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mercredi 22 avril 2009

Emile Verhaeren: "Le moulin" et "Le banquier" N°446 - 2eme année

Emile Verhaeren (1855-1916) et son épouse le peinte Marthe Massin furent un couple célèbre. Ce poète belge flamand, né dans une famille aisée devint un intime des souverains belges. Il aurait pu devenir un aimable poète de cour. Tel ne fut pas le cas. Stefan Sweig, son biographe illustre (Sa vie, son oeuvre -1910), dit qu’il tenta « de représenter toute [son] époque dans son expression physique et intellectuelle. Son lyrisme est le symbole de l’Europe à la fin du siècle précédent et dans son état actuel. C’est une encyclopédie poétique de [son] temps, d’où se dégage l’atmosphère spirituelle de notre monde au tournant du vingtième siècle. »
Voilà Emile Verhaeren qui dépeint le monde moderne (Les villes tentaculaires, Les campagnes hallucinées) s’efforce d’en expliquer le sens et de s’adresser aux générations futures :

« J’aime la violence et terrible atmosphère
Où tout esprit se meut, en notre temps, sur terre
Et les essais et les combats et les labeurs
D’autant plus téméraires
Qu’ils n’ont pour feux qui les éclairent
Que des lueurs. »

Poète moderne par la vision qu’il impose autour de la ville « tentaculaire » laquelle « avec ses bras de pieuvre elle aspire à elle sans discernement toutes les forces de l’univers qui l’environne. »
Le Moulin (1887) peut sembler bien terne comparé aux lignes précédentes mais quoi de plus symbolique que la mort du moulin !
Le second poème,
« Le banquier » extrait du recueil Les forces tumultueuses (1902) ne manque pas d’actualité !

Le moulin

« Le moulin tourne au fond du soir, très lentement,
Sur un ciel de tristesse et de mélancolie,
Il tourne et tourne, et sa voile, couleur de lie,
Est triste et faible et lourde et lasse, infiniment.

Depuis l’aube, ses bras, comme des bras de plainte,
Se sont tendus et sont tombés ; et les voici
Qui retombent encor, là-bas, dans l’air noirci
Et le silence entier de la nature éteinte.

Un jour souffrant d’hiver sur les hameaux morts s’endort,
Les nuages sont las de leurs voyages sombres,
Et le long des taillis qui ramassent leurs ombres,
Les ornières s’en vont vers un horizon mort.

Sous un ourlet de sol, quelques huttes de hêtre
Très misérablement sont assises en rond ;
Une lampe de cuivre est pendue au plafond
Et patine de feu le mur et la fenêtre.

Et dans la plaine immense et le vide dormeur
Elles fixent-les très souffreteuses bicoques !-
Avec les pauvres yeux, de leurs carreaux en loques,
Le vieux moulin qui tourne et, las, qui tourne et meurt
. »

« Le banquier

Sur une table chargée, où les liasses abondent,
Serré dans un fauteuil étroit, morne et branlant,
Il griffonne menu, au long d'un papier blanc ;
Mais sa pensée, elle est là-bas au bout du monde.
__
Le Cap, Java, Ceylan vivent devant ses yeux
Et l'océan d'Asie, où ses mille navires
A l'Est, à l'Ouest, au Sud, au Nord, cinglent et virent
Et, les voiles au clair, rentrent en des ports bleus.
__
Et les gares qu'il édifie et les rails rouges
Qu'il tord en ses forges et qu'il destine au loin
A des pays d'ébène et d'ambre et de benjoin,
A des déserts, où seul encor le soleil bouge ;
__
Et ses sources de naphte et ses mines de fer
Et le tumulte fou de ses banques sonores
Qui grise, enfièvre, exalte, hallucine, dévore
Et dont le bruit s'épand au delà de la mer ;
__
Et les peuples dont les sénats sont ses garants ;
Et ceux dont il pourrait briser les lois futiles,
Si la débâcle ou la révolte étaient utiles
A la marche sans fin de ses projets errants ;
__
Et les guerres vastes dont il serait lui-même-
Meurtres, rages et désespoirs - le seul vrai roi
Qui rongerait, avec les dents des chiffres froids,
Les noeuds tachés de sang des plus ardents problèmes
__
Si bien qu'en son fauteuil usé, morne et branlant,
Quand il griffonne, à menus traits, sur son registre,
Il lie à son vouloir bourgeois le sort sinistre
Et domine le monde, où corne l'effroi blanc.
__
Oh ! l'or ! son or qu'il sème au loin, qu'il multiplie,
Là-bas, dans les villes de la folie,
Là-bas, dans les hameaux calmes et doux,
Dans l'air et la lumière et la splendeur, partout !
Son or ailé qui s'enivre d'espace,
Son or planant, son or rapace,
Son or vivant,
Son or dont s'éclairent et rayonnent les vents,
Son or qui boit la terre,
Par les pores de sa misère,
Son or ardent, son or furtif, son or retors,
Morceau d'espoir et de soleil - son or !
__
Il ignore ce qu'il possède
Et si son monceau d'or excède,
Par sa hauteur, les tours et les beffrois ;
Il l'aime avec prudence, avec sang-froid,
Avec la joie âpre et profonde
D'avoir à soi, comme trésor et comme bien,
Sous la garde des cieux quotidiens,
Le bloc même du monde.
__
Et les foules le méprisent, mais sont à lui.
Toutes l'envient : l'or le grandit.
L'universel désir et ses milliers de flammes
Brûlent leur âme autant qu'ils ravagent son âme ;
Il est celui qui divise le pain Miraculeux du gain.
S'il les trompe, qu'importe,
Chacun revient, après avoir quitté sa porte.
Avec de grands remous
Sa force roule en torrent fou
Et bouillonne et bondit et puis entraîne
- Feuilles, rameaux, cailloux et graines -
Les fortunes, les épargnes et les avoirs
Et jusqu'aux moindres sous que recomptent, le soir,
A la lueur de leur lanterne, Les gens de ferme.
Ainsi, domptant les rois et les peuples et ceux
Dont la puissance pauvre, en ses coffres, expire,
Du fond de son fauteuil usé, morne et boiteux,
Il définit le sort des mers et des empires. »

Jean Vinatier

©SERIATIM 2009

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Sources :


Emile Verhaeren in Les villages illusoires ; précédés de "poèmes en prose" et de la "trilogie noire"; préf. de Werner Lambersy ; lecture de Christian Berg, Eds Labor,Bruxelles
, 1985
Les forces tumultueuses, Eds Palimpseste, Lyon, 2007

Poésie complète, AML –Eds Labor, Bruxelles/Charleroi, 2002-2005

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