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mercredi 15 juin 2016

« Et si, on créait un marché de l’immigration par Gaspard Koenig » N°4169 10e année



 Les publicités intempestives m'amènent à reproduire in extenso le propos de Gaspard Koenig publié dans Les Echos:


« La semaine dernière, je me suis rendu au Prix littéraire de la Porte Dorée qui récompense des ouvrages sur l'exil, et pour lequel, par un malentendu sympathique, mon dernier roman avait été sélectionné. Dans l'amphithéâtre du Musée de l'histoire de l'immigration, la crème de la diversité culturelle était rassemblée. Il fut question de sang-mêlé, d'origines enfouies, d'exil douloureux, d'intégration coupable, de périples mortels, d'incompréhensions mutuelles. Des histoires venues de Bulgarie, Egypte, Kosovo, Vietnam, Guinée, Haïti, Géorgie se mêlaient dans une langue syncrétique : la nôtre. Tout cela sur fond de drame des migrants, ces « misérables contemporains » comme l'a dit avec éloquence l'historien Benjamin Stora dans son discours introductif. Parmi ce public choisi, chacun pense que l'immigration est un cadeau des dieux - moi le premier, qui vis entre deux pays et suis marié avec un troisième.
Les économistes ne diraient pas autre chose. La célèbre étude de David Car sur l'Exode de Mariel a montré que l'absorption de 125.000 réfugiés cubains par la ville de Miami en 1980 a conduit, passé le choc initial, à une amélioration du marché de l'emploi. Plus récemment, l'étude de Joakim Ruist sur l'impact des réfugiés en Suède aboutit à des conclusions similaires. Et le FMI estime que le PNB européen devrait être supérieur de 0,25 % à l'horizon 2020 grâce aux réfugiés. Les nouveaux arrivants créent de l'activité économique et, souvent, déploient une forte énergie entrepreneuriale. L'Allemagne vieillissante ne s'y est d'ailleurs pas trompée, tandis que la France reste hélas sur le bas-côté des routes migratoires.
Seulement voilà, il n'a échappé à personne que les peuples ne l'entendent pas de cette oreille. Des Etats-Unis à l'Autriche en passant par la Pologne, des discours autrefois réservés aux marges d'extrême droite sont au centre du débat public. A lire les embryons de programmes ici et là, comme Jean-François Copé qui fait campagne sur « L'amour de la patrie », on comprend que la droite française s'apprête à suivre le mouvement. Et, à l'inverse, les bonnes paroles des humanistes restent impuissantes face aux réalités sordides du marché des passeurs et des naufrages en mer.
Plutôt que de s'en tenir à la rengaine de l'amour de l'autre, il faut donc combattre le non politiquement correct des nationalistes par un non politiquement correct de l'ouverture. C'est exactement ce qu'entreprend Emmanuelle Auriol, économiste de la Toulouse School of Economics, dans un livre courageux : « Pour en finir avec les mafias » (Armand Colin). Dans la lignée de Jean Tirole, qui prend toujours soin de laisser la morale en dehors des réflexions de politique publique, Emmanuelle Auriol propose de légaliser ce qui fait l'objet des trafics illégaux, à commencer par le sexe et la drogue. S'agissant de l'immigration économique (bien distincte du droit d'asile, sacré et universel), sa solution est aussi simple et rationnelle : la vente des visas. « Puisque les politiques répressives de contrôle des frontières et d'identités ne sont pas efficaces contre les passeurs, écrit-elle, une idée naturelle est d'utiliser des instruments tels que les prix et le marché pour les éliminer. » A l'immigration clandestine se substituerait ainsi une immigration légale et payante, qui aurait le double avantage d'évincer les organisations criminelles, et de renflouer les caisses de l'Etat pour mieux organiser l'accueil ou lutter contre le travail au noir. Des négociations avec les entreprises et les partenaires sociaux permettraient d'identifier les secteurs les plus demandeurs, tandis que des accords avec les pays d'origine faciliteraient les processus, gérés par des agences de placement privées (l'Espagne s'est déjà engagée dans cette voie).
Il est assez probable que mes nouveaux amis du prix littéraire de la Porte Dorée s'étrangleraient d'indignation à l'idée de vendre des visas, et m'accableraient de sermons sur le thème de la « marchandisation ». Mais vaut-il mieux laisser un Erythréen entre les mains de mafias sans scrupules ou plutôt lui permettre d'acheter sa nouvelle vie à un prix raisonnable, et de prendre tranquillement l'avion pour l'Europe ? Si le marché est un instrument de gestion de la rareté, pourquoi ne pas le mettre au service d'une noble cause ? Pour gagner la bataille face aux populismes, il est temps que les bien-pensants se mettent à penser bien !
Gaspard Koenig »

Source :



Jean Vinatier
Seriatim 2016


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