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vendredi 19 novembre 2010

Jean-Claude Michéa : « L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes « N°789 4e année

Jean-Claude Michéa fut professeur de philosophie au lycée Joffre de Montpellier. Ardent avocat de l’œuvre de Georges Orwell, il est, aussi, celui qui a fait connaître en France le travail de l’historien américain, Christopher Lash ( 1932-1994) connu pour la « Révolte des élites » et « Culture de masse ou culture populaire ? », deux ouvrages édités par la maison Climats en 1999 et 2001.
Dans un court mais vigoureux ouvrage, « L’enseignement de l’ignorance » paru en 1999, Michéa expose comment l’enseignement ne participe plus à l’éveil intellectuel, critique et pensant du citoyen mais le formate, désormais, pour qu’il devienne un bon soldat au service l’économie libérale-libertaire.
Ci-dessous les courts chapitres VIII et IX, lisez également la note ainsi que la seconde partie de ce livre intitulée également "Notes" ( de A à F, pp.83 à 139).. A la veille de nouvelles réformes de l’éducation, la relecture ou la découverte de cet ouvrage est plus qu’utile.

« Il n’est pas besoin d’être spécialiste de l’histoire des institutions scolaires pour reconnaître, dans l’utopie négative qui vient d’être esquissée, le principe même des réformes qui, depuis trente ans, sont en chantier – sous des formes et à des rythmes qui correspondent aux contextes locaux – dans la plupart des pays occidentaux¹. S’il faut concéder au capitalisme français une certaine originalité sur ce point, c’est uniquement dans la mesure où, dans la guerre qu’il doit conduire contre les classes populaires, il a su exploiter, avec une intelligence particulière, les lieux communs idéologiques qui, depuis Mai 68, avaient envahi le marché. Comme l’écrit Alain Finkielkraut, "les tracts contestataires d’autrefois sont les directives gouvernementales d’aujourd’hui. Voilà trente ans, en France, c’étaient les comités d’action lycéens qui proclamaient que pour combattre les inégalités les professeurs ne devaient plus se contenter de transmettre la culture qu’ils possèdent, mais éveiller la personnalité de chaque élève et lui apprendre à se former soi-même. Désormais, ce sont les inspecteurs d’académies qui s’expriment en ces termes. "
Dans la pratique, ce mouvement de réforme constitue, naturellement, un processus complexe, soumis comme il est de règle, aux aléas des multiples rapports de forces et incluant, pour cette raison, quelques freinages partiels aussitôt compensés par des accélérations brutales et fulgurantes. Dans les conditions politiques du temps, c’est à la Droite libérale que revint l’honneur, en apparence paradoxale, d’appliquer la première vague de réformes autorisées par les événements de Mai 68. Des instructions de 1972 sur l’enseignement du français à la mise en place, en 1977, du Collège unique, elle s’acquitta, dans l’ensemble, assez bien de cette tâche historique.
Cependant, le problème de cette Droite libérale, c’est que, pour des raisons qui tiennent à son histoire, une partie non négligeable de son électorat appartient encore à cette France rurale et catholique qui, pour des motifs généralement contradictoires, n’envisage qu’avec la plus grande réticence la modernisation intégrale de sa vie. Cette fraction incohérente de la Droite – qui, selon la formule célèbre de Russel Jacoby, " vénère le marché tout en maudissant la culture qu’il engendre" – est suffisamment réelle, malgré son déclin programmé, pour contraindre en permanence la Droite d’affaires à dissimuler et parfois même à modérer ou suspendre une partie de son programme ultra-modernisateur.
C’est évidemment là un problème qui ne peut se poser à une Gauche moderne – ou plurielle ou libérale-libertaire – dans la mesure où celle-ci s’auto définit, de façon ontologique, comme le parti du Progrès et du Mouvement, c’est-à-dire de l’Avant-garde en tout.
On comprend donc pourquoi c’est presque toujours sous un pouvoir culturellement de gauche que la modernisation totale de l’Ecole et de la Vie – qui constitue, depuis le XVIIIe siècle, l’essence même du programme capitaliste – est imposée aux classes populaires avec le plus de cohérence et d’efficacité. De fait, il suffit d’examiner, avec un minimum d’esprit critique les projets constants de M.Allègre – et de son fidèle adjoint Geismar – pour retrouver sans difficulté – sous le double appel à « dégraisser le mammouth » et à ouvrir l’école à tous les produits, y compris les plus inutiles, de l’industrie informatique – les principales consignes que les propriétaires de la planète distribuent à leurs employés politiques lors de leurs discrètes entrevues stratégiques ; il est vrai que ces employés sont toujours tenus de retraduire ces consignes en termes « pédagogiques » et «égalitaristes », ce qui ne manque évidemment jamais d’égarer les plus imbéciles parmi les militants.
La présente « crise de l’Ecole » dont le grand public prend progressivement conscience, doit ainsi être comprise, avant tout, comme l’effet qui se prolonge d’une situation devenue contradictoire. D’un côté, l’Ecole, parce qu’elle était la pièce centrale du dispositif « républicain » c’est-à-dire d’une époque et d’un système où le marché auto-régulé n’était pas encore en mesure de plier à ses lois la totalité des choses- se trouve être un des derniers lieux officiels où subsistent – à côté d’habitudes et de pratiques parfaitement absurdes – de véritables fragments d’esprit non-capitaliste et quelques possibilités réelles de transmettre du savoir ainsi qu’une partie des vertus sans lesquelles il ne peut y avoir de société décente. Mais, de l’autre, sous la vague déferlante des réformes libérales-libertaires, l’institution tend mécaniquement à devenir l’ensemble intégré des différents obstacles matériels et moraux qu’un enseignant est obliger d’affronter s’il a le malheur de s’obstiner, par une étrange perversion, à vouloir transmettre encore un peu de lumières et de civilité ; une telle contradiction, on l’imagine, en peut définir qu’un très mauvais climat : et de fait, il devient chaque jour un peu plus irrespirable.

1- (en réalité la note 43 de l’ouvrage) : En tant que lieu classique de la production capitaliste, l’Amérique avait évidemment expérimenté la plupart de ces réformes bien avant les Européens. Ceci explique l’état désastreux dans lequel se trouve présentement l’école publique des Etats-Unis. Et cela confirme que c’est bien en connaissance de cause que furent introduites en France les méthodes pédagogiques qui avaient conduit au vu et au su de tous l’école américaine au bord de l’effondrement. Comme le rappelle Liliane Lurçat (Vers une école totalitaire, p.144) « les méthodes de lecture recommandées par Meirieu comme scientifiquement correctes, ont contribué à la généralisation de l’illettrisme aux Etats-Unis où, selon, Jacques Barzun, soixante millions d’illettrés fonctionnels doivent leur échec à la méthode look and say » Cela ne signifie pas, pour autant, que les premiers réformateurs pédagogiques aient été des agents conscients du capitalisme. En détruisant, par principe, tous les acquis de la tradition, il s’agissait seulement, dans leur esprit, d’étendre ce qu’ils croyaient être la sphère de la liberté et qui n’était bien sûr, que l’esprit de la consommation et du libre échange retranscrit en principes pédagogiques. Mais c’est pourquoi chaque progrès de la réforme était nécessairement condamné à libérer de nouveaux espaces pour la dynamique capitaliste, laquelle, en retour contribuait à consolider les mythologies de l’éducation nouvelle. Pour l’essentiel, ce n’est véritablement qu’à partir de 1988 sous le magistère de Lionel Jospin et, déjà, de Claude Allègre, que ces différentes utopies pédagogiques furent recyclées, cette fois ci de façon parfaitement consciente et délibérée, au service de la « construction européenne » c’est-à-dire de la préparation des firmes européennes à la guerre économique mondiale. Pour qui, veut comprendre le passage de la réforme pédagogique de la naïveté « libertaire » au cynisme libéral, il serait, sans doute, intéressant, d’analyser le rôle joué par l’inspecteur Foucambert (on a les Lyssenko qu’on peut) et sa célèbre armée de fanatiques (cf. Liliane Lurçat, Les destructeurs de l’Enseignement élémentaire et ses Penseurs, 1998) »



Jean Vinatier
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Source :
Michéa (Jean-claude) : L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Castelnau-le-Lez, Climats, 12 euros pp.61-70.

Internautes : Afrique du Sud, Albanie, Algérie, Arabie Saoudite, Argentine, Arménie, Australie, Bahamas, Biélorussie, Bénin, Bolivie, Bosnie Herzégovine, Brésil, Burkina Faso, Cambodge, Cameroun, Canada, Chili, Chine (+Hongkong & Macao), Chypre, Colombie, Congo-Kinshasa, Corée du Sud, Costa-Rica, Côte d’Ivoire, Djibouti, EAU, Egypte, Etats-Unis (30 Etats & Puerto Rico), Gabon, Gambie,Géorgie, Guatemala, Guinée, Guinée, Haïti, Honduras, Inde, Indonésie, Irak, Iran, Islande, Israël, Jamaïque, Jordanie, Kenya, Laos, Liban, Libye, Liechtenstein, Macédoine, Madagascar, Malaisie, Malawi, Mali, Maurice, Maroc, Mauritanie, Mexique, Moldavie, Monaco, Népal, Niger, Nigeria, Norvège, Nouvelle Zélande, Oman, Ouzbékistan, Palestine, Pakistan, Pérou, Qatar, République Centrafricaine, République Dominicaine, Russie, Rwanda, San Salvador, Saint-Marin, Sénégal, Serbie, Singapour, Slovénie, Somalie, Suisse, Taiwan, Thaïlande, Togo, Tunisie, Turquie, Union européenne (27 dont France + DOM-TOM, Nouvelle-Calédonie, Polynésie, Saint-Pierre–Et-Miquelon), Ukraine, Uruguay, Venezuela, Vietnam, Yémen

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