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mercredi 20 mai 2009

Baldassar Castiglione: « Quand une plus grande puissance s’ajoute à la volonté mauvaise » N°466 - 2eme année

Ce gentilhomme mantouan (1478-1529) splendidement peint par Raphaël et le Titien est connu par une seule œuvre, Le livre du courtisan qui parut en 1528. Il est le contemporain de Machiavel , de Guicciardini, de l’Arètin.
Baldassar Castiglione décrit la cour d’Urbino où il établit le portrait du courtisan idéal qui exprime dans sa forme de vie une
« grâce ». Ne nous y trompons pas, la « grâce » signifie l’acte par lequel l’homme ou la femme s’attire de la reconnaissance de son souverain. La « grâce » dans Castglione recouvre un champ immense qui va de la politique au théologique en passant par l’esthétique. Le courtisan ne saurait être un individu bas : son service auprès du Prince a ses limites morales qui refuse certaines complaisances. Le courtisan peut le quitter pour un autre.
Alain Pons dans sa présentation de l’ouvrage marque bien que le courtisan selon Castiglione dans son rapport au Prince peut et doit passer de l’état de flatteur à celui
« d’instituteur » du Prince afin qu’il ne devienne pas un tyran. Nous sommes à l’inverse de Machiavel qui décrit Le Prince dans une solitude froide sans la moindre cour : tout dépend de lui.
L’élément capital du
Courtisan, souligné par bien des auteurs éminents, est le « processus de civilisation » par lequel une élite en un lieu donné (la cour) a un rôle de moteur et de modèle pour l’ensemble de la société.
Les deux extraits ci-dessous montreront la modernité de la pensée de Castiglione. Nous n’avons aucune difficulté à établir, par exemple, des parallèles avec la France d’aujourd’hui.


« Livre quatrième XXIII

Les peuples sont donc remis par Dieu à la garde des princes qui, pour cette raison, doivent en avoir un soin diligent, car ils doivent lui en rendre compte, comme de bons vicaires à leur seigneur ; ils doivent les aimer, et considérer tout ce qui advient de bien et de mal à leurs peuples comme les concernant eux-mêmes et chercher par-dessus tout à leur procurer le bonheur.
C’est pourquoi le Prince doit non seulement être bon, mais aussi les rendre bons, comme l’équerre dont se servent les architectes, qui non seulement est droite et juste en soi, mais aussi redresse et rend justes toutes les choses qu’elle approche. Et la plus grande preuve que le Prince est bon, c’est quand les peuples sont bons, parce que la vie du Prince est une loi et sert de modèle aux citoyens, et il est forcé que de sa conduite tous les autres dépendent ; et il ne convient pas à celui qui est ignorant d’enseigner, à celui qui est désordonné de mettre de l’ordre, ni à celui qui tombe de relever les autres. C’est pourquoi si le Prince veut s’acquitter bien de ces charges, il faut qu’il mette tous ses soins et toute sa diligence à savoir, et ensuite qu’il forme à l’intérieur de lui-même et observe de façon immuable en toute chose la loi de la raison, qui n’est pas écrite sur le papier ou sur le métal, mais qui est gravée dans son propre cœur, afin qu’elle lui soit toujours, je ne dirai pas seulement familière, mais intime, et qu’elle vive avec lui comme une partie de lui. De cette façon, jour et nuit, en tout lieu et en tout temps, elle l’avertira et lui parlera au-dedans de son cœur, en lui évitant ces perturbations que ressentent les esprits qui manquent de tempérance, et qui, plongés d’un côté en quelque sorte dans le profond sommeil de l’ignorance, d’un autre côté sont tourmentés par leurs désirs pervers et aveugles, et sont agités par une fureur inquiète, comme parfois celui qui dort l’est par d’étranges et horribles visions.

XXIV

Quand une plus grande puissance s’ajoute à la volonté mauvaise, le dommage est encore plus grand, et quand le Prince peut ce qu’il veut, alors il y a grand danger qu’il ne veuille ce qu’il ne doit pas. C’est pourquoi Bias¹ avait bien raison de dire que les charges montrent ce que sont les hommes ; car de la même façon que quand les vases sont vides, même s’il y a quelque fissure, il est malaisé de s’en apercevoir, et que si l’on y met dedans un liquide, on voit aussitôt de quel côté se trouve le défaut, de même les esprits corrompus et gâtés ne découvrent guère leurs imperfections, si ce n’est quand ils sont remplis d’autorité ; car alors ils ne sont pas capables de supporter le lourd poids de la puissance, et pour cette raison ils s’abandonnent et répandent de tous côtés les convoitises, l’orgueil, la colère, l’insolence et les manières tyranniques qu’ils ont au-dedans d’eux-mêmes. Aussi, sans aucun égard, persécutent-ils les bons et les sages, et favorisent-ils les méchants : ils ne tolèrent pas que dans les cités il y ait des amitiés, des relations ou des intelligences entre les citoyens, mais ils entretiennent des espions, des accusateurs, des assassins, afin d’épouvanter et de rendre les hommes pusillanimes, et de semer les discordes pour qu’ils restent divisés et faibles. Ces manières de faire engendrent des dommages infinis et la ruine pour les pauvres peuples, et souvent une mort cruelle, ou du moins une crainte continuelle pour les tyrans eux-mêmes ; car les bons princes craignent non pour eux, mais pour ceux à qui ils commandent. C’est pourquoi plus ils commandent à un grand nombre de gens et plus ils sont puissants, plus ils craignent et ont d’ennemis.
Vous représenterez-vous dans quel état d’épouvante et d’inquiétude permanente se trouvait Cléarque, tyran du Pont², toutes les fois qu’il allait sur la place, au théâtre, dans un banquet, ou dans quelqu’autre lieu public, lui qui, comme on l’écrit, dormait enfermé dans un coffre ? Ou bien cet autre, Aristodème d’Argos³, qui avait fait lui-même de son lit une sorte de prison, puisque dans son palais il avait une petite chambre suspendue en l’air et si haute qu’il fallait y monter avec une échelle, et qu’il y dormait avec une femme dont la mère l’échelle le soir, et le matin la remettait ?
La vie du bon Prince doit être entièrement à l’opposé de cette vie, elle doit être libre et sûre, aussi chère aux citoyens que la leur propre, et régler de telle manière qu’elle participe de la vie active et de la vie contemplative, autant qu’il convient pour le bénéfice des peuples. »

Jean Vinatier

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Source :

Baldassar Castiglione : Le livre du courtisan, présenté & traduit par Alain Pons, Eds. Gérard Lebovici, Paris,1987, pp. XXXI, XXXVI, 347-350.

Notes :

1-Bias de Priène : philosophe et juriste grec du VIe AVJC : il mourut en plaidant. C’est l’un des sept sages de la Grèce.

2-Cléarque d’Héraclée, tyran du Pont IVe AVJC. Le Pont est situé en Anatolie au bord de la Mer Noire.

3-Royaume d’Argos (près de l’actuelle Nauplie) rival de Sparte.

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