israéliens et palestiniens pour ajouter à propos de son apparente indifférence « non seulement j'ai été impliqué dans le processus de paix au Moyen-Orient durant toute ma présidence mais nous avons grandement progressé dans la vision de deux Etats coexistant en paix. »
Pendant ce temps, les colonies israéliennes se poursuivent malgré des protestations de quelques chefs d’Etat et les Palestiniens font face à un mur dans tous les sens du terme.
Ce matin, dans le cadre de l'opération Phantom Phoenix, l'aviation américaine a lâché 18 tonnes de bombes en dix minutes contre des objectifs présentés comme des sanctuaires d'Al-Qaïda en Mésopotamie dans les faubourgs du sud de Bagdad. Pour quel résultat ? Deux maisons détruites !
Qu’est-ce que l’Orient pour les Etats-Unis ? En huit années de mandature, l’équipe républicaine passe par pertes et profits, semble-t-il, l’expansion de la démocratie et la guerre contre le terrorisme. En caricaturant, l’Orient se diviserait en trois : les bons (les Israéliens), les ambigus très fortunés (tous les états arabes), le méchant riche (le Perse).
Pas une seule fois, la parole n’a été donnée aux peuples, israélien, arabe, perse.
Le Président Bush suit une route précise celle du sud, en ignorant même celle qui qui le conduirait à Bagdad (furtivement ?) et à Beyrouth. Ferait-il une tournée des alliés au lendemain du face à face tendu dans le Golfe persique entre ses navires et ceux de la République islamique? Toutes les possibilités sont à retenir.
Que peut-il espérer, la scission générale au sein du monde islamique, les sunnites contre les chiites ? La péninsule arabique se dote d’un marché commun et travaille à une monnaie unique vers 2010 tout en renforçant sa relation avec Téhéran.
Est-il sur de tenir tous les fils avec l 'exemple palestinien, qui voit les Israéliens mener des négociations avec Mahmoud Abbas tout en faisant la guerre au Hamas, alors que ces derniers alternent indéfiniment entre guerre et tentatives d’entente ? La situation est analogue au Liban, en Mésopotamie et, potentiellement, partout au Proche-Orient.
Plus au nord, la Turquie satisfera-t-elle au scénario américain envers la Perse ? Le Président Gül lui répond «
mon pays et l'Iran appartenaient à une même aire géographique et partageaient ensemble de longues frontières communes qui n'ont pas changé au moins, depuis 1636 du calendrier chrétien. »
Le problème est qu’au Proche-Orient souligne l’agence de presse russe Ria Novosti, «
il n'y a pas de frontières précises, ni sur les cartes, ni entre « bad guys » et « good guys ». Le Président Bush ne semble pas prendre en compte les positions des pays arabes envers la Perse et d’une manière générale envers tout l’Orient. Pas davantage ne saisit-il la vision israélienne de son histoire. Pense-t-il que ses dirigeants resteront statiques en ne développant pas des relations, des alliances avec des puissances d’Asie ?
L’Orient bouge, se place sur l’échiquier mondial selon son caractère historique. En fin de mandat, Georges Bush doit se rendre à l’évidence : l’erreur aura été de ne voir seulement les orientaux que comme des caravaniers et des hommes d’affaires avisés. Quel est le plus ?L’appartenance à la même aire géographique.


©Jean Vinatier 2008

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mercredi 9 janvier 2008

Un nouveau théâtre parisien subventionné : l’Elysée N°113 - 1ere année

Hier, salle comble pour une nouvelle pièce de théâtre, Conférence de presse, deux heures quinze de représentation avec un seul acteur. Originalité du spectacle, l’acteur commence par un monologue avant d’échanger des répliques avec le public. Comme il s’agissait d’une première seuls la presse et les photographes étaient admis dans ce beau bâtiment XVIIIe siècle classé monument historique.
Ce théâtre est né en mai 2007 avec l’arrivée du directeur, Nicolas Sarkozy, qui cumule avec la fonction de Président de la République. Son slogan est simple : « l’Etat c’est triste, le théâtre, c’est fun. » Des mois de répétitions, un personnel nombreux recruté parmi les meilleurs établissements (800) ont été nécessaires pour donner le plus d’éclat et de publicité à ce moment théâtral. L’acteur/Président a pu négocier heureusement son cachet avec la bienveillance du Parlement (sauf erreur prés de 19 000€ mensuels) pour trois représentations annuelles et des prestations extérieures, nationales, internationales. Certains déplacements sont pris en charge par des sponsors dont Bolloré. La diffusion bénéficie d’une médiatisation éclatante, télévisions et radios nationales et locales sans oublier les extraits sur des canaux étrangers. L’Etat subventionne ce nouveau théâtre sous l’œil terrible de la Cour des comptes présidée par Philippe Seguin, faux nounours aux colères soudaines, qui se montrera rigoureux sur l’usage des deniers publics.
La pièce « Conférence de presse » est écrite par un comité d’auteurs sous la houlette de Papa Gaino, la plume enchantée de l’acteur/Président. Les décors et les costumes s’ils ne sont pas de Roger Harth et de Donald Cardwell, ils font l’objet de toutes les perfections et aucune faute de goût ne transparaît. L’acteur/Président veille à sa diction et s’amuse diablement sur la scène. Il est brillant dans son monologue, notamment sur sa politique de civilisation et se pique de répondre au tac au tac dans l’échange de répliques avec le public quitte à commettre quelques bourdes dans sa connaissance de l’histoire. Il se rattrape heureusement pour évoquer son intimité avec Carla B, une belle servante de l’amour, qu’il épousera et sait tenir la salle en lâchant le fameux « oui » sur l’abandon des 35 heures puis l’émeut en évoquant les banlieues. Amour, durée de travail et les cités interdites convolent dans une salle bon enfant qui rie sans retenue et n’hésite pas à se moquer d’un des siens (Laurent Joffrin) parce que le public de cette première est venu d’abord pour assister à la prestation d’un acteur formidable, génial dans sa manière d’imposer le rythme, la cadence dans les faits gouvernementaux. Les collaborateurs de l’acteur/Président dénommés officiellement ministres lui savent gré de les faire noter par une société de consultants, Mars & Co, ce qui soulage le Premier ministre et le secrétaire général du gouvernement de ce travail fastidieux : ouf, ils sont déresponsabilisés ! Le gouvernement regroupé au pied de la scène, se retient de ne pas s’affoler de l’acteur/Président. Jean-Louis Borloo est comme un enfant qui regarde son père tout en brio.
Au terme de cette représentation, le public regrettait de n’avoir pu davantage participer à cette pièce d’un nouveau genre alors que l’acteur/Président pensait tout de suite à l’accueil que lui réserverait les Français. Il a dans sa boîte à idées plein de sujets, de thèmes qui feront de ce nouveau théâtre subventionné, l’Elysée, une des salles les plus courues que l’on visitera une fois l’an lors de la journée du patrimoine. Et devinez qui vous recevra, Nicolas Sarkozy himself ! Molière, Beaumarchais, Feydau sont babas depuis le paradis.

©Jean Vinatier 2008

mardi 8 janvier 2008

Pervez Musharraf , l’ambigu N°112 - 1ere année

Les Etats-Unis le perçoivent comme un allié important dans la lutte qu'ils mènent contre le terrorisme. C’est la grande phrase qui paraît terminer toute analyse critique de la politique pakistanaise et achève le portrait du général Pervaz Musharraf.
Mais lui, comment, se regarde-t-il ?Son visage est énigmatique à l’image du pays indien qu’il dirige d’une poigne de fer depuis 1999. D’où vient-t-il ? Né prés de Delhi en 1943 dans une famille aisée de confession musulmane et de langue ourdou, il migra en 1947 dans la province du Sind (où régnait déjà la famille Bhutto) après la création du Pakistan. Il est un muhadjir. C’est-à-dire le musulman qui a migré. Les muhadjirs (issus de différentes ethnies) constituent un groupe ethnique à part entière au Pakistan. Elevé dans des écoles chrétiennes, il connaît fort bien la langue turque via son père alors en poste à Ankara.
Ce militaire est le représentant assez juste d’une société pakistanaise urbaine qui voudrait à la fois dépasser les ethnies et se démarquer de l’Inde. Il est différent de ses prédécesseurs immédiats dont Ali Bhutto, Zia Ul Haq (1978-1988) le premier marqué par un socialisme de façade alors qu’il raisonnait en chef de clan, le second, un général de facture classique avec un plus, rétablir le califat. Pervez Musharraf mena comme chef d’Etat-major de l’armée la campagne de Kargil (mai-juillet 1999) contre l’Inde dans le Cachemire ; cette région est toujours revendiquée sous le regard patient du chat chinois. Il y fut battu mais rendit responsable le pouvoir civil. Il renversa tranquillement Nawaz Sharif en décembre de la même année.
Depuis lors quelle politique mène-t-il ? Le Pakistan méfiant à l’égard de l’Inde, ami avec la Chine, allié avec les Etats-Unis et en guerre permanente contre les talibans installés le long de la frontière afghane, il sait qu’il dirige un pays doté de l’arme nucléaire au centre d’enjeux mondiaux du fait même du déplacement du centre de gravité du monde. Il n’ignore pas que le Pakistan ne compte que 60 années d’âge. Quelle identité pakistanaise cherche-t-il à construire ? Il offre le paradoxe de n’être ni un démocrate, ni un dictateur. Il est plutôt en quête d’un destin pakistanais. Ce dernier serait-il différent de Muhammad Ali Jinnah, premier Président de cet Etat ? Est-il encore dans cette seule idée de rassemblement des musulmans indiens ou bien tente-t-il de projeter son pays au-delà du religieux ? Le professeur Racine souligne bien les écueils, les doutes :« De plus, dans les rangs de l’opposition parlementaire siègent les forces de l’islam politique, façade constitutionnelle d’un islamisme radical armé, longtemps instrumentalisé par les militaires, mais devenu la cible de la rhétorique présidentielle, le général Moucharraf plaidant depuis des années pour la « modération éclairée » au service d’un « Etat islamique progressiste et dynamique ». D’où cette seconde interrogation : comment faire évoluer la relation complexe entre les mollahs et l’armée ? L’enjeu est d’autant plus important qu’il s’inscrit dans un contexte régional chargé, car, à des degrés divers, l’islam radical pakistanais intervient tant au Cachemire que dans les zones tribales bordant l’Afghanistan où les talibans regagnent du terrain. »¹
On le dit fidèle à Washington mais il n’ignore pas les projets de découpages du pays dans les cartons du Pentagone au cas où….Il a donc un esprit nationaliste. Cet esprit se conjugue-t-il avec un continent asiatique en quête à la fois d’une indépendance générale et d’un équilibrage entre les nations qui le composent ? L’Inde regarde toujours le Pakistan comme une terre ôtée.
On lui impute l’assassinat de Benazir Bhutto comme à Bachar El-Hassad celui d’Hariri…Le jugement est quelque peu précipité tant les acteurs, intérieurs, extérieurs ont tous une double face. Disons, que cette mort tragique est un fait supplémentaire qui s’ajoute aux tensions existantes. Ni plus, ni moins.
En 2006, Pervez Musharraf a publié avec un grand succès ses mémoires (In the Line of Fire. A Memoir, Simon & Schuster, Londres, 2006.) L’ouvrage divisé en trente deux chapitres courts soutient un rythme en adéquation avec le Pakistan : toujours dans la ligne de feu auquel la population répond en écho : « nous ne savons pas où nous allons. »²
Musharraf et le Pakistan ont ceci en commun, l’ambiguïté. Ambiguïté dangereuse pour le « monde Atlantique », ambiguïté nécessaire pour le général, ambiguïté fataliste pour les Pakistanais, nous sommes loin de nos voies romaines.

©Jean Vinatier 2008


Liens :
1-
http://www.monde-diplomatique.fr/2007/02/RACINE/14472
2- http://seriatim1.blogspot.com/2007/11/pakistan-nous-ne-savons-pas-o-nous.html

Carte :
Cachemire :
http://www.ehess.fr/cirpes/ds/ds70/cachemire.jpg

lundi 7 janvier 2008

1787 : « Messieurs, la Nation vous a appelés… » N°111 - 1ere année

La volonté du Président de la République est de réformer en tous domaines. Il est question, aujourd’hui, de revoir l’utilité du département. Mais, l’hésitation gagne, semble-t-il, l’Elysée.
Avant lui, Louis XVI, tenta de décentraliser le pays en accordant une représentation « politique » aux provinces.
Louis Benigne de Bertier de Sauvigny¹, intendant d’Ile de France applique l’une des réformes royales acceptées par l’assemblée des Notables³ : la généralisation des assemblées provinciales². Que sont-elles ? Des organes consultatifs composés d’élus et non plus des représentants des trois ordres (clergé, noblesse, tiers-état). Quelles seront leurs tâches ?Deux principales : répartir l’impôt, faire des propositions au Roi.
Les assemblées provinciales disparurent après la création des départements en 1790
.

Melun, séance du lundi 19 novembre 1787
« Messieurs, la Nation vous a appelés ; les notables se sont réunis pour voter votre existence et le Roi vous donne la partie de son autorité nécessaire pour faire le bonheur de ses sujets. Il vous confie ses propres intérêts ou pour mieux dire, il se persuade que ses intérêts ne sont que ceux de ses peuples, et après avoir admis dans ses conseils, les notables de la Nation, il associe à son administration ses représentants pour lui aider encore plus à faire le bonheur de son Royaume. Vraiment le père du peuple, il appelle sa famille pour gouverner avec elle. Tous les intérêts, tous les droits, toutes les lumières se réuniront pour le succès de vos opérations : les titres, les dignités, les richesses ne craindront pas de se confondre avec la simple propriété et l’utile agriculture pour travailler au bien général.
Dés les premiers pas que j’ai faits dans l’administration, j’avais conçu qu’on ne peut répartir l’impôt qu’avec le contribuable. J’avais osé l’appeler à mes opérations, et si je ne suis pas parvenu malgré mes efforts à la perfection dans ce travail important, au moins puis-je me flatter d’avoir convaincu la Province du désir que j’avais d’alléger le fardeau de ses charges en détruisant tout arbitraire dans leur assiette. Mais en abandonnant avec quelque regret une partie des fonctions auxquelles je mettais ma gloire et toute ma satisfaction, je ne me console que par le droit qui m’est conservé d’y porter les regards de la surveillance qui m’est ordonnée et de l’affection qu’elles m’ont inspirée, et par l’espoir qu’elles réussiront peut-être mieux dans vos mains. Eclairés par votre propre intérêt, excités par l’esprit de patriotisme, j’ose dire que vous ne mettrez pas plus de zèle que j’en ai mis à établir la juste proportion de l’impôt et à procurer aux peuples tous les soulagements qui étaient en mon pouvoir ; mais, Messieurs, vous y mettrez plus de moyens et je jouirai du bien que vous ferez et que j’aurais voulu faire.
Mon principal désir est que vous ne me regardiez pas comme étranger à la Province que vous allez administrer. Chargé depuis vingt-ans de ses intérêts, ayant été près de vingt ans occupé sous un père pour lequel je me flatte que l’on conserve de l’estime à me rendre digne d’administrer cette belle généralité, il me serait pénible de renoncer à lui être de quelque utilité. Puissent les travaux auxquels je me suis livré, puisse le zèle que j’ai mis à défendre la Province, puisse mon attachement aux habitants qui la composent, me mériter quelque confiance de votre part ! Elle sera plus douce et la plus glorieuse de mes jouissances et tous les moments que vous me ferez employer à lui rendre service, seront les plus beaux de ma vie.Je ne puis me dispenser de recommander à votre humanité, à votre zèle et à votre justice, trois objets pour lesquels je conserverai toujours un vif attachement : les pauvres taillables, l’agriculture et les coopérateurs qui m’ont aidé dans les travaux que j’ai entrepris. Quand vous serez dans le cas de les calculer, vous serez quelquefois effrayés des charges dont sont grevés les fonds de la généralité de Paris. Mais quand vous pousserez plus loin votre examen, vous serez touchés jusqu’aux larmes de l’énorme fardeau que supporte le taillable proprement dit sous la dénomination de taille personnelle. Je l’ai cependant soulagé et on m’en a fait des reproches. Ah !Messieurs, daignez le protéger ; c’est sur lui que portent toutes les charges de l’Etat et c’est lui qui vous donne des défenseurs, des cultivateurs et qui fait votre richesse en consommant vos denrées. Je ne me suis pas occupé à faire faire des progrès à l’agriculture tant que l’arbitraire de l’impôt en était le principal ennemi ; mais aussitôt qu’il a été détruit, mes soins les plus ardents se sont portés sur les moyens de la ranimer et de la faire fleurir. La Société qui devait la diriger rétablie, les Comices agricoles institués, des semences nouvelles distribuées, des bestiaux donnés en secours aux pauvres, des encouragements et des distinctions honorables accordés aux plus riches agriculteurs, ont porté une vive émulation et ses lumières dans l’agriculture. Je me flatte qu’en en suivant les effets vous ouvrirez une source féconde de richesses et de prospérités pour vos concitoyens.
Il me reste à vous parlez, Messieurs, des personnes qui m’ont aidé dans mon administration. J’ai fait de grands travaux, ce sera à vous à juger de leur utilité en en recueillant les fruits. Mais ces travaux ont au moins donné des connaissances, ils ont formé des hommes ; vous en trouverez de précieux ; je doute qu’il vous soit possible de n’en pas faire usage. Mais dans tous les cas, je serais ingrat de ne pas vous les recommander et vous trouveriez injuste de les abandonner. »
Si le discours est très « rousseauiste » par le ton, imaginons, un instant, quel discours ferait un préfet dans cette situation….C’est un clin d’œil ? Pas entièrement.

©Jean Vinatier 2008


Sources :

1-Né en 1737, il succède à son père comme intendant de Paris en 1776. Il meurt massacré devant l’Hôtel de ville de Paris le 22 juillet 1789 : « Un soldat lui fend la poitrine et lui arrache le cœur. Un autre lui coupe la tête et la promène au bout d'un bâton. »
2- En 1778, les premières assemblées provinciales (Berry, Haute-Guyenne) étaient des corps administratifs.
3-Assemblée des Notables tenue à Versailles entre le 22 février et le 25 mai 1787.
4-Texte cité in Procès-verbal des séances de l’assemblée provinciale de l’Isle de France tenues à Melun (août et novembre-décembre 1787), Paris, Imp. Royale, 2 vol, 1787

vendredi 4 janvier 2008

Kenya : une « Méditerranée d'Orient » N°110 - 1ere année

Les violences populaires qui accompagnent la contestation de l’élection présidentielle surprennent les médias habitués à voir le Kenya comme une aimable terre pour des safaris ou bien les romans d’européens si magnifiquement décrits par Karen Blixen et popularisés par le film Out of Africa. Or, le Kenya ne se limite pas à la Rift Valley où vit toujours une aristocratie européenne : anglaise, danoise, suédoise.
D’où vient le Kenyan ? Deux peuples migrants s’y installèrent : les Bantous venus du Cameroun et les peuples nilotiques descendus du Nord dont les fameux Massaïs. Etablis aussi le long de la côte, les Arabes venus d’Oman les dénommèrent dés le XIe siècle les Swahilis ou gens du Sahel (signifiant «le rivage», en arabe). Cette « côte swahilie » s'étendait du sud de la Somalie au Mozambique en incluant l'archipel des Comores. Les Swahilis étaient des commerçants métissés d'Africains, d'Arabes (plus exactement d’arabo-persans, les shirazis) et d'Indiens établis dans les comptoirs côtiers et sur les routes menant à la région des Grands Lacs. Le brassage de populations nées du commerce avec le golfe Arabo-Persique et l'Inde a donné naissance à une civilisation originale fondée essentiellement sur le commerce et sur l’existence de nombreuses cités marchandes comme Mogadiscio, Mombasa, Zanzibar, Kilwa et Sofala, véritable Méditerranée d'Orient dont le Portugal de Vasco de Gama s'est emparé au XVIe siècle. Aujourd'hui, le kiswahili, parlé de Djibouti au Mozambique et jusqu'à Kinshasa, est la langue officielle de la Tanzanie et la grande langue véhiculaire de l'Afrique soit entre 40 et 50 millions de locuteurs.
Au cours du XVIIIe siècle, le Swahili se répandit dans l'océan Indien, notamment aux îles Comores et à Madagascar, puis en Afrique du Sud, à Oman et aux Émirats arabes unis. Au siècle suivant, la langue a atteint des pays tels que la Tanzanie, l'Ouganda, le Rwanda, le Burundi, le Congo-Kinshasa, la République centrafricaine et le Mozambique.
A compter des années 1800, les Anglais qui succédaient aux Portugais chassés du pays vers 1730 par les forces du sultan d’Oman qui établit sa capitale à Zanzibar, inauguraient une période coloniale qui se termina par l’indépendance du Kenya en 1960 au terme de multiples et sanglantes répressions de 1920 à la fin des années cinquante.Le Kenya compte 70 ethnies dont 5 représentent 70% de la population : Kikuyu, Liyia, Luo, Kalenjin, Kambin et deux religions principales, chrétienne (78%) et musulmane(10%). Mais, plus important, la langue swahilie a donné un genre littéraire original, le tenzi ou utenzi qui est une « narration rimée » poétique sous forme de strophes de quatre octosyllabes. Le tenzi est chanté. D’abord rédigé en caractères arabes puis en caractères latins le tenzi illustre tous les faits de la vie, nationale, internationale. Il peut compter jusqu’à 3000 strophes. J’emprunte au professeur Xavier Garnier les trois tenzi ci-dessous.¹
Celui d’Hemedi Al-Buhry décrit le désarroi kenyan face aux colonisateurs européens :

« Une chose, Seigneur,
nous porte atteinte,
nous ne sommes pas organisés
ni suffisamment coordonnés.
La guerre est un art délicat
et nous avons besoin d’un magicien
qui puisse faire usage de sortilèges. »

Shaaban Robert dans son Utenzi Wa Vita vya Uhuru rapporte les événements de la guerre :

« Entre les Anglais et les Allemands,
Je les dépose dans un livre,
Pour qu’ils ne se perdent pas.
Je les dépose dans un livre,
Pour qu’ils ne restent pas cachés,
Et qu’ils soient étudiés par les écoliers,
Qui en auront ainsi connaissance.
[…]
Hitler a essayé
De détruire la Russie
Mais il rencontre des problèmes
Et il est sur le point de se faire attaquer.
Nous devons faire tout ce qu’il faut,
Et cela sans plus tarder,
Pour être en mesure
D’aider la Russie.
Je veux que nous n’oubliions pas
Qu’il nous faut cette année
Faire de gros efforts
Pour partager la peine de la Russie.
Si nous partageons ces terribles
Epreuves qu’ils supportent
Nous viendrons à bout des difficultés
Nombreuses qu’ils rencontrent.Prenons une part
De ces dures épreuves
Et Dieu nous bénira
D’avoir sauvé la Russie.
[…]
Si tu veux comprendre,
Comment était cette guerre,
Imagine une grande marée,
Avec son flux et son reflux. »

Le tenzi de Muhanika, conte la chute d’un dictateur africain tel Idi amin Dada en 1979 après a guerre menée par la Tanzanie :
« Les chanteurs à cette époque,
Ne chantaient qu’à propos du serpent,
Les peintres à cette époque,
Ne dessinaient que le serpent,
Les écrivains à cette époque,
N’écrivaient que sur le serpent.
On n’entendait parler,
A quelque endroit que ce soit,
Que de chasser le serpent,
Que de tuer le serpent. »

Le Kenya a reçu un prix Nobel de la Paix en 2001, une femme Wangari Maathai² et compte des écrivains majeurs du continent dont Rocha Chimera, Meja Mwangi, Ngugi wa Thiong’o³.
Aujourd’hui le Kenya est dans les troubles sur fond de querelles ethniques mais pas seulement comme le rapporte le candidat opposé au président sortant Mwai Kibaki (Kikuyu), Raila Odinga (Luo) :
« Le tribalisme est une idéologie très primitive, dit-il, mais ce n'est pas une fatalité. Je ne voudrais pas chanter ma propre gloire, mais je crois que le peuple est convaincu que j'ai le profil requis pour diriger le pays durant cette transition vers une constitution démocratique ».4
La fin de la présidence de Kibaki rappelle toutes les violences et les atteintes aux droits de l’homme qui marquèrent le « règne » d’Arap Moi entre 1978 et 2002. Doit-on déjà parler de « démons libérés » comme le titre Le Monde5 ? Le pays a du coffre. Petit clin d’œil : le candidat démocrate américain Obama est issu de l’ethnie Luo comme Odinga : un signe ?
Le Kenya, éblouissante « Méditerranée d’Orient », nous offre une Afrique envers laquelle nous sommes toujours dans les préjugés et la méconnaissance.

©Jean Vinatier 2008

Carte du Kenya :
http://www.africa-onweb.com/pays/kenya/carte.htm
Liens :
1-
http://www.univ-paris13.fr/cenel/articles/GarnierUtenzi.htm
2-http://www.greenbeltmovement.org/
3- Sites de deux des écrivains :
http://www.mejamwangi.com/index.html
http://www.ngugiwathiongo.com/
4- All Africa.com François Gouahinga Washington, DC, 7 mars 07
5-
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3212,36-995925@51-993693,0.html

jeudi 3 janvier 2008

USA : les élections singulières N°109 - 1ere année

Il n’est pas très risqué d’avancer que les présidentielles de 2008, aux USA, sont ouvertes, incertaines, importantes, sans favoris affirmés dans les deux cas, sans guère de précédent. L’originalité de l'élection de 2008 est accentuée par le fait incontestable que l’homme qu’il s’agit de remplacer est également sans précédent, et idem pour sa présidence, sa politique, son action.
Cette campagne présidentielle de 2008 aux USA n’a effectivement aucune chance d’être une campagne « comme les autres ». Les signes, les analyses, les déclarations s’accumulent, avant même la première « primaire » de l’Iowa.
Les candidats principaux des deux partis historiques n’empêchent pas l’émergence de petits candidats particulièrement actifs et surprenants tel le républicain Ron Paul. Ce dernier a réuni en un temps record presque 20 millions de dollars via Internet sans intermédiaire ou fundraiser. Hillary Clinton, qui capte toute l’attention médiatique, parce qu’elle est une femme a réuni 90 millions en mobilisant toutes les forces du système. Il se passe quelque chose au sein de la première puissance mondiale. Et c’est ce qui va rendre passionnante cette année électorale.En quelques semaines, depuis novembre, nous sommes passés de la politique étrangère (Mésopotamie, Perse, Pakistan) à la situation intérieure, avec l’hypothèse d’une récession économique sur fond de crise immobilière et du dollar chahuté.
Mais, le thème général de l’élection se déplace lentement mais sûrement vers la question identitaire américaine. Pensons aux hispaniques ( Mexicains, Cubains), aux Indiens (les Sioux parlent aux descendants des Incas). Jusqu’à ce jour, nul ne remettait en cause la pérennité de l’idéal de leur grande nation. Mais, le monde entré, lui-même, dans une révolution complète oblige à la discussion autour d’une même table de sujets communs à toutes les autres nations ( environnement, économie…etc) indique sérieusement que toute pensée isolationniste devient de plus en plus improbable. Or, cette conscience isolationniste habite l’âme américaine depuis 1776. Ce sentiment d’être unique cesserait-il ? Mais, il y a davantage que ce simple aspect politique, c’est le sentiment religieux, lui toujours aussi actif et aussi exigeant sur l’immuabilité de l’individu américain. C’est peu dire que le successeur de Georges Bush, républicain ou démocrate, homme ou femme, blanc ou noir, ne pourra pas être comme ses prédécesseurs. D’où, l’interrogation sur l’unité nationale ? Elle devra se justifier par un projet politique, des ambitions, des buts, et non pas être une simple feuille de vigne posée sur un système arrivé à un moment clef de l’histoire nationale. Les néo-conservateurs ont réussi bien malgré eux à faire s’interroger « l’Homo Americanus » alors que leur but principal était de s’appuyer sur le monde.
« L’Homo Americanus » en 2008 porte-t-il un rêve, un idéal, lui le citoyen d’une nation divine ? Jouit-il de cette séparation avec le « rest of the world » ?
La remontée en force de l’ensemble de l’Asie (l’Orient inclus), c’est-à-dire du monde racine, dotée d’une grande part de la force économique, industrielle, financière et des principales ressources en minerais et en céréales le met face à un défi qu’il pensait régir politiquement, militairement. N’est-ce pas dans un esprit de croisade qu’il s’embarqua contre l’Orient? Cette « politique de civilisation », pour reprendre une expression happée par Nicolas Sarkozy à Edgar Morin, correspond-t-elle au monde réel ? On en doute fortement.
Le dollar, lui-même, cette arme redoutable qui fut un facteur d’expansion internationale au lendemain de 1945, ne quitte-t-il pas le territoire américain récupéré par le nouveau monde économique ?Les USA offrent ce paradoxe d’avoir la première place dans le monde et dans le même temps de ne plus pouvoir se retirer du Monde quand ils le jugent bon. C’est déjà un événement inouï.
Peut-être, assisterons-nous, à la naissance de nouveaux Etats-Unis ? Après tout, serait-ce étonnant quand chacun d’entre nous et quelle que soit la taille de notre nation, nous devons nous repenser et réfléchir depuis une terre où l’inconnu géographique n’est plus ?
Face à cette échéance électorale singulière, nous disons déjà aux citoyens américains, bienvenue à bord du Monde.

©Jean Vinatier 2008

mercredi 2 janvier 2008

Sarkozy : retour d’Egypte N°108 - 1ere année

Qui est Nicolas Sarkozy ? Il est Président de la République depuis le mois de mai 2007. Sept mois viennent de passer. Pas un instant le chef de l’Etat ne cessa de nous dire tout ce qu’il faisait pour nous et dans quel engourdissement la France avait plongé depuis 30 ans. Lors de ses vœux, il est revenu sur tous les mois passés et a glissé, habilement, sur ses quelques possibles erreurs.
Il est incontestable qu’il se démène : aucun secteur, économique, social, n’est épargné. Quel que soit l’événement, positif ou négatif, son état-major de communication tient prêt une opération image.
Au bout de sept mois, on ne sait plus s’il tient véritablement au déblocage de la France ou bien s’il entend se substituer au pays pour apparaître seul. Sur un plan psychologique, Nicolas Sarkozy intrigue par son souci permanent, obsessionnel d’occuper le devant de la scène.
L’homme est intelligent, ambitieux, cynique, bref doté des qualités classiques d’un politique qui ne le déparent pas de ces prédécesseurs immédiats : Chirac, Mitterrand. Ces derniers se lovaient dans la fonction du monarque élu et l’histoire française à l’inverse de Nicolas Sarkozy qui semble répondre à ses détracteurs tel Murat agacé :
« Monsieur, l’ancêtre c’est moi. »
De retour d’Egypte, Sarkozy aurait-il dans sa besace un projet de nouvel Etat, d’un régime neuf qui tournerait autour de sa seule personne ?Il est visiblement plus dans un moment de conquêtes personnelles que d’une réalisation collective. On a vu de quelle façon il prenait à cœur son titre de chanoine de Saint-Jean de Latran qui l’autorisait à parler d’égal à égal avec le Saint-Père: « sachez que nous avons au moins une chose en commun, c’est la vocation. On n’est pas prêtre à moitié on l’est dans toutes les dimensions de sa vie, croyez bien qu’on n’est pas Président de la République à moitié, je comprends les sacrifices que vous faites pour répondre à votre vocation parce que moi même, je sais ce que j’ai fait pour réaliser la mienne. » Au passage, il en profite, pour donner un sérieux coup à la loi de 1905 sur les associations qui installait la République laïque: « je sais les souffrances que sa mise en œuvre a provoqué en France chez les catholiques, les prêtres, dans les congrégations, avant comme après 1905 [….] Je sais que votre quotidien est ou sera parfois traversé par le découragement ou la solitude. Je sais aussi que la qualité de votre formation, la fidélité au sacrement, la lecture de la bible et de la prière vous permettent de surmonter ces épreuves…[…] dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. »
Sa « politique de civilisation » liée à la « renaissance de la France » passerait-elle par la case foi ou plus exactement missionnaire ? Son projet d’union de la Méditerranée reposerait-il sur une chrétienté face au monde arabo-musulman ?On entrerait dans un schéma dangereux fort lié aux idées de certains cercles néo-conservateurs américains hantés par le choc des civilisations.
Quel que soit le bout par lequel on veut comprendre Nicolas Sarkozy, on revient toujours sur son MOI et on a le plus grand mal à savoir ce qu’il veut de la France, des Français. Une Présidence de la République n’est pas un règlement de compte avec l’enfance, avec la Société. Nicolas Sarkozy considère que la France s’étant donnée à lui, il peut la métamorphoser à sa guise selon son histoire personnelle. Ce serait un jeu dangereux.
De retour d’Egypte, Bonaparte né dans une Corse tout juste française, voulait imprimer sa marque. Mais son objet politique, qui a abouti à la proclamation de l’Empire, tenait dans son souci de la dimension historique française. Bonaparte puis Napoléon Ier dirent toujours Nous et non Moi. Les Français et lui étaient ensemble. Avec Nicolas Sarkozy, les Français deviendraient « sarkoziens » ou ils ne seraient rien.
Les sept mois écoulés ont assommé les partis d’opposition par la stratégie d’ouverture, les Français par l’omniprésence, les médias par le flot d’images et d’interventions. Mais, sous ce déluge, le Président de la République a introduit des concepts qui pourraient être explosifs : « politique de civilisation », « renaissance française ». Sa politique étrangère alignée sur celle de l’idéologie dominante américaine laisse perplexe : les 13 soldats français tombés en Afghanistan étaient-ils acteurs d’une « politique de civilisation » dans une guerre étrange contre le terrorisme ou le Mal ?

©Jean Vinatier 2008

mardi 1 janvier 2008

Depuis Paris: merci N°107 - 1ere année


Point d’article ce jour mais simplement un remerciement à tous les Internautes venus et revenus pour + de 55% d’entre vous sur mon blog depuis le mois d’août dernier.
Vous venez de 32 pays repartis sur les cinq continents. De France, vous êtes venus depuis 102 villes.
Je vous remercie tous avec une pensée particulière pour les Internautes venus des universités de Bruxelles, de Coimbra, de Gênes, de Genève, de Milan, de Saint Mary's University et de Sherbrooke(Canada), de Princeton, de Berkeley, de Columbia, sans omettre les universités de Lille 2, de Paris 2, de Paris 10, de l’ENS (Ecole normale supérieure), de Sciences Po, du CNRS, de l'EPHE, de l'EHESS (CIRPES) et des rectorats de Nancy, de Clermont-Ferrand.
Une attention particulière aux médias qui m’ont cité dont Rue 89.com, France Info, I-Télé

A toutes et tous, une bonne et heureuse année 2008

©Jean Vinatier 2008