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mardi 29 septembre 2009

Linguet : « l’Amérique […] une métairie de l’Europe ? –N°537- 3e année

Simon-Nicolas-Henri Linguet (1736-1794) a eu toute sa vie un sacré caractère : avocat, il se brouille avec ses collègues qui obtiennent sa radiation et le contraignent, en 1777 à l’exil londonien d’où il commencera, la publication d’un périodique intitulé, Annales politiques, civiles et littéraires du dix-huitième siècle dont le dernier numéro paraîtra en 1792, l’ensemble formant 19 tomes. Mallet du Pan, La Harpe, Marmontel et Framery en assurèrent également à différents moments la rédaction.
Rentré en France, en 1780, il va directement à la Bastille pour n’en sortir qu’en 1782 et dont il tirera la popularité avec,
Mémoire de la Bastille ! Passé par la case Londres avant de poser ses valises dans les Pays Bas autrichiens (Belgique) où il s’attirera les bonnes grâces du frère de Marie-Antoinette, Joseph II. Grâce à lui, il revint en France. Désormais, protégé par le Roi et Vergennes, il continua son travail journalistique. Ce contre-révolutionnaire ne joua pas un grand rôle pendant la Révolution hormis une dénonciation du libéralisme économique qu’il estimait dangereux pour les ouvriers et les plus démunis. Retiré en 1792 dans la ville de Marnes Saint-Cloud (La Coquette aujourd’hui), il en devint maire. Hélas pour lui, l’Armoire de fer contenait certaines de ses lettres vieilles de dix ans, cela suffit à le mener à la guillotine le 27 juin 1794.
Les auteurs du siècle des Lumières étonnent souvent par leur style et leur aisance, leur soin aussi de tout embrasser grâce à une culture générale étendue. Les
Annales de Linguet ne font naturellement pas exception et méritent d’être plus connues. Il s’exprime avec aplomb ; ainsi sur la Perse :
« La Perse livrée pendant cinquante ans à des convulsions absoluments pareilles à celles qui ont déshonoré les derniers siècles de l’Empire Romain ; mais reprenant, une seconde fois, sous un nouveau Thamas,¹ une consistance que les Dominateurs des deux Romes n’ont jamais recouvrée, après l’avoir perdue.. »²
Ou bien sur la France :

« De l’Etat actuel de la Législation en Europe

[….]
Quant à celle qui tient à l’Administration, qui fixe les droits des Peuples, & ceux des Souverains, hors l’Angleterre & le Danemark, pas une Nation n’en a la moindre idée. Ces deux-là seules sont parvenues, l’une en accordant tout à ses Rois, l’autre en leur disputant tout, à savoir du moins ce qu’est chez eux la Couronne, & comment il faut considérer l’Individu qui la porte. Parout ailleurs il n’y a rien de plus incertain.
En France, par exemple, le Monarque se dit la Nation ; les Parlements se disent la Nation ; la Noblesse se dit la Nation ; il n’y a qu’elle qui ne puisse dire ce qu’elle est, ni même si elle est. En attendant que ce point s’éclaircisse, tout reste confus ; tout sert de matière à des prétentions & à des disputes. L’autorité royale avançant ou reculant sans cesse, ne connaît ni limites qu’elle ne puisse franchir, ni bornes au-delà desquelles on ne puisse la forcer de rétrograder
. »²

Linguet dans ses Annales se livrent à de vastes analyses présentes dés les « Préliminaires » du premier volume de 1777 : ainsi, ci-dessous le texte relatif à la relation Europe/Amérique. On est à la veille de la première grande victoire des Insurgents sur le Royaume-Uni à Saratoga le 19 septembre 1777.

« En passant dans l’autre Hémisphère, nous trouvons l’Amérique réduite, depuis sa Découverte à n’être qu’une métairie de l’Europe, métairie toujours épuisée, & souvent ensanglantée par ses nouveaux Propriétaires ; soumise, dans toute son étendue, à des principes aussi extraordinaires que ses productions : divisée aujourd’hui, presqu’entière, entre deux portions dont le coup d’œil est bien différent ; gémissant, dans l’une, sous tous les fléaux qui accompagnent l’opulence & la superstition ; conduite, dans l’autre, à la guerre civile, par la Philosophie, & se réclamant à main armée une Liberté dangereuse peut-être pour elle-même, autant que pour l’Europe.
Le sort des Colonies Anglaises étant une fois soumis à celui des armes, il n’est plus question d’examiner si elles ont des droits, ou non, à l’indépendance : la victoire seule servira désormais de titre pour ou contre elles : mais a-t-on bien réflechi dans les deux Hémisphères, aux suites qu’auront leurs succès, si elles en obtiennent ?
D’abord ces succès ne seront-ils pas, dans leur propre sein, une source de divisions ? D’après la marche de l’esprit humain, l’ambition se naturalisera dans le Congrès, ou dans ses démembrements, comme dans toutes les Aristocraties, où le patriotisme est plus fastueux, & encore moins réel que dans les Monarchies. L’exemple de sept petites Provinces, qui ont conservé, auprès du Zuiderzée, l’union après la victoire, & la liberté malgré la richesse, ne tire pas à conséquence, pour des dominations presque sans limites, que la frugalité ne défend pas, comme la Hollande, de la corruption ; qui n’ont point, comme la Hollande, l’excès du malheur pour motif de leur défection ; qui ayant toutes des productions personnelles, & des intérêts directs, n’étant pas, comme la Hollande, bornée au simple courtage ; ne pourront pas, comme la Hollande, avoir une communauté de vues, de plans, & d’opérations ; mais trouveront, dès qu’elles jouiront d’une existence affermie & d’un commerce libre, mille motifs de rivalité, contre un seul d’intelligence : qui enfin, sans avoir eu besoin de Brutus, & peut-être sans en produire, rencontreront bientôt des Césars, & regretteront, sous la pesanteur d’un Despostime national, le joug d’un Gouvernement éloigné, assez fort pour les défendre, mais trop faible pour les opprimer.
Ensuite, la première opération des Américains reconnus libres, devant être nécessairement l’ouverture d’un asile pour tous les Européens qui voudront venir fertiliser ces domaines vacants, il en résultera une émigration sans bornes de l’ancien continent au nouveau. Cette foule d’esprits actifs de génies remuants, que l’espérance d’une meilleure fortune attirera sur ces bords brillants des rayons de la Liberté naissante, y multiplieront les sources de désordres ; ils y porteront leurs vices, leur avidité, leur aversion pour le repos, comme pour un travail utile, leur facilité à embrasser des projets ; ils fourniront plus de Complices à l’ambition d’un Oppresseur, que d’Associés actifs à l’Agriculture & au Commerce.
Ce n’est pas tout. Personne n’ignore combien les transplantations sont funestes à la Génération qui les éprouve. Elles le seront, surtout en Amérique, où la culture, déjà en vigeur, s’est emparée de tous les terreins favorisés par la Nature. L’expérience des anciens Colons ne laissera aux nouveaux que des sables rebelles, des montagnes escarpées, ou des marais malsains. Ceux-ci, redoutés par leur nombre, affaiblis par le changement de nourriture & de climat, persécutés par les maladies, & suspects par leurs murmures, périront sur ce rivage meurtrier, en déplorant l’erreur qui les y aura conduits : ils disparaitront sans laisser de postérité. L’Europe les aura perdus, & l’Amérique ne les aura pas gagnés : la première ainsi évacuée, ayant toujours à supporter les charges fiscales dont les régnes précédents n’auront cessé d’accabler leur postérité, sera forcée de les répartir entre les sujets restants : il faudra augmenter ici les Contributions, en raison de ce que le nombre des Contribuables diminuera ; & qui fait les catastrophes auxquelles peut donner lieu, parmi ce résidu infortuné, l’excès de la misère, joint à celui de l’oppression ?

En supposant que ces pressentiments ne fussent pas fondés, & que le Nouveau Monde put se procurer, de son propre fonds, une population qui ne coutât rien au reste de l’Univers, au moins on ne peut se dissimuler que cette moitié du Globe, une fois fécondée autant qu’elle peut l’être, ne doive parvenir en très peu de temps, à se passer de l’Europe. Son climat modifié, dans les parties les plus rudes, par le travail des hommes, & mis à profit dans les autres par une industrie active, la dispensera du commerce périlleux & fatiguant de nos parages. Ses habitants, entourés des mers les plus poissonneuses, maîtres des mines les plus riches, voisins des îles les plus favorisées de la Nature, faisant en deux mois, avec des vents toujours favorables, des voyages qui nous coûtent des années, au milieu des plus horribles tourmentes ; recevant sans peine & sans danger, d’un côté le sucre, l’indigo, & les fruits délicieux, & de l’autre, les épiceries, les pierres précieuses, & les toiles fines ; attirant ainsi à eux, par la seule volonté, les richesses & les jouissances des deux Hémisphères deviendront, avant peu, les Arbitres de notre destinée.
Alors nous dépendrons d’eux par la nécessité des choses, plus encore qu’ils ne dépendaient de nous par le délire, ou si l’on veut, la sagesse des Lois Prohibitives : ils disposeront seuls du Commerce des deux Mondes. Ce n’est plus par le Caire, ni par le Cap de Bonne-Espérance que nous viendront les trésors de l’Afrique, ou les productions parfumées de l’Asie ; c’est par les comptoirs qui s’établiront dans les Mers de l’Amérique : & avec quoi les payerons-nous, misérables regratiers³ que nous sommes, aux Propriétaires du Pérou, aux Dominateurs du Brésil ?
Ceux-ci regorgeant d’or & de diamants, auront encore, pendant quelques temps, sur notre caduque indigence, la supériorité que donne aux Etats, ainsi qu’aux hommes, la vigueur de la jeunesse, jointe au sentiment de la prospérité. Leur splendeur étant le fruit d’une révolution rapide : m’ayant point passé par les périodes successives qui aménent, pour tous les autres Peuples, le développement de leurs forces; n’ayant point ainsi usé leurs vertus, ou cette élévation de l’âme qui en tient lieu, dans les querelles, ou les humiliations que tous les Empires ont éprouvées au temps de leur accroissement, ils se trouveront tout d’un coup avoir la consistence de la maturité, avec l’énergie d’une constitution naissante ; ils n’en seront que plus terribles. ? Leurs divisions intestines seront même peut-être pour eux un principe préservateur, qui empêchent les progrés trop prompts de la corruption.
Alors, ou ils écraseront l’Europe par les arts qu’ils auront perfectionnés ; ils viendront étonner & subjuguer leur Métropole confuse, accablée de la gloire de ces enfants dépaysés ; ou s’ils l’oublient, s’ils ne daignent pas se venger des maux qu’elle a faits à leurs Prédécesseurs , c’est à sa misère qu’elle en sera redevable. Elle ne sera pas conquise par eux, parce qu’elle n’en vaudra pas la peine, & que la barbarie où elle sera déjà retombée n’inspirera que du dégoût aux Possesseurs des plus brillants Empires que la Politique ait encore formés.
Le temps de cette révolution est incertain ; mais elle est inévitable si l’Amérique devient libre & florissante : c’est aux Politiques de l’Europe à juger jusqu’à quel point la raison, la justice, & l’humanité permettent de travailler à l’accélérer, ou à la retarder ; c’est à eux à voir si la Génération présente, en y concourant, s’épargne plus de maux qu’elle n’en assure à ses Descendants ; s’il est même encore temps de s’y opposer, & si nos Ministères absorbés dans leurs petites spéculations éphèmères n’ont pas trop négligé ce grand intérêt général, le plus vif, le plus pressant, de manière ou d’autre, que le cours des choses ait encore présenté au Genre-humain, depuis sa civilisation
. »²

Jean Vinatier

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Notes :

1-Thamas plus connu sous le nom de Nadir Shah (1688-1747). Entré au service du futur Shah Tahmasp II Safavide auprès duquel il prit le nom de Thamas Kouli-Kan (« esclave de Thamas »). Il le renversera en 1732 en faveur de son fils Abbas III avant de ceindre lui-même la couronne en 1736. Redoutable général qui vainc les Afghans puis l’empereur Moghol à Karnal en 1739 avant de piller Delhi dont il ramena le trône du Paon et le diamant Koh-i Nor.
Ce « Napoléon Perse » sera assassiné par ses officiers en 1747. Auparavant, il avait aveuglé son fils. Son neveu, Adil Shah qui lui succédera, n’aura que le temps de mettre à mort les fils et petit-fils de son oncle avant d’être assassiné par son frère qui fut également tué par ses soldats !
Voir CLAUSTRE (A. De) - CERCEAU (J-A. Du) : Histoire de Thamas Kouli-Kan, nouveau Roi de Perse. Ou histoire de la dernière révolution de Perse arrivée en 1732. Paris, Briasson, 1742.

3- Regratier : « Regratier trisyllabe ou Regrateur c'est celuy qui accoustre, pare et farde toutes vieilles marchandises, pour apres les vendre plus cher » d’après Nicot, Thrésor de la langue Française (1606)

Source :

2- In Annales politiques, civiles et littéraires du dix-huitième siècle, Vol 1, Londres, 1777, pp. 10, 11-16, 16-17.

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