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jeudi 20 novembre 2008

La voie de garage pour les voitures euro-américaines ? N°338 - 2eme année

Après l’immobilier, l’automobile ?
Voilà quelques années, un de mes amis, François de La Chevalerie, un entrepreneur qui travaille entre la Chine et la péninsule arabique, me confiait que le compte à rebours pour les constructeurs européens et américains aboutirait à la fin d’une ère industrielle glorieuse des deux côtes de l’Atlantique. La Chine préparant une offensive générale, l’Inde derrière !
Les appels au secours de General Motor, Ford et Chrysler, de Renault/Nissan et de leurs homologues anglais, allemands auprès de leur gouvernement respectif indiquent bien que nous sommes dans une phase dangereuse de la crise actuelle. L’automobile (avec l'immobilier) est un secteur symbolique au plus haut point, synonyme de prospérité, d’élévation sociale et d’évasion! Prés d’une personne sur dix en France travaille pour la voiture ! Le dernier Salon s’est tenu à Paris avec un grand succès mais le carnet de commandes est resté en berne….
Le secrétaire au Trésor américain, Paulson, refuse d’accorder la moindre facilité aux constructeurs d’autos alors que les centaines de milliards ont plu et pleuvent sur les banques ! Mais voilà les caisses se vident et pas seulement celles des Etats également celles de la FED et du FMI. Les républicains ne seraient-il pas fâchés de voir fermer les sites de Détroit, bastion syndical ? A priori le chômage potentiel de 3 millions d’ouvriers américains n’effraie pas l’administration bushienne pas mécontente de laisser Barack Obama trouver une solution! Mais une autre hypothèse pourrait être avancée : Washington discute avec Pékin l’achat de T-Bonds en sus d’autres accords bilatéraux. Dans le cours de cette négociation, peut-on exclure que le gouvernement chinois ne demande pas l’arrêt de la production automobile américaine en contrepartie de son aide ?
En Europe, la commission annonce ce soir, un plan de soutien à l’économie des 27 pour un montant de 130 milliards d’euros toutes activités confondues ! C’est peu. Les gouvernements anglais, allemand, français agissent en ordre dispersé pour trouver des solutions provisoires au secteur automobile à la grande différence des banques qui bénéficièrent de l’appui commun de ces trois gouvernements ; pour l’heure, elles ne rouvrent pas le robinet du crédit mais elles rassurent leurs actionnaires dans l’indifférence générale et aucune sanction n’est à l’ordre du jour !
L’argument qui consiste à dire qu’aider un secteur en fin de course fragiliserait davantage les établissements bancaires, constitue une démission pure et simple. Les gouvernements ont le droit et le devoir de leur forcer la main. L’industrie automobile a massivement investi dans la voiture écologique et les moteurs hybrides, les Etats-Unis étant en pôle position. Il serait insensé de sacrifier la vie de millions d’hommes et de femmes. Hélas, les fonds d’investissement – eux-mêmes passés sous la houlette d’autres fonds - se sont engouffrés dans les entreprises et ont imposé la délocalisation à outrance en Asie. Les gouvernements n’ont guère bataillé pour défendre une politique industrielle : En France la gauche autant que la droite en portent l’immense responsabilité !

La chute des constructeurs de voitures des deux côtés de l’Atlantique marque bien la fin d’une hégémonie et d’une force industrielle lesquelles sont les signes avant-coureurs de tensions et de chocs sociaux en proportion.

Jean Vinatier

©SERIATIM 2008

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mercredi 19 novembre 2008

Kama Sywor Kamanda : « Un écho de l'au-delà » N°337 - 2eme année

Kama Sywor Kamanda (né en 1952) est, sans doute, le poète congolais le plus connu à l’extérieur de son pays. Même s’il parcourt le monde et que ses contes sont traduits dans plusieurs langues dont le japonais et le chinois, Kamanda n’est pas peu fier d’être en quelque sorte le griot congolais itinérant. Griot ? Oui, les griots apparurent à la cour des empereurs Mandingue (Mali) au XIIe siècle. C’était les poètes-musiciens qui se déplaçaient de village en village un peu comme nos troubadours au moyen-âge. Au Congo, parfois le griot est synonyme de valet, de flagorneur auprès des maîtres du moment. Mais Kamanda, passe outre, au contraire, il les incorpore dans son œuvre (Contes du griot ou contes des veillées africaines)
Kamanda est un Bantou (dont sont les Hutus, les Tutsis), le peuple majoritaire au Congo. Ce peuple a migré depuis le Nil et Kamanda revendique ce lien antique avec la terre des pharaons.
Kamanda comme ses compatriotes pleure de voir le pays pillé (Kivu) par ses voisins avec l’appui de sociétés privées, de regarder les enfants-soldats embrigadés dans des guerres qui ont fait des millions de morts. Cependant, les Congolais ne fléchissent pas, ils tiennent à leurs frontières : leur pays n’est-il pas l’un des 4 géants de l’Afrique avec l’Egypte, le Nigeria et l’Afrique du Sud ?
Ci-dessous trois courts poèmes de Kamanda


« La Somme du néant

Nous ferons tomber les murs obscurantistes
Qui émiettèrent nos visages comme cristal brisé
Nous serons la lumière de notre culture profonde
Nous serons le grain indélébile de notre humanisme
Et le bourgeon de notre africanitude sans ambages
Nous cultiverons sous le soleil l’âme du peuple
Avec notre vent s’éloigneront les sables mouvants
Les fumées énigmatiques n’aveugleront plus nos yeux
Nous puiserons dans les marigots avides le sang de l’espoir
Et nous bâtirons avec les chants nos siècles à venir
Nulle œuvre humaine ne vaut la liberté d’une Nation. »¹


« Les rapides du Congo

L’harmattan s’est achevé
Acheminant un chant d’où s’entendent
La vie, la mort et le feu allumé de soleil.
Au loin, l’écho étrange des rapides du Congo
Me rappelle les visages sanglants
Du pays d’où je viens.La liberté est morte.
Laissant dans la poussière avide
Une âme défaite qu’abandonne un vital espoir. »


« Un écho de l'au-delà

Je viens d’un pays inhabité,
Mon peuple est sans terre
Et mon âme déshéritée.
Mon cœur de brasier exsangue
Se vide de tendresse.
Exilé, je suis dépouillé de mes rêves
Comme un arbre sans racines,
Sans feuillaisons,
Qui n’a plus de soleil
Que le reflet des ombres.
Mon visage stérile,
Mon corps tatoué de peines,
J’habite un cœur d’effroi et de pierre
Qui broie ma vie
À chaque secousse.
Je viens d’une terre en feu;
Ma patrie est dépeuplée,
Mon honneur bafoué.
De mes yeux, il ne reste que brisures.
Le vent de la terreur emporte
Comme cynique vestige
L’écho des consciences blessées
Qui scintille des forêts
Trop tôt désertées.

Kama Sywor Kamanda»


Jean Vinatier

©SERIATIM 2008

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Source :


1-La Somme du néant, Paris, L’Harmatan, 1989

Lire également en sus des Contes du griot, Paris, Magnard, 2005 en un seul volume :

Au-delà de Dieu, au-delà des chimères, Lausanne, L’Âge d’homme, 2007
Chants de brumes, Liége, Dricot, 1986
Les contes du crépuscule, Dakar, Présence africaine, 2000

Sites de l’auteur :

http://webplaza.pt.lu/public/kamanda/
http://www.kamasyworkamanda.info/index.htm

mardi 18 novembre 2008

Sarkozy : une diplomatie de garçon de course ? N°336 - 2eme année

De la prise d’otage à l’école maternelle de Neuilly en mai 1993 à la tenue du G20 en novembre 2008, Nicolas Sarkozy témoigne d’une activité fébrile : tout événement susceptible de le placer en pôle position médiatique retient son attention, déclenche une offensive de com tous azimuts. C’est ainsi qu’il fonctionne depuis ses débuts en politique.
Entre mai 2007 et l’automne 2008, Nicolas Sarkozy revêtu de sa fonction présidentielle a fait un jogging intensif dans la cour des grands de ce monde. Entre juillet 2007 et juillet 2008, le galop d’essai a été les infirmières bulgares puis la libération d’Ingrid Betancourt. Le rodage accompli, le Président de la République (chef de l’Union européenne pendant six mois) est passé à la vitesse supérieure durant l’été 2008 où il intervient efficacement lors de la guerre russo-géorgienne puis il recharge ses batteries pour obtenir une conférence mondiale sur les nouvelles régulations monétaires : chose faite pendant ce week-end.
Pendant ce temps, il a lancé l’Union pour la Méditerranée, préparé une conférence sur le Darfour (juin 2007), a envoyé des troupes en Afghanistan (2008) tout en proclamant haut et fort un Atlantisme passionné auprès de Georges Bush puis a déclaré sa flamme au tandem Medvedev/Poutine. En Europe, il s’énerve d’Angela Merkel et vice-versa : résultat, Nicolas Sarkozy fait sa cour à Saint-James apparemment avec succès.
Cet homme vous donne le tournis : jamais en repos toujours sur la brèche médiatique, fouillant et farfouillant tout ce qui pourrait prolonger sa célébrité et sa renommée auprès des dirigeants en quête d’un intercesseur ou intermédiaire. Nicolas Sarkozy construit-il une politique des affaires étrangères ou bien s’en moque-t-il ?
Hubert Védrine à
Parlons net (France-info) disait que l’actuel chef de l’Etat avait abattu toutes ses cartes devant un Georges Bush finissant et qu’il ne voyait pas quelle marge de discussion il aurait avec Barack Obama ! La remarque de l’ancien ministre est sensée sauf qu’elle s’adresserait à un homme politique classique ce que n’est pas Nicolas Sarkozy. S’il misait sur la victoire de McCain, l’élection d’un démocrate ne le découragera pas, son intention est d’abord d’être indispensable.
Le rapprochement réalisé avec la Russie se produit hors de toute réflexion à terme. Bien sûr, on salue qu’à Evian puis à Nice, le Président Sarkozy réaffirme son appui à Moscou et qu’il critique l’installation des batteries anti-missiles américains (BMDE) en Pologne et en Tchéquie. Mais être tout autant pro-américain que pro-russe, pro-chinois que pro-tibétain tiennent de la gageure source à terme d’acrobaties et de contradictions dont la France pourrait faire les frais.
Le problème est bien là avec Nicolas Sarkozy : la confusion totale entre une politique étrangère pensée et une omniprésence médiatique qui cour-circuite tout. Si les deux ne sont pas forcément incompatibles, elles doivent faire l’objet d’une réflexion tactique et stratégique. Pour l’heure l’Elysée est à la fois Chronopost et DHL !
C’est bien beau de se voir confier des missions ou de s’en choisir une pour rapprocher deux points de vue mais est-ce que cela fait une politique ? Evidemment pas. Pendant ce temps, les Etats-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil, le Qatar…etc poursuivent leur chemin sans se préoccuper de notre sort.
Ce dynamisme présidentiel apporte, sur le moment, la satisfaction de l’efficacité de la méthode française pour résoudre un conflit, réunir des hommes d’Etat mais il manque toujours la pièce suivante puisqu’un autre événement survient !
On rétorquera que cette hyperactivité a le mérite de secouer les uns et les autres. Ce point est exact et il bénéficie de la période particulière où nous nous trouvons : acteurs anciens et nouveaux sont sur la scène en même temps. Quelque part, qu’un homme se charge de les guider ou placer n’est pas inutile quoique totalement temporaire.
Washington, Moscou, Pékin, New Delhi, Brasilia, Londres…etc gardent une vision panoramique mondiale et ils n’ont besoin de personne pour se rassurer sur ce point. La marche des dirigeants des méta-nations requiert parfois l’intervention d’un intermédiaire en CDD.
Nicolas Sarkozy, un pragmatique empirique, peut gâcher beaucoup alors qu’il pourrait réussir s’il s’en tenait à des buts précis. Ainsi son idée de constituer un gouvernement économique des pays de la zone euro, elle est excellente pour donner à l’Europe une puissante cohérence politico-économique. Mais, pour cela, il faut consacrer du temps et parfois, patienter, dodeliner, être patelin ! Autre idée sarkozienne, rapprocher l’Europe de l’Asie ; d’accord mais ce n’est pas en sautant d’un avion à un autre que le but sera atteint : une fois encore, patience, travail, concentration et discrétion !
Tout va plus vite aujourd’hui que dans la décennie précédente. Il faut être plus réactif, développer une énergie sans pareille mais la France – et donc l’Europe - perdrait énormément si le garçon de course l’emportait sur le Chef de l’Etat.

Jean Vinatier

©SERIATIM 2008

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lundi 17 novembre 2008

G20 : début du monde multipolaire N°335 - 2eme année

Certes, le G20 ne pouvait pas accoucher de la solution au terme de sa première réunion. Comme je le disais le 27 octobre dans « Caravansérail à Washington », les divisions entre les grandes puissances émergentes étaient, pour l’heure, un répit pour les Etats-Unis et, j’ajoutais le 10 novembre que la réunion des ministres des finances à Sao Paulo officialisait une prise de conscience globale de tous les acteurs politiques, peut-être aux dépens des seuls intérêts des cartels bancaires et financiers.
La réunion de ce G20 est forcément exceptionnelle : pour la première fois, la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, participent directement à une réunion planétaire de réorganisation des relations internationales. Georges Bush ne voulait pas entendre parler d’un quelconque protectionnisme et plaidait pour
« le marché libre avec des hommes libres », une manière de botter en touche et de terminer son double mandat à la tête des Etats-Unis. En fait cette réunion pose de nouvelles pierres pour l’élaboration d’une communauté internationale qui n’existe pas aujourd’hui. Le G20 répond à sa façon à l’élection singulière de Barack Obama : oui quelque chose s’est terminé, oui quelque chose commence. C’est neuf, c’est inédit.
Certains observateurs soulignent à gros traits que ce monde multipolaire reconnu de facto par Washington pendant ce week-end indiquerait comme obsolète le concept de la puissance unilatérale. C’est exact mais, nous commençons, par contre, une période inédite d’une série de traités et d’accords bilatéraux, trilatéraux entre une grande partie des états. Au vu de tous les défis qu’ont et qu’auront en commun toutes les nations, il n’est pas vain que l’on passe pendant quelques années par une période intermédiaire faite d’accords entre deux pays ou des ensembles de pays quitte à les faire avaliser par le G20. Prenons garde, néanmoins, à ce que des accords bilatéraux comme ceux projetés entre Washington et Pékin ne viennent déséquilibrer les rapports de force entre les 20 !
L’actuelle crise économico-financière conduit à la mise en place dans l’avenir de nouvelles régulations ou de dérégulations et pas seulement dans le domaine de l’économie de marché. Le G20 dont le président brésilien, Lula da Silva a dit qu’il succédait au G8, est une structure informelle qui est, cependant, la seule à pouvoir établir un agenda ou une feuille de route. L’Union européenne et les Etats-Unis ne sont plus les seuls décideurs, pas davantage les puissances émergentes. Ce soir, il n’y a plus de maître d’école, on considère la construction de l’école comme décidée et incontournable.
La présence des nouvelles forces politico-économiques obligera à des négociations interculturelles qui ne permettront plus à un pays comme la Chine de se fermer selon sa convenance et contraindra un ensemble comme l’Union européenne à se définir politiquement. Le G20 ne pourra fonctionner et prendre des décisions qu’à la condition que chacun des membres y participe effectivement. Inutile d’écrire que cela promet quelques couacs !
La prochaine réunion du G20 aura lieu à Londres entre la fin mars et la fin avril 2009, serait-ce la dernière fois qu’une réunion de ce niveau se tiendrait en Europe ? C’est possible comme le G20 appelle sans le dire à une refonte de toutes les organisations internationales nées pour la plupart au sortir du second conflit mondial.
Comment harmoniser autant de peuples d’histoires et de cultures différentes, toutes aussi riches les unes que les autres, toutes avec des degrés d’ancienneté qui autorisent que toute voix soit à égalité à celle du voisin ? Très rapidement un désordre pourrait s’installer mais c’est sans compter sur l’entrée sur scène de l’Inde, par exemple, qui ne fut jamais une nation expansionniste ou bien de l’Afrique du Sud. Ces deux nations raisonnent en termes de rayonnements, d’influences pas de conquêtes. Une telle approche laisse de beaux jours à la diplomatie et n’interdit –c’est le plus important- aucun dialogue y compris avec un pays exécré. Le monde multipolaire oblige à cette discipline.

Jean Vinatier

©SERIATIM 2008

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vendredi 14 novembre 2008

Atiq Rahimi, Tierno Monémembo, Le Clézio, Obama ou l’énigme de l’arrivée N°334 - 2eme année

Voilà quelques semaines, JM Le Clézio recevait le Nobel. Les jurys des prix Goncourt et Renaudot créent la surprise en récompensant deux francophones, l’un venu d’Afghanistan (Atiq Rahimi, Syngué Sabour ), l’autre de Guinée (Tierno Monémembo, Le roi de Khahel). Le point commun entre tous ces lauréats ? Les connaissances croisées et nomades du monde exprimées dans la langue française. Voilà trois bonnes nouvelles pour la francophonie.
Le 4 novembre, Barack Obama devenait le 44e Président des Etats-Unis. Des écrivains et un chef d’Etat se retrouvent connectés les uns aux autres et apprennent au monde l’arrivée d’une ère plus neuve, celle où les origines cessant d’être des inquiétudes pourraient être une source intelligente et moderne de notre temps.
Cette source est encore bien faible et fort peu bruyante mais elle commence à irriguer dans nos champs, à couler dans nos villes.

Voilà longtemps qu’Edouard Glissant annonce le métissage naturel entre les hommes indépendamment de la couleur de peau et de la croyance religieuse : « cette capacité de se transformer d'une manière continue sans se perdre » Voilà longtemps que Naipaul s’est interrogé dans son roman éponyme sur l’énigme de l’arrivée. Pour lui, on est toujours à destination à condition de trouver le parcours, c’est le chemin initiatique.
Les jurys des deux prix littéraires (Goncourt, Renaudot) ont-ils succombé à l’ambiance de l’instant ou bien ont-ils voulu par ce choix qui renvoie les auteurs médiatiques dans leurs boudoirs, participer à ce craquement ?
Les Américains en élisant Barack Obama veulent-ils renouer avec le rêve messianique ou bien tracer une autre voie ?
On revient à cette énigme de l’arrivée : pourquoi se fait-elle ? Qu’est-ce qui fait que des hommes à part reçoivent les prix ? Verrait-on parmi ces auteurs et Obama une réponse singulière des peuples face à notre tour de Babel planétaire qui n’offre aucun élément structurant sinon du bruit, de la confusion et des céphalées ?
Atiq Rahimi et Tierno Monémembo viennent des pays des contes et des récits oraux dont chaque histoire ou poème apporte une philosophie détachée de toute idéologie, ce sont l’écoute et l’imaginaire que les hommes ensuite vont reproduire et transmettre à leur tour aux autres. Le monde a besoin de récits c’est-à-dire d’un imaginaire que les auteurs nationaux ne parviennent plus à écrire tant ils sont plongés dans les détails du quotidien et des intimités. Les gens perdent leur oxygène, ne lèvent plus les yeux au ciel, n’écoutent plus. N’est-il pas magique de lire la première phrase titre de
Syngué Sabour : « Quelque part en Afghanistan ou ailleurs » ? Cela rappelle Shéhérazade dans Les Mille et une nuits : « Il m’est parvenu, Ô Roi fortuné » ! Et de relever un propos de Sandeval, le héros du Roi de Khahel parlant des Peuls : « les connaître plutôt que les combattre. »
Le Clézio, Rahimi, Monémembo, Obama sont les acteurs de cette arrivée énigmatique. Enigmatique parce qu’ils savent entrer dans une société non pour la dénaturer mais lui fournir, eux qui viennent de la terre méconnue, des graines à ensemencer. Naipaul n’est-il pas le conteur déguisé en Constable dans L’énigme de l’arrivée ?
Ces trois hommes sont aussi vecteurs de reconnaissance de l’autre, de celui qui apporte et non de celui qui dérange. L’énigme de l’arrivée est celle de l’accueil et des échanges. Atiq Rahimi passant du persan au français ne dit-il pas le « voyage à faire » ?
« Le poète achemine, dixit Edouard Glissant, la connaissance du monde dans son épaisseur et sa durée, l'envers lumineux de l'histoire qui a l'homme pour seul témoin. »
On ne se souvient plus du temps des troubadours. On s’est longtemps moqué des nomades du désert. Eh bien ! C’est justement pour se souvenir et ne pas se moquer que ces quatre hommes des nouveaux départs dont trois écrivains bousculent à leur manière la toupie du monde.


Jean Vinatier

©SERIATIM 2008

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Livres :


Edouard Glissant : La Lézarde, Paris, Seuil, 1958. Prix Renaudot
J.M Le Clézio : Désert, Paris, Gallimard, 1980 Prix Nobel de Littérature
Tierno Monémembo : Le roi de Khahel, Paris, Seuil, 2008. Prix Renaudot
V.S Naipaul : L’énigme de l’arrivée, Paris, Christian Bourgois, 1991. Prix Nobel de Littérature
Atiq Rahimi : Syngué Sabour-La pierre de patience, Paris, P.O.L, 2008. Prix Goncourt

jeudi 13 novembre 2008

Mellin de Saint-Gelais : « Ode faite au nom d’une demoiselle » N°333 - 2eme année

Médecin, astrologue, musicien, poète Mellin de Saint-Gelais (v1490-1558) est né dans une famille noble de l’Angoumois : son père naturel serait Octavien de Saint-Gelais, futur évêque d’Angoulême !
De son long séjour en Italie où il accomplit de solides études, il revint poète et avec le sonnet.
L’ami de Clément Marot avait l’art pour tourner un compliment, improviser de petits vers, faire des épigrammes, des chansons afin de briller à la cour des Valois sous François Ier et Henri II dont il fut l’aumônier.
Le prestige de Ronsard et des poètes de la Pléiade jettera un voile malheureux sur son œuvre poétique exquise, douce, galante. Ainsi dans ce huitain :

« Dites oui, ma Dame et ma maîtresse,
Pour alléger ma languissante vie
Jusqu’au jour propice de mon envie ;
Puis, s’il vous plaît, manquez-moi de promesse.
J’aime trop mieux servir une traîtresse
Disant oui plein de vive espérance,
Que de tomber en fâcheuse tristesse
Par un nenni voisin de jouissance. »

Et dans cette ode :


« Ô combien est heureuse
La peine de celer
Une flamme amoureuse
Qui deux cœurs fait brûler,
Quand chacun d’eux s’attend
D’être bientôt content.
________
Las on veut que je taise
Mon apparent désir,
Et feigne qu’il me plaise
Nouvel ami choisir :
Mais forte affection
N’endure fiction.
______
Votre amour froide et lente
Vous rend sage et discret :
La mienne violente
N’entend pas ce secret :
Amour nulle saison
N’est ami de raison.
_____
Si mon feu sans fumée
Est violent et chaud,
Étant de vous aimée
Du reste il ne me chaut :
Soit mon mal vu de tous,
Et seul senti de vous.
_____
Si femme en ma présence
Autre vous entretient,
Amour veut que je pense
Que cela m’appartient :
Car lui et longue foi
Vous doivent tout à moi.
_____
Que me sert que je soie
Avecques Prince ou Roi,
Et qu’ailleurs je vous voie
Sans approcher de moi ?
La peur du changement
Me cause grand tourment.
_____
Quand par bonne Fortune
Serez mien de tout point,
Lors parlez à chacune,
Je ne m’en plaindrai point :
Je vous pri’ cependant
N’être ailleurs prétendant.
_____
Pensez-vous que la vue
Soit assez entre amis,
Ne me voyant pourvue
De ce qu’on m’a promis ?
C’est trop peu que des yeux,
Amour veut avoir mieux.
_____
De vous seul je confesse
Que mon cœur est transi,
Si j’étais grand Princesse,
Je dirais tout ainsi :
Si le vôtre ainsi fait,
Montrez-le par effet.

Mellin de Saint Gelais »

Jean Vinatier

©SERIATIM 2008

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Source
:

Oeuvres complètes de Melin de Sainct-Gelays avec un commentaire inédit de B. de La Monnoye ; des remarques de MM. Emm. Philippes-Beaulieux, R. Dezeimeris, etc. ; Édition revue, annotée et publiée par Prosper Blanchemain, Paris, ed.Pierre Daffis, 3 vol., 1873

mercredi 12 novembre 2008

France : ultra-gauche et terrorisme sociétal N°332 - 2eme année

Dix militants «d'ultra gauche mouvance anarcho-autonome» qui s'en prennent aux caténaires SNCF et ont été interpellés ce mardi matin »¹ C’est le ouf de soulagement alors qu’une rumeur sous-entendait que les sabotages intervenus contre les TGV pouvaient être le fait de cheminots !
On évoque déjà le danger d’un terrorisme sociétal : «Une vraie menace pour l'avenir» dit Jean-François Daguzan de la Fondation pour la Recherche Scientifique¹. Le Spiegel écrit que des liens inter ultra-gauche existent dans l’Union (France, Allemagne, Belgique, Italie, Grèce) et même hors d’Europe !²
« Depuis deux ans, soulignait Le Point en mai dernier, les Renseignements généraux disent avoir observé une recrudescence de telles formes d'engagement, à la confluence de l'action politique et du terrorisme. Profil type de ces nouveaux combattants de l'« ultra-gauche » : de très jeunes gens issus de la mouvance anarchiste ou libertaire et de l'extrême gauche la plus radicale, engagés dans le refus de l'Etat, du capitalisme et de la mondialisation, qui vivent et se déplacent en petits groupes, ne travaillent pas et sont à la recherche de toutes formes de contestation radicale. »³
Le film allemand d’Uli Edel sur la Bande à Baader sort en France le 12 novembre, l’affaire Marina Petrella, une ex-des Brigades Rouges et la courte sortie de prison de Jean-Marc Rouillan d’Action directe apporteraient-ils un lien historique avec les sabotages ferroviaires ?
Le terme ultra-gauche est apparu au milieu des années 1920 pour désigner un courant politique d’inspiration marxiste (assez proche de l’anarchisme) opposé à la sociale-démocratie et au bolchevisme. Il est impossible de tracer en quelques lignes toute l’histoire de cette ultra-gauche qui se divise en de nombreux courants de même que les anarchistes. Tout juste peut-on souligner que cette ultra-gauche véhicule un imaginaire précis rappelé par le professeur Roland Granier dans Le Québéquois Libre en 2004:
« l'extrême gauche est fondamentalement d'inspiration marxiste et reste formée de communistes extrémistes (trotskistes et maoïstes en général) qui proposent à ce titre des bases politiques et des analyses stratégiques qui ont bien pour but de conduire à la Révolution finale et au Grand Soir. L'oublier, ou prétendre que tout cela serait aujourd'hui dépassé, relève du rêve, de l'inculture ou de l'inconscience politique la plus totale. »4
Historiquement, les organisations, en Italie des Brigades rouges (1969-1988), la Fraction armée rouge ou bande à Andréas Baader en Allemagne (1970-1980) et Action Directe en France entre 1979 et 1987 ont occupé le devant de la scène politique européenne sous le qualificatif général d’années de plomb. Les Brigades rouges commirent plus de 15 000 attentats et causèrent 415 morts, elles furent de loin les plus redoutables. Les groupes allemand et français firent des hold up, enlevèrent et assassinèrent des hommes, se lièrent à des terroristes comme Carlos. Sommes-nous dans la répétition de cette période ? Si les Etats-Unis ont leur Ben Laden, disons que nous les Européens nous avions eu bien pis.
Les décennies 60 et suivantes jusqu’à la fin du Mur de Berlin s’appuyaient énormément sur les fondamentaux idéologiques qui allaient de l’anarchisme à l’extrême droite en passant par tous les sous-courants du marxisme. Les intellectuels, encore influents, nombreux et de qualités, pouvaient par leur engagement individuel apporter une caution qui empêchait le pouvoir en place d’intervenir plus fortement. Rien de tel aujourd’hui ! Si, l’on prend le cas français, nous avons des tas de groupuscules anciens ou récents qui sont très mobiles et très au fait de l’Internet. Ils sont leurs propres intellectuels. Lutte ouvrière et l’ex-Ligue communiste révolutionnaire devenue le NPA du très médiatique Olivier Besancenot appartiennent à la société politique qui respectent la devise nationale et les usages politiques : elles sont donc neutralisées. Ces organisations tout comme les syndicats et le PS, se sont presque tus lors de l’affaire des Caisses d’Epargne et de la luxueuse nomination de son ex-PDG, Charles Milhaud, symbole s’il en faut de la dérive bancaire et de l’usage singulier de l’épargne !
Il est toujours plus dangereux pour une démocratie de combattre des groupes invisibles ultra-mobiles (inflitrés par leurs adversaires) que des partis structurés et publics. L’amertume, le désespoir et demain la rage seront le fait de plus en plus d’hommes et de femmes révoltés par l’accroissement des injustices, les licenciements préventifs, l’esquive de l’Etat et in fine les vœux pieux des syndicats. C’est donc un boulevard qui risque de s’ouvrir et qui fait dire à Daguzan précité le danger d’un terrorisme sociétal.
L’Europe est-elle dans la même situation qu’il y a trente ans ? L’Union européenne est le fait d’adeptes de l’économie libérale et même ultra-libérale, un Barroso, ex-trotskiste portugais, dirige la commission de l’Union et bien des néo-conservateurs américains ont dans leur CV une étiquette trotskiste.
Le système financier anglo-américain s’effondre par pans entiers, précipitant des millions de gens hors de leurs maisons. L’Europe va connaître une crise sociale très dure. Le climat international n’est guère radieux. Et de toutes parts via les ONG, les alter-mondialistes et d’autres organisations sur tous les continents, les envies de changer de monde grandissent mais sans ordre. Les menaces pour l’avenir : le désordre où nous sommes, l’incertitude environnementale les projets concoctés par des puissants cartels bancaires, le développement redoutable des armées privées dont Blackwater est la plus célèbre…etc.
En France, notamment, l’encadrement régulier de nos libertés au nom de notre sécurité se fait alors que Nicolas Sarkozy accorde à la police un degré de pouvoir jamais atteint depuis Fouché ! La policiarisation de la démocratie se justifierait lors des actions de ces groupuscules désarmant par la même occasion le citoyen qui craint, aujourd’hui, de descendre dans la rue quelques heures. Nous nous dirigeons sans doute vers des moments de confrontations soudains et violents mais courts.
L’affaire des caténaires agit comme une piqûre de moustique : il serait imprudent à la fois de négliger l’ultra gauche mouvance anarcho-autonome et de sous-estimer le désespoir des citoyens.
Jean Vinatier
©SERIATIM 2008

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mardi 11 novembre 2008

Mangin et la marquise de Foucault juin 1918 N°331 - 2eme année

Aujourd’hui le beau château de Pronleroy situé à une centaine de kilomètres de Paris dans l’Oise en Picardie est la propriété de Laurent Boutonnat le Pygmalion de Mylène Farmer pour laquelle il réalisa le célébrissime vidéo-clip, Libertine en 1986.
1918 : « Libertine » c’est la marquise de Foucault (parente du Père de Foucauld) qui préside aux destinées de ce château. Elle tient un journal de la guerre qu’elle côtoie de très prés : le front étant pratiquement à ses portes ! C’est dans cette demeure que le général Mangin prépare, dans le cadre de l’offensive générale planifiée par Foch, la contre-offensive de juillet (2e bataille de la Marne) qui arrêtera l’armée allemande.
Dans les extraits proposés ci-dessous, l’action se déroule au début de juin. L’armée de Guillaume II tente de casser le front des alliés en Picardie d’abord en mars 1918 puis en mai-juin et enfin en juillet.
La marquise de Foucault donne un témoignage précieux et instructif sur l’atmosphère d’alors parmi les habitants de la commune et les officiers souvent de son milieu qui assistent les généraux Fayolle, Pétain, Humbert, Mangin cinq mois avant l’Armistice.

« Une journée historique –11 juin 1918.

Violent raid d’avions Boches pendant la nuit, déchirement sec de la bombe, toute proche.
A sept heures, allées et venues d’émigrés logés dans les pavillons qui viennent rapporter des clefs, des ustensiles de cuisine qu’on leur a prêtés. La canonnade redouble. Je monte au grenier, à la fenêtre observatoire ; elle est ouverte…Sur le toit en terrasse, le colonel Loiseau, de l’état-major du 35e corps, se promène très guilleret, la jumelle à la main ; il m’interpelle : - "Hein ? ça ronronne assez bien ! Nous attaquons à dix heures…Nous avons repris trois villages cette nuit, dont Mery perdu hier soir ". Je n’attache pas à ces nouvelles l’importance qu’elles comportent. Je demande : -" Les meubles du salon qu’hier soir vous demandiez qu’on enlève, voulez-vous que je les fasse emporter ce matin. – " Oh non ! pas d’allées et venues dans les salons ; ils seront pleins d’officiers aujourd’hui….pas besoin de chaises en surplus à la salle à manger…on déjeunera en hâte, par groupes successifs….Sortez-vous ce matin ? Si oui, rassurez les habitants de Pronleroy : ça va très bien ".
Docile, je descends porter ces bonnes nouvelles chez Mme Tonnelier, dans les fermes, sur mon chemin. Lorsque j’arrive au carrefour de l’Eglise, je croise un torrent de troupes de toutes armes qui se précipitent par les trois embranchements, Estrées, Cernoy, La Neuville : zouaves, tirailleurs, infanterie coloniale, des auto-mitrailleuses, des canons ; la prévôté a installé des postes à tous les tournants ; des officiers courent, donnent des ordres, canalisent ce torrent, l’engagent dans les routes prescrites. Il fait ce matin un temps clair, beau soleil déjà chaud à neuf heures. Les hommes paraissent las, graves, mais plein d’énergie. Mme Duperron me crie : - " C’est le 4e tirailleurs qui défile, le régiment qui était au château en 1916 ".
Je croise M. de Sainte-Pereuse, un bel officier d’abord un peu froid, d’extrême politesse. Il m’aborde : - "Il y a des gens rentrés cette nuit dans leurs maisons ; tâchez de les empêcher de repartir. ? Il faut aujourd’hui éviter toutes les allées et venues des civils, les exodes d’animaux sur les routes ".
J’entre chez les Drouain, chez les Crem, pour leur rapporter ces paroles ; je monte à ma chambre me reposer. Un vombrissement, et un grand oiseau blanc à cocarde tricolore pique du nord sur le château, passe à raser les toits, tourne en rond au-dessus de la prairie. – "Déployez le panneau " crie le capitaine d’Andurain. Deux hommes courent, déploient au milieu de la pelouse un carré de toile noire avec une étoile blanche au centre : l’avion évolue toujours en cercle, lance une fusée. Le message qui vient du front tournoie avec sa banderole de toile claire, s’abat dans l’herbe près d’un panneau noir. Le capitaine de Rocheboüet est en tête du peloton d’officiers qui courent, saisit la capsule métallique, tire la banderole de papier qui se déploie, l’emporte toujours courant à la grande salle où siègent les chefs et les sous-chefs d’états-majors.
A partir de ce moment, les avions se croiseront de quart d’heure en quart d’heure au-dessus de la prairie, lanceront leurs messages que tous les soldats inoccupés, errant par groupes dans le parc, guetteront, se jetant dans les hautes herbes, y entrant jusqu’au ventre.
Le capitaine d’Andurain m’interpelle : " -Vous doutez-vous, madame, que la journée que vous vivez avec nous s’appelle une bataille victorieuse, la première de la guerre de mouvement ? " - " Oui, je commence à comprendre ". – " Alors, allez voir arriver les prisonniers ; on en a déjà amené une colonne ".
Je croise un général (Humbert*) et son officier d’ordonnance. Il entre à la grande salle. Sur le perron, les officiers rayonnent de joie, parlent tous ensemble. – " Les bois de Mery sont repris… ".
Je m’assois sur la borne de la porte de la maison Crem ; on aperçoit les casques à pointe dans la rue montante ; la colonne des prisonniers débouche, une soixantaine, quatre officiers en tête, arrogants ou plutôt faisant tête, troupe sale, exténuée, contingent d’une extrême jeunesse. On éprouve un sentiment de fierté intense à voir défiler du Boche vaincu ! Une autre colonne, celle-là d’une trentaine d’hommes, quelques-uns blessés, trois gradés en tête.
Sur le perron, les officiers fument et parlent pleins d’entrain. Allongée sur les marches, une grande caisse avec les pigeons. Comme je regarde un peu étonnée : - "Ce sont les pigeons voyageurs pour les nouvelles…en cas de lignes téléphoniques coupées…on n’en aura pas besoin. " - "On a dépassé Tricot, neutralisé le nid de mitrailleuses de Boulogne-la Grasse…On marche sur Rollot. " - " La pointe Wacquemoulin, si effrayante hier, est repoussée…Les colonnes qui avaient évacué Maignelay hier y sont rentrées… ". – " Tout de même, nous sommes à neuf kilomètres du front de bataille…Deux obus trop courts ont raté le château de cent mètres ce matin… " - " En vérité, nous vivons une journée historique. La journée de Mangin**. " - " Et le plus curieux, c’est que nous sommes sous les ordres de tout le monde, ajoute le capitaine d’Andurain ; de Mangin d’abord…d’Humbert ensuite…de Pétain qui sort d’ici ".
-" Comment ! Pétain est venu ? " dis-je avec une curiosité déçue. – " Mais oui, et c’est deux- là qui sortent du salon, c’est Fayolle*** et Estienne****, celui des chars ".
[…]
En passant devant la grande salle très éclairée, je vois une vingtaine d’officiers, de généraux penchés sur des cartes ; je distingue une silhouette puissante, un peu trapue, au profil net…et ce bas de visage où toute l’énergie semble ramassée. – " Celui-là, me dit-on, c’est Mangin. "
[…]
L’adieu du général – 13 juin –

Après le déjeuner, rencontre du capitaine de Rocheboüet dans la cour : - " Madame, nous allons partir…Le général Mangin demande s’il peut, au cours d’une visite, vous remerciez de votre hospitalité " - " J’en serai très heureuse…mais où le recevoir ? Je n’ai plus que ma chambre. " - « A la bibliothèque : on vous en rendra la disposition ". […]" Et vous, madame, qu’allez-vous devenir ? " - " Je vais rester chez moi, bien entendu. " - "Pourtant, madame, il serait sage d’envisager… " - " La sagesse n’est pas mon fait, et puis je vous assure que j’ai examiné bien des éventualités, fait mon testament, mis mes enfants à l’abri. Ma présence est nécessaire. Jusqu’à ce que l’autorité militaire me mette d’office en camion, je resterai ".
[…]
Le général Mangin me tend la main avec une grande simplicité ; il me remercie avec une parfaite courtoisie de la belle chambre que je lui ai donnée, m’assure combien il a joui de la jolie vue sur la vieille tour féodale de Cressonsacq, des lointains bleus de la forêt de Compiègne. Je m’assure que le grand honneur a été pour Pronleroy ; sa seule présence nous a sauvés. – " Il y avait un effort à tenter…Maintenant, le front est solide au-dessus de vous…J’ai beaucoup demandé…l’élan qui a répondu a été admirable…A présent, je vais entre Oise et Aisne donner de l’air à un autre secteur ".
Le général me fixe de ses yeux clairs, gris d’acier, très perçants, des yeux de chef. Ce qui émane de lui, c’est une sensation de puissance, de force équilibrée. – " Vous n’avez jamais quitté votre habitation pendant la guerre ? " reprend le général. – " Jamais. En 1914, j’ai vu passer les Boches, ils ont été vingt jours entre nous et Paris. Nous avons été préservés miraculeusement ".
Le général sourit : "Vous, madame, vous ne devez aimer ni à reculer ni à fuir ….Je puis vous dire, madame, la joie que nous éprouvons, nous autres soldats en guerre, à pénétrer dans une demeure où la vie continue, à se battre pour des habitants fidèles au poste, pas pour des ruines ou des fuyards. Grâce à votre présence continuelle, la guerre n’a pas effleuré ce beau cadre d’ancienne France ; il y a des portes, des fenêtres, des fauteuils avec tous leurs pieds dans les salons, une table qui ne boite pas à la salle à manger…et des livres, une foule de livres ".
[….]
"Alors, mon général, je n’ai plus qu’à vous saluer du vieux salut traditionnel : que Dieu vous garde ! pour nous, pour la France ! "
marquise de Foucault »¹


Jean Vinatier

©SERIATIM 2008

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Notes :

*Georges-Louis Humbert (1862-1921), général français sorti de Saint Cyr. Il commandera la 3e armée de 1914 à octobre 1918 puis la 7e jusqu’à la fin des hostilités.
Pour connaître un peu mieux cet officier : Frédéric Le Moal

**Charles Mangin (1866-1925) : il connut sa première publicité au moment de Fachoda sous le commandement de Marchand. Officier dur, courageux, escorté en permanence par son guerrier mandingue, Baba Koubaly. Au printemps 1918, Foch, à la tête de la Xe armée, se prépare la seconde bataille de La Marne. Il charge, Mangin de lancer la contre-attaque depuis Villers-Cotterêts en juillet 1918 : il brisera la résistance allemande. Il meurt mystérieusement en 1925. Dés 1940, les Allemands détruiront sa statue parisienne. Il n’appréciait pas le maréchal Pétain.

***Marie-Emile Fayolle (1852-1936) : général vainqueur de la seconde bataille de La Marne (15-20 juillet 1918). Maréchal de France en 1921. Polytechnicien

****Jean-Baptiste Estienne (1860-1936) : général qui créa l’arme blindée et compris l’intérêt de l’aviation militaire. Surnommé le « Père des chars ». Polytechnicien.
Sources :

1-« Un château sur le front, juin 1918 » Extraits du Journal de la Marquise de Foucault, châtelaine de Pronleroy publié par « La revue des Deux Mondes » in Société historique de Saint-Just en Chaussée -Pierre Munier-, juin 1998

lundi 10 novembre 2008

G20 : débriefing à Sao Paulo N°330 - 2eme année

La réunion des ministres des finances et des gouverneurs des banques centrales à Sao Paulo ressemble à un essai avant la grande épreuve du 15 novembre à Washington. Ce dimanche, la Chine annonce un plan d’aide financier de plus de 500 milliards en direction de son marché intérieur.
Peut-on rapprocher ces deux informations ? Le plan chinois servira à compenser les pertes subies à l’international et accélérera la modernisation avec l’aide a minima des pays étrangers. Au Brésil, il était question pour le G20 de présenter un front uni mais, il faut surtout remarquer la solidité du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) et la mise en ordre relative des puissances européennes. Le BRIC se prépare, peut-être, soit en cas d’échecs des négociations pour un Bretton Woods II, soit en cas de palabres interminables à accélérer, la création de son propre espace communautaire en prenant pour exemple celui de l’Europe. C’est en cela qu’il faut lier l’annonce du gouvernement chinois avec la réunion du G20 au Brésil.
Les Etats-Unis affirment qu’il existe une plate-forme commune entre eux et l’Union européenne. Le Président Tchèque a infirmé le propos du Président français sur la portée du mandat dont disposait Nicolas Sarkozy sans doute pour marquer son irritation de se voir disputer sa fonction de président du conseil de l’Union le 1er janvier 2009. Mais, la remarque pragoise a sa part de vérité : les Etats européens (zone euro et en dehors) garderont-ils longtemps leur unité de vue ? Les disputes entre Paris et Berlin causent des dégâts et le soutien recherché par la France auprès du Royaume-Uni pourrait faire de notre gouvernement le dindon de la farce. En face, la Maison Blanche évalue sa puissance de feu. Tous les commentaires que l’on fait sur le délabrement de l’Amérique n’empêcheront nullement cette dernière de défendre bec et ongles le dollar et attiseront les divisions, en Europe principalement
.
Retour en arrière.
En juillet 1944, les négociations tenues à Bretton Woods si elles étaient officiellement le fait de 44 nations, se résumaient, en réalité, à une confrontation américano-anglaise : Harry Dexter White(1892-1948) sous-secrétaire d’état au Trésor et espion au service de l’URSS d’un côté, John M. Keynes (1883-1946) de l’autre. Le second point, tient dans les circonstances, la fin de la seconde guerre mondiale. Le troisième, les deux puissances victorieuses, Etats-Unis et Royaume-Uni, choisissaient l’armature monétaire de leur choix, la plus favorable à la pérennité de leur influence réciproque.
En 2008, il n’y a aucune guerre mondiale, pas davantage de pays victorieux et moins encore un débat entre deux individus. Si l’on regarde bien les événements financiers et monétaires, c’est l’édifice anglo-américain qui s’affaisse de lui-même. La crise des suprimes et des produits dérivés fait exploser le système plus rapidement que prévu. La nouveauté vient de ce que sont les puissances émergentes qui expriment leur volonté de participer à armes égales à l’équilibre planétaire. Gordon Brown a mesuré, sans le montrer, lors de sa récente tournée dans la péninsule arabique, le peu d’enthousiasme des souverains arabes à apporter les milliards indispensables au fonctionnement du FMI. En effet – le monde Atlantique l’oublie – cet organisme est détesté presque partout. Si le Président Lula a appelé à un renforcement du FMI, il indique surtout –soutenu par beaucoup – que ce fonds monétaire cessera d’être entre les mains américano-européennes!
Nicolas Sarkozy voulant être le premier au front ou le premier tout court, plaide également pour un nouveau Bretton Woods mais en pensant davantage à être un intermédiaire entre les Américains et les Anglais. Cependant, comme président du conseil de l’Union il est obligé de rassembler vaille que vaille les 27 pays européens. Il met en marche une masse de 500 millions d’hommes.
Gordon Brown a besoin de l’appui de la zone euro pour poser ses marques face à Washington et de garantir à la City une place encore plus considérable qu’aujourd’hui.
Quant à Georges Bush et Barack Obama, l’unité de vue et la similarité de propos tombent sous le bon sens pour garder le dollar par-devers eux : les actionnaires de la FED jouent leur futur.
A Sao Paulo, c’est à un débriefing auquel on a assisté. Tout le monde avance vers
la table de négociations pour espérer bâtir un véritable système monétaire planétaire, une première dans toute notre histoire : qui l’emportera les meta-nations ou les cartels bancaires ?


Jean Vinatier


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samedi 8 novembre 2008

PS= Passion Ségolène ? N°329 - 2eme année

Tous les ténors socialistes moquaient Ségolène Royal pour son « one womanshow » au Zénith et tous comptaient bien lui faire mordre la poussière. Eh bien ! Les maires des grandes villes dont Gérard Collomb à Lyon, l’ont jouée contre les autres têtes de liste de motion et ils ont contribué à l’échec de Bertrand Delanoë dont la motion arrive en second. Etait-il trop parisien ? Martine Aubry (elle en 3e position) ne mâchait pas ses mots contre le maire de Paris, jugeant que la capitale était devenue ennuyeusement bobo…et c’est ô combien juste !
La première place de la motion Royal obtenue à Reims secoue la rue de Solferino. Ce succès annonce-t-il sa désignation au poste de 1er secrétaire du PS le 20 novembre ? D’ici là s’ouvre une semaine chargée en tractations et combinaisons. Martine Aubry et Benoît Hamon (pas mécontent de ses 19%) formeront-ils les deux bras de Ségolène Royal ? Si la maire de Lille est assez proche de cette dernière, Benoît Hamon se positionne à gauche et refuse toute ouverture en direction du Modem. Ce choix est, aujourd’hui, facilité par le départ de Jean-Luc Mélenchon et Marc Dolez du parti socialiste.
Bertrand Delanoë, soutenu par les barons « solferiniens », François Hollande et Lionel Jospin, maudit la dame du Poitou et n’aura de cesse de manœuvrer pour nuire à l’élection de Ségolène Royal. Il est désormais isolé : partira-t-il ? Il voudra jouer au cardinal de Retz !
La dame du Poitou pourrait-elle ne pas devenir Mme la 1ère secrétaire : c’est ce qui émeut les rédactions et anime des dîners en ville ? En cette heure, elle joue la pondération et laisse avancer Vincent Peillon (Arnaud Montebourg collé à ses basques ?) : est-ce une manœuvre ?
Ecrire qu’elle se déconsidérerait en devenant la patronne du PS après avoir été candidate aux élections présidentielles de 2007 ne résiste pas à l’examen. François Mitterrand aurait-il conquis le pouvoir en laissant à un tiers la direction du parti socialiste ? Evidemment pas. Comment être audible et crédible si on n’a pas la fonction adéquate ? Quand la France entre dans une période de récession économique accompagnée de turbulences sociales récurrentes, ne doit-il pas y avoir à la direction des partis des gens choisis par les militants ? Ajoutons que laisser à un ami de trente, vingt, dix ans ou de 5 jours le poste de commandement représente un risque majeur : souvenons-nous de l’expérience Chirac/Balladur en 1993-1995 !
Si le départ de Jean-Luc Mélenchon ne surprend pas, on s’interroge sur sa capacité à fonder une structure nouvelle. Il a en face de lui le PC et le NPA d’Olivier Besancenot. S’il ne peut se fondre dans le parti de ce dernier qui recrute déjà nombre de sympathisants socialistes « de gauche », il a, aussi peu de chance de convaincre Marie-George Buffet de biffer le nom de communiste pour prendre une appellation nouvelle. En fait le sénateur de l’Essonne est parti trop tard.
Le parti socialiste marche vers le centre entre deux battements d’ailes (une de gauche, une de « droite »). Si Ségolène Royal réussissait à rassembler Aubry et Hamon, elle obtiendrait un succès. Mais, le problème majeur de ce
parti est de reprendre le lien avec les Français. Il n’est pas sain dans une démocratie de n’avoir qu’un seul parti qui décide de la pluie et du beau temps. Nous entrons dans une période de tempête économico-sociale, les partis ont un rôle à jouer : entendre les colères, savoir les canaliser, rédiger les programmes. Jusqu’à présent le parti socialiste sous la houlette de François Hollande a été absent ou au mieux évanescent. Paris-plage c’est fini !


Jean Vinatier

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vendredi 7 novembre 2008

Claris de Florian : La fable et la vérité N°328 - 2eme année

Le petit-neveu par alliance de Voltaire, Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794) est le plus célèbre des fabulistes après La Fontaine et le moins indigne de son modèle. Il écrivit également un grand nombre de comédies, de mélodrames pastoraux (Estelle et Némorin) et entra à l’Académie Française le 14 mai 1788.
Ses fables privilégient parfois la morale – nous sommes dans le siècle de Jean-Jacques Rousseau- au détriment de l’anecdote, du pittoresque. Cependant Florian ne manque pas de talent et d’impertinence. Il dénonce la sottise, les vices, les riches avec le même piquant que Beaumarchais.
Après avoir été lues dans les salons pendant le règne de Louis XVI, ses œuvres commencèrent à être publiées en 1792. Arrêté comme noble en 1793, libéré en juillet 1794, il mourra en septembre des suites de sa détention.
La fable et la vérité…n’est-ce pas un titre d’article pour évoquer l’actualité, économique, financière, politique ?

« La Vérité, toute nue,
Sortit un jour de son puits.
Ses attraits par le temps étaient un peu détruits ;
Jeune et vieux fuyaient à sa vue.
La pauvre Vérité restait là morfondue,
Sans trouver un asile où pouvoir habiter.
A ses yeux vient se présenter
La Fable, richement vêtue,
Portant plumes et diamants,
La plupart faux, mais très brillants.
"Eh ! Vous voilà ! Bon jour, dit-elle :
Que faites-vous ici seule sur un chemin ?"
La Vérité répond : "vous le voyez, je gèle ;
Aux passants je demande en vain
De me donner une retraite,
Je leur fais peur à tous : hélas ! Je le vois bien,
Vieille femme n'obtient plus rien.
-Vous êtes pourtant ma cadette,
Dit la Fable, et, sans vanité,
Partout je suis fort bien reçue :
Mais aussi, dame Vérité,
Pourquoi vous montrer toute nue ?
Cela n'est pas adroit : tenez, arrangeons-nous ;
Qu'un même intérêt nous rassemble :
Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble.
Chez le sage, à cause de vous,
Je ne serai point rebutée ;
A cause de moi, chez les fous
Vous ne serez point maltraitée :
Servant, par ce moyen, chacun selon son goût,
Grâce à votre raison, et grâce à ma folie,
Vous verrez, ma sœur, que partout
Nous passerons de compagnie.

Claris de Florian »¹


Jean Vinatier
©SERIATIM 2008

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Source :

1-In Fables de M de Florian, Paris, Didot l’aîné, 1792, p. 36

jeudi 6 novembre 2008

Bhoutan : un royaume bio-stratégique N°327 - 2eme année

Le Bhoutan, enclavé entre la Chine et l’Inde, couronne le plus jeune souverain au monde, âgé de 28 ans : Jigme Khesar Namgyel Wangchuck vient de faire passer son pays de la monarchie absolue à la monarchie constitutionnelle.
Un royaume bio
Pays mystérieux, réticent à s’ouvrir au tourisme (7000 visiteurs en 2005), son isolement séculaire, une population faible (2300 000 habitants) et un relief peu accueillant l’ont doté de l’un des écosystèmes les plus préservés du monde. Le Bhoutan est parmi les dix premiers par la densité des espèces. On compte 5500 espèces végétales, dont environ 300 plantes médicinales, plus de 770 espèces d’oiseaux et 165 espèces de mammifères, dont plusieurs sont menacées comme le panda rouge, le léopard des neiges et le langur doré.
Est-ce sa seule singularité ? Non le précédent monarque, Jigme Singye Wangchuck, a établi, en 1972, au lieu du PNB, le BNB (Bonheur National Brut) qui repose sur 4 fondamentaux : la croissance et le développement économique responsables, la conservation et la promotion de la culture bhoutanaise, la sauvegarde de l’environnement, la bonne gouvernance responsable.
Le Bhoutan se développe lentement à la technologie : on compte 13 internautes pour 1000 habitants et 20 mobiles pour 100 habitants.¹
Bhoutan pays stratégique
Les regards se font plus nombreux sur ce royaume ancien que les jésuites portugais, Cabral et Cacella tentèrent d’explorer vers 1627 suivis en 1783 par la mission anglaise, pour le compte de la Compagnie des Indes, conduite par Samuel Turner et le capitaine Davis, qui cherchait un moyen d’entrer en Chine faute de pouvoir passer par le Tibet.
Le Bhoutan occupé au XIe siècle par les tibéto-mongoles fut unifié au XVIIe siècle par un lama tibétain Shabdrung Ngawang Namgyal. Au début du siècle suivant l’armée bhoutanaise annexa la principauté de Koutch Behar (Cooch Behar) tout en bataillant contre les soldats tibétains. La Compagnie des Indes appelée à la rescousse par le prince obtint en 1772 le retrait des soldats bhoutanais. Commence, alors, une longue période de conflits frontaliers. Finalement par le traité de Sinchulu en 1865 qui met fin à la guerre pour le contrôle des défilés (duars) bengali, Londres renforce sa présence aux abords de la chaîne himalayenne.
La guerre civile (1870-1880) bhoutanaise, permit à Londres de pousser son candidat, le gouverneur Ugyen Wangchuck (1861-1926) élu roi du Bhoutan en 1907.
Le protectorat britannique, officialisé en 1910, s’acheva lors de l’indépendance de l’Inde en 1947.
Les accords signés en 1949 entre New Delhi et Thimphou placent le royaume, à l’instar de ceux du Népal et du Sikkim dans l’orbite indienne. Ce contrôle des royaumes « interdits » est, aujourd’hui, différent.
Le Népal depuis la victoire des maoïstes et l’abolition de la monarchie au printemps 2008 se rapproche de la Chine.
Le Sikkim a été annexé en 1975 par l’Inde. Pourquoi ? Deux raisons, la première est une conséquence directe de l’offensive victorieuse suivie du retrait chinois en 1963, la seconde, ce petit royaume est une zone tampon non seulement entre Pékin et New Delhi mais entre le Katmandou et Timphou.
Le Bhoutan impressionné par l’occupation du Tibet par l’armée chinoise en 1959 a accentué sa coopération avec New Delhi tout en craignant de connaître le même sort que le Sikkim. Il est le dernier royaume « interdit. »

Inde puissance très protectrice

En vertu des accords de 1949, New Delhi a sur le sol bhoutanais une force d’au moins mille hommes dans l’ouest du pays autour de la ville de Ha à proximité de la vallée de la Chumbi tenue par les Chinois et qui sépare l’État indien du Sikkim du Bhoutan. Des unités indiennes sont disposées dans le sud-est de part et d’autre de Samdrup Jongkhar, un district bhoutanais qui servirait de bases arrières mouve­ments sécessionnistes agissant dans les États du Nord-Est de l’Inde, en particulier en Assam (United Liberation Front of Assam et diverses organisations des Bodos, qui constituent une ethnie minoritaire). L’Inde entretient une mission militaire à Thimphou, distincte de l’ambassade : l’Indian Military Training Team (imtrat)³
L’armée bhoutanaise est de 10 000 hommes dont la mission est d’empêcher les sécessionnistes assamais d’aller et venir et de surveiller au nord la frontière avec la Chine.
Les rois bhoutanais ont jusqu’à présent su manœuvrer avec habileté et courage entre les ambitions sino-indiennes.
Le ciel, néanmoins, se charge en nuages noirs. De l’Afghanistan au Bhoutan, l’arc himalayen, tel qu’il a été défini par les Etats-Unis, constitue des zones probables de déstabilisation et d’encerclement de la Chine. L’une des raisons pour lesquelles les monarques ont voulu s’ouvrir au monde, en intégrant, notamment les organisations internationales (l’ONU en 1971), tient à la nécessité de nouer d’autres alliances et partenariats.
Bhoutan : problèmes intérieurs
Le royaume fait face au problème des réfugiés népalais (Lothshampas) arrivés par vague depuis le XIXe siècle. Ces derniers forment une minorité nombreuse, 40% de la population. Le Bhoutan est parvenu à en expulser plus de 100 000 au Népal ; or, ceux-ci veulent revenir !
Le gouvernement bhoutanais montre une hostilité grandissante envers les minorités qui pratiquent une autre religion que le bouddhisme Manayana et l’hindouisme indien. Les 65 000 chrétiens sont brimés et interdits d’exercer certaines fonctions et activités.
La question identitaire est très forte au point que lors des recensements, le gouvernement de Timphou comptabilise les seuls bhoutanais soit 800 000 habitants au lieu de 2300 000.
Le nouveau souverain espère que l’adoption de la monarchie constitutionnelle en 2008, désamorcera l’agitation des rebelles maoïstes : l’exemple du Népal est là !
Le Bhoutan entre dans une période plus incertaine que les décennies précédentes. L’Inde et la Chine essaient de construire un axe sécuritaire, le Bhoutan en paiera-t-il le prix fort ?


Jean Vinatier

©SERIATIM 2008

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Cartes :

Union indienne :
http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/asie/inde-carte-etats2.htm

Bhoutan:
http://www.quid.fr/monde.html?mode=detail&iso=bt&style=carte

Kouch Behar:
http://www.calcuttaweb.com/maps/coochbehar.shtml

Sources :

1-
http://www.statistiques-mondiales.com/bhoutan.htm

2- Françoise Pommaret, Ambassade de Samuel Turner au Bhoutan, Paris, Findakly, 2002

3-
http://www.stratisc.org/Strategique_81_11.htm

mercredi 5 novembre 2008

USA : les élections singulières VIII suite et fin : Barack Obama urbi et orbi N°326 - 2eme année

Selon l’ancien dirigeant de l‘Union soviétique Mikhaïl Gorbatchev : "J'ai déjà dit, il y a deux ou trois ans que l'Amérique avait besoin d'une perestroïka, et cela a toujours été accueilli par des hourras aux Etats-Unis". Ce commentaire a le mérite de bien cadrer le chantier qui attend le 44e Président Barack Obama qui débutera son mandat le 20 janvier 2009.
Le désarroi des Américains devant l’ampleur de la crise économique a été constamment sous-estimé par les médias français et le pouvoir élyséen frôle l’impudence quand Thierry Saussez, le Monsieur Communication de Nicolas Sarkozy déclare à
20 Minutes :
« Nous voyions très bien que le renouvellement de la France avec l’élection de Nicolas Sarkozy augurait d’un renouvellement aux Etats-Unis aussi. ». Barack Obama devrait-il sa victoire à l’actuel chef de l’Etat ? Pour la petite histoire, le candidat préféré de Nicolas Sarkozy n’était pas son « pote Obama » mais son allié McCain ! Passons !
La victoire du candidat démocrate soulève un espoir immense non seulement aux Etats-Unis mais aussi parmi tous les Africains du monde. Il s’est bien gardé, pendant la campagne, de trop se placer sous l’auréole de Martin Luther King parce qu’il ne tenait pas à être l’élu de la revanche mais être celui du meilleur homme pour les années à venir. A cet exercice, il a réussi la manœuvre bien soutenu par tout le clan Kennedy qui est puissant.

La crise a précipité nombre d’Américains dans sa direction parce qu’il a eu le mérite de paraître compétent pour un nouveau rêve et une ambition : que Washington reste la capitale du monde libre ! C’est là renouveler le messianisme américain alors que la politique étrangère n’a guère été présente. Le discours du candidat démocrate à Berlin le 24 juillet sous couvert d’habiles formules (« Notre alliance a été scellée, il y a exactement soixante ans cet été », « Peuple de Berlin, peuples du monde, notre heure est venue », « partenariat nouveau et global ») soulignaient bien son choix pour « l’empire ». Barack Obama est un homme politique « global » conscient de son autorité. Et les quelques propos de Joe Biden, le futur vice-président, ne rassuraient guère sur la pensée irénique de la prochaine politique étrangère.
Les lobbies de l’armement que l’on appelle le CMI (Complexe militaro-industriel) multiplient les demandes de soutiens aux dépenses militaires. Cependant, les guerres menées pendant les huit années de mandat de Georges Bush se sont révélées désastreuses, coûteuses. Aujourd’hui, la récession économique impose de faire un choix : la politique intérieure ou les affaires étrangères.
Barack Obama demeure un mystère pour le plus grand nombre. Pour faire bonne figure, on le compare à John Kennedy en raison de sa jeunesse, de sa minceur et de son ouverture d’esprit. Il est exact qu’au point de vue de l’image et de la communication quoi de plus parfait que la vue de cet homme noir ou métis, c’est selon, devenir l’homme le plus puissant au monde. Le nouveau Président serait-il ce vent qui ferait sauter les gonds des portes blindées ? Pour l’image de marque américaine, c’est une aubaine après les deux mandats du républicain Bush. Mais, ira-t-il jusqu’à faire arrêter la construction du mur entre les Etats-Unis et le Mexique ? Les hispanophones le croient. Ira-t-il jusqu’à revoir à la baisse les conditions d’entrée sur le sol américain pour les visiteurs ? Rappelons que le 12 janvier 2009 inaugurera les plus sévères des dispositions administratives pour contrôler les arrivants ! Fermera-t-il Guantanamo ? Abolira-t-il le Patriot Act ? Les tortures seront-elles, à nouveau, interdites ?
Barack Obama pose-t-il la première pierre de la nouvelle Amérique ? Par sa victoire, il parachève la fin de la ségrégation raciale en 1965. Le gouverneur de Louisiane n’est-il pas un Indien (des Indes) de 36 ans ? C’est le premier verrou qui saute. Les locuteurs hispanophones conquièrent également bien des places politiques. Tout est possible pour "l’homme non blanc" c’est-à-dire WASP !
Barack Obama se veut le Président global. Il est attendu pour relancer toute la machine économique du pays. Défi social, défi de santé, défi monétaire, défi environnemental, défi militaire…etc. Sa charge sera lourde –mais quel homme politique d’envergure n’en rêve-t-il pas – pour renouveler l’idéal américain. Le chemin, comme il l’a dit, sera escarpé et dangereux, mais, une fois encore, l’homme politique a vocation à franchir les obstacles, à prendre des risques.
Le monde salue donc avec un ouf de soulagement le terme de huit années d’une politique unilatérale dont les attentats du 11 septembre furent la justification. Néanmoins, le monde ne ressemble plus à celui de 2001. Les puissances émergentes ont la conscience de leurs forces, de leurs atouts et savent, pour nombre d’entre elles, bien gérer leurs finances. Les monarchies du Golfe ne veulent plus servir de cornes d’abondance !
Le monde est en quête de nouveaux partenariats, les Etats-Unis sont sur le chemin d’un nouveau contrat socialo-religieux. Barack Obama se met à un carrefour avec derrière lui des millions d’Américains qui lui répètent :
"dis-nous ce que tu veux bâtir !"


Jean Vinatier
©SERIATIM 2008

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Source:

1-
http://www.20minutes.fr/article/269930/Media-Thierry-Saussez-Au-gouvernement-francais-de-comprendre-tous-les-ressorts-de-la-victoire-d-Obama.php

mardi 4 novembre 2008

Louise Labé : « Ô beaux yeux bruns…. » N°325 - 2eme année

Un peu de poésie pour respirer parmi cette « Obomania » poussée jusqu’à l’absurde, hors de toute raison froide !
Louise Labé (1524-1566) est une poétesse lyonnaise comme Pernette du Guillet (1520-1545). Elle est l’épouse d’une riche marchand disposant d’une belle demeure prés de la future place Bellecour (bella curtis= beau jardin).
Ses 24 sonnets la rendirent célèbres, ils étaient adressés à son amoureux, le poète Olivier de Magny (1529-1561) lequel lui adressa par vers interposés, ses
« Souspirs ».
Sa véhémence amoureuse impudique, rare à cette époque, lui valurent les blâmes et les injures mais son œuvre, heureusement, survécut.
Ci-dessous deux sonnets:

« Sonnet I

Ô beaux yeux bruns, ô regards détournés,
Ô chauds soupirs, ô larmes épandues,
Ô noires nuits vainement attednues,
Ô jours luisants vainement retournés ;

Ô tristes plaintes, ô désirs obstinés,
Ô temps perdus, ô peines dépendues,
Ô mille morts en mille rets tendues,
Ô pire maux contre moi destinés ;

Ô ris, ô front, cheveux, bras, mains et doigts ;
Ô luth plaintif, viole, archet et voix ;
Tant de flambeaux pour ardre une femelle !

De toi me plains, que, tant de feux portant,
En tant d’endroits d’iceux mon cœur tâtant,
N’en est sur toi volé quelque étincelle.

Sonnet XIII

Tant que mes yeux pourront larmes épandre
A l’heur passé avec toi regretter :
Et qu’aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre :

Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard Luth, pour tes grâces chanter :
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toi comprendre :

Je ne souhaite encore point mourir.
Mais quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,

Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d’amante :
Prierai la Mort noircir mon plus clair jour.

Louise Labé »¹



Jean Vinatier
©SERIATIM 2008

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Source :

1-in Œuvres complètes, François Rigolot (éd.), Paris, GF, 2004.

lundi 3 novembre 2008

USA : les élections singulières VII : attendons-nous Godot ? N°324 - 2eme année

La nuit de mardi à mercredi devrait faire lever l’incertitude qui du démocrate ou du républicain entrera en janvier 2009 à la Maison Blanche, située pas loin du Potomac.
Il ne se passe plus de moment sans que l’on célèbre les Etats-Unis : le ton a changé en l’espace de quelques jours. Les critiques s’effacent devant l’espoir. On sent déjà quelle sera la puissance de feu médiatique qui balaiera le monde en cas de victoire de Barack Obama lequel est devenu l’ange espéré d’un monde idéal. Les républicains eux-mêmes essaient de se détacher de la présidence Bush pour espérer se saisir de quelques bouts d’ailes de l’ange Obama.
La crise bancaire et financière qui traverse les continents n’est pas terminée, la récession économique n’a pas encore débuté que déjà les cercles les plus puissants des Etats-Unis préparent la défense du dollar et comptent bien sur Barack Obama pour pérenniser non seulement leur actuelle force mais de l’accroître. Est-ce le vent du boulet boursier qui a fait tressaillir ces magnats de la finance? Sans doute mais comptons plutôt sur leur pragmatisme froid; le business ne devant pas faiblir et la terre entière étant une aire de chasse dont ils doivent être le plus possible les gardiens, le meilleur homme pouvant porter haut et fort leur couleur verte (dollar) est Barack Obama. Point d’amour ou de rêve dans leurs yeux, seulement du gain, du gain encore du gain. Le
Washington Post et Wall Street, des piliers républicains, délaissent John McCain non parce qu’ils changent de parti mais parce qu’ils jugent les rangs démocrates suffisamment perméables à quelques-unes de leurs idées pour leur permettre de garder la première place.
En Europe, France incluse, les critiques se sont tues : Barack Obama est prié dans toutes les administrations européennes, dans toutes les chancelleries et tous les palais gouvernementaux, idem pour les banlieues et dans tous les édifices religieux…c’était limite!
Etrange monde qui exprime ainsi son manque de caractère et de conviction. En tout cas, les Américains peuvent s’applaudir, leur communication autour de l’icône Obama remet déjà Washington au centre du monde avant qu’ils ne puissent faire retourner la planète autour de leur pays. Dieu que la crise est jolie, disent-ils, les têtes des hommes tournent telles des girouettes.
John McCain maudit, certainement, cette crise qui a fait dérailler son train électoral. N’est-il pas étonnant de relever l’abondance d’argent versé par nombre d’alliés, de complices des républicains en faveur de Barack Obama contrairement aux quelques dollars qui s’ennuient dans les tiroirs de John McCain? Election démocratique? Manipulation démocratique serait l’expression la plus appropriée.

Pour l’heure, on est entraîné par l’orchestre au son de « In God we trust » : est-ce l’ultime danse avant le grand boum? Mais, au milieu, de tous les propos mielleux et sucrés, certains, décidément de mauvais caractères, tirent toujours la sonnette d’alarme. Ils prédisent de très gros orages noirs, de très gros chocs. Qui croire? Sommes-nous dans le monde de Pierrot et le loup?
Les élections présidentielles sont dans leur singularité : le désarroi de la société américaine lui fera, peut-être, accomplir ce qu’elle ne songeait pas à oser voici deux mois, élire Barack Obama. Voyons-bien les choses, un John McCain victorieux serait perçu comme un choc négatif alors qu’il était, voilà peu, celui de l’ordre à l’inverse de Barack Obama qui, maintenant, devient l’homme de paix alors qu’il est porteur d’une force déstabilisante dont il ne soupçonne pas –et comment le pourrait-il - toute la force. Ah, dame Histoire joue bien des tours aux peuples!
Que cette apparente modernité de l'Amérique, multiculturalisme et triomphe de l'anti-racisme, ne fasse pas du bel et homme jeune Barack Obama seulement une image, un encens au service de plus sombres calculs !
Mais quelque part, ne sommes-nous pas comme les deux vagabonds, Vladimir et Estragon,
"en attendant Godot "?


Jean Vinatier

©SERIATIM 2008

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In Seriatim : USA les élections singulières de 1 à VI

http://www.seriatimonline.com/2008/10/usa-les-lections-singulires-vi.html

http://www.seriatimonline.com/2008/09/usa-les-lections-singulires-v-obama-et.html

http://www.seriatimonline.com/2008/07/usa-les-lections-singulires-iv-obama-et.html

http://www.seriatimonline.com/2008/04/usa-les-lections-singulires-iii-e-la.html

http://www.seriatimonline.com/2008/02/usa-les-lections-singulires-ii.html

http://www.seriatimonline.com/2008/01/usa-les-lections-singulires.html