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dimanche 15 mars 2020

«La papauté est-elle un acteur géopolitique majeur ? par Thomas Tanase »N°4843


Thomas Tanase, vient de publier un ouvrage admirablement écrit : « Histoire de la papauté en Occident  », collection Folio histoire (n° 292), éd. Gallimard. Cet ouvrage à la fois limpide et documenté permet de mieux connaître deux millénaires d’histoire d’un acteur géopolitique majeur.
Thomas Tanase a accepté de répondre aux questions de Pierre Verluise pour le Diploweb.com. Il en résulte un entretien qui donne de la profondeur à de nombreuses problématiques, dont la mondialisation, plus que jamais au cœur des débats liés à la crise du coronavirus.
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Pierre Verluise (P. V.) : Thomas Tanase, après avoir travaillé sur les liens entre la papauté et l’Asie au temps de Marco Polo, notamment dans le cadre d’une thèse qui vous a aussi donné l’occasion de passer plusieurs années à l’Ecole Française de Rome, tout en menant pour Diploweb différentes études sur la papauté contemporaine, vous venez de publier une «  Histoire de la papauté en Occident  » aux éditions Gallimard, dans la collection Folio histoire (n° 292). Pourquoi s’intéresser aujourd’hui à la papauté, en dehors de la simple curiosité historique pour une institution ou de l’attachement pour la ville de Rome, dont vous faites aussi l’histoire par la même occasion ?

Thomas Tanase (T. T.) : Parce que travailler sur l’histoire de la papauté, c’est une manière de réfléchir sur la longue durée, presque de faire deux mille ans d’un parcours qui va de l’Europe au Congo, de l’Argentine ou des Etats-Unis aux Philippines. Mais surtout, étudier la papauté c’est aussi une autre manière de réévaluer, repenser l’histoire de la mondialisation, c’est-à-dire du processus moderne d’unification de la planète autour d’un universalisme occidental qui a fini par définir un langage économique, juridique, culturel devenu un cadre commun à tous, qu’on le veuille ou non. Manifestement, l’universalisme des papes et celui des grandes idéologies occidentales, même laïcisées, se répondent lorsqu’ils mettent en avant l’idée de valeurs fondamentales, de droits humains et d’une quête de salut universel, ici-bas ou dans l’autre monde. Ces deux universalismes se sont construits depuis le Moyen Âge dans un champ commun, une interaction, souvent conflictuels, mais qui justement à travers la rivalité et la compétition entre papauté et Etats ont joué un rôle dans l’expansion de l’Occident et l’invention de la modernité. C’est cette dynamique au cœur de l’histoire de la papauté que j’ai voulu écrire.
Cette démarche permet d’abord de réfléchir sur le destin de l’Europe, et en particulier de la France. Elle permet encore de comprendre que la mondialisation est loin d’être le simple résultat d’un progrès technique qui aboutirait naturellement à une globalisation sous la forme que nous connaissons, inéluctable et face à laquelle il ne reste qu’à s’adapter. Au contraire, réfléchir sur la papauté, son rapport à l’Occident et les résistances qu’elle a rencontrées oblige à s’arrêter sur toute la complexité du parcours qui aboutit à notre époque. La mondialisation actuelle apparaît dès lors comme le résultat imprévisible d’une histoire plurielle, née d’interactions et conflits entre acteurs multiples ; elle ne peut se réduire à un ordre unique. Cette démarche prend encore plus son sens à l’heure où l’hégémonie occidentale, qui semblait vouée à triompher dans les années 1990, est en train d’éclater. Le cadre atlantique qui lui servait de matrice est remis en cause dans son cœur même anglo-saxon, du Brexit aux incertitudes de l’Amérique de Donald Trump. Les mondes chinois, indien, russe, ou plus largement africain, sud-américain, asiatique, certes mondialisés et occidentalisés, sont néanmoins en train de se réaffirmer avec leurs spécificités et de faire émerger un monde pluriel. Et plus profondément encore, les mutations technologiques et sociétales remettent en cause nos conceptions même de l’humain, du bien public, qui étaient aussi au cœur d’une tradition européenne qui s’était construite dans l’interaction avec le christianisme.
Dans ce contexte, je pense encore qu’il devient important de remettre en cause une histoire un peu facile venue des Lumières puis du scientisme du XIXe siècle, qui ont formé notre horizon commun. Il s’agit de la conception selon laquelle l’histoire se résumerait à un progrès linéaire, construit par les marchands, les cités ouvertes, les progrès de la pensée et une sortie de la religion, éventuellement due à un christianisme présenté de manière assez superficielle comme une religion rationalisée. Cette histoire linéaire a aussi servi en dernière instance de support à la promotion de la mondialisation financière et ultralibérale depuis les années 1990 : l’histoire était finie puisque tout le monde allait accéder à ce progrès occidental, même si commençait déjà à poindre la peur que certaines civilisations pourraient se montrer récalcitrantes et alimenter les conflits. Et de fait, cette vision est remise en cause aujourd’hui par la Chine, l’Inde ou la Russie, qui refusent de penser l’histoire comme un simple essor économique ou une accumulation matérielle doublée d’une affirmation de droits, mais qui la pensent comme destin, culture, comme inscription dans un horizon allant au-delà de l’accomplissement individuel. D’où l’intérêt de reprendre l’histoire de la papauté à l’heure où cette nouvelle globalisation voit les anciens cadres éclater et impose de trouver des manières de penser différentes pour reconstruire un monde polycentrique – une tâche que la papauté, qui veut parler à tous pour construire des ponts, a plus que jamais fait sienne. »

La suite ci-dessous :
https://www.diploweb.com/La-papaute-est-elle-un-acteur-geopolitique-majeur-Reponse-a-travers-2000-ans-d-histoire.html


Jean Vinatier
Seriatim 2020

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