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jeudi 7 juillet 2016

« Montée et chute de Syriza par Stathis Kouvelakis»N°4204 10e année



Un passionnant entretien très riche en enseignements

« Stathis Kouvelakis est membre d'Unité Populaire (Laïki Enotita), politicologue et enseignant en philosophie politique au King’s College de l’Université de Londres. C'est aussi un ancien militant de la LCR, auteur d'un article intitulé "Pourquoi nous quittons le NPA" , mars 2011 (voir bibliographie sur son site, adresse ci-dessous). Dans cette très longue et très instructive interview, aussi réfléchie que bien documentée, l'auteur fait le récit détaillé des circonstances historiques dans lesquelles Syriza a émergé dans la vie politique grecque, puis a été entraîné dans une désastreuse capitulation face à l'Eurogroupe.

Entretien avec la New Left Review (no 297, janvier-février 2016)
New Left Review (NLR) : Syriza arriva au pouvoir en janvier 2015 comme parti anti-austérité – l’opposition politique la plus avancée en ce moment contre le durcissement des politiques déflationnistes imposées par l’axe Bruxelles-Paris-Francfort. Six mois plus tard, le gouvernement de Tsípras se vit forcé d’appliquer le plan d’austérité le plus dur que la Grèce ait jamais connu. Ce fut le résultat prévisible de la contradiction existant dans le programme de Syriza : rejeter l’austérité, mais maintenir l’euro. Pourquoi Tsípras fut-il si incapable de promouvoir le maintien de la Grèce dans l’Union européenne, mais hors de l’eurozone, la position adoptée par la Suède, le Danemark, la Pologne et une demi-douzaine d’autres pays européens ?

Stathis Kouvélakis (SK) : Premièrement, on ne doit pas sous-estimer la popularité de l’euro dans les pays périphériques du sud de l’Europe – Grèce, Espagne, Portugal -, pour lesquels l’adhésion à l’Union européenne (UE) signifiait l’accession à la modernité politique et économique. Pour la Grèce, en particulier, cela signifiait faire partie de l’Occident d’une manière différente à celle du régime postérieur à la guerre civile imposée par les Etats-Unis. Cela paraissait une garantie du nouveau cours démocratique : après tout, jusqu’en 1974, la Grèce n’avait pas connu un régime politique similaire à celui des autres pays occidentaux, après des décennies d’autoritarisme, de dictature militaire et de guerre civile. La Communauté européenne offrait aussi la promesse de combiner la prospérité avec une dimension sociale, supposément inhérente au projet, et c’est ainsi que fut conclu l’accord politique surgi après la chute de la junte. L’adhésion à l’euro paraissait la conclusion logique de ce processus. Disposer de la même monnaie que les pays les plus avancés – avoir dans le porte-monnaie la même monnaie que les Allemands ou les Hollandais, malgré le fait de ne pas avoir cessé d’être un travailleur ou un retraité grec mal payé -, cela avait un énorme pouvoir sur l’imagination des gens. Un fait que ceux d’entre nous partisans depuis le début de la crise de sortir de l’euro tendaient à sous-estimer.
Même maintenant, après cinq ans de l’une des thérapies de choc les plus dures jamais – et la première imposée à un pays d’Europe occidentale -, l’opinion publique reste divisée sur la question de l’euro, malgré l’existence d’une majorité beaucoup plus exiguë en faveur de rester dans l’eurozone. Cet état d’esprit révèle aussi une forte mentalité subalterne dans la société grecque, mentalité qui remontre probablement à la formation de l’Etat en 1830 ; une idéologie très assumée par les élites grecques, qui se sont toujours senties inférieures à leurs homologues européens et tendent à démontrer leur fidélité ; ces élites ont toujours pensé devoir quelque chose aux puissance occidentales. Et de fait, chaque fois que leur pouvoir s’est vu menacé, l’intervention extérieure a joué un rôle décisif dans le maintien de l’ordre social existant, plus particulièrement dans la décennie des années 1940 et durant la période antérieure au coup d’Etat militaire de 1967.
Deuxièmement, en contraste avec la position de la Suède, du Danemark et du Royaume-Uni, pour la Grèce l’abandon de l’euro serait extrêmement conflictuel, vu qu’il signifierait la rupture avec les politiques néo-libérales des mémorandums. Si l’on prétend être sérieux à ce propos, il faut être préparé à une confrontation. Depuis 2 012, quand Syriza est devenu le principal parti d’opposition, avec des possibilités d’entrer au gouvernement, il était clair que Tsípras ne voulait pas cette confrontation, car il acceptait le maintien dans l’eurozone. La position initiale de Syriza se résumait par deux mots d’ordre : « Aucun sacrifice pour l’euro » et « L’euro n’est pas un fétiche ». Cela laissait ouverte la question de savoir jusqu’où on pouvait ou on devait aller dans la confrontation avec l’Eurogroupe et la Troïka. Néanmoins, cette ligne fut laissée de côté peu après les élections de juin 2012.
En été 2015, Tsípras utilisa l’argument de la peur, en insinuant que la sortie de l’euro signifierait le chaos. Début juin, après que l’Eurogroupe ait rejeté les termes de la proposition grecque, bien que tous la comprenaient déjà comme une capitulation, Paul Mason demanda au proto-ministre des finances de Syriza, Euclides Tsakalotos, ce qui se passerait si la Grèce abandonnait l’euro. Tsakatolos répondit que cela signifierait un retour aux années 1930, celles de la montée du nazisme ! Tsípras lui-même parla d’un « suicide collectif ». De telles déclarations révèlent que, pour les dirigeants de Syriza, une telle éventualité était impensable, un trou noir. C’était hors de leurs conceptions, étranger à leur stratégie, qui avait déjà écarté la possibilité d’un affrontement catégorique. Je crois que c’était la seule chose très claire pour eux. Le point principal du « tournant vers le réalisme », décidé par les dirigeants après avoir perdu les élections de juin 2012 par une marge étroite, était de montrer que l’option de la sortie avait été définitivement abandonnée. Antérieurement, il semblait y avoir une certaine ambiguïté à ce propos, et même certaines hésitations ; mais celles-ci ont disparu après les élections de juin 2012, ce qui se justifiait implicitement en insistant sur le fait qu’il ne fallait pas effrayer les électeurs les plus modérés, dont l’appui était nécessaire pour gagner les prochaines élections.

NLR : Vous dites que l’abandon de l’euro aurait supposé un affrontement sans pitié, mais pour Schäuble, au contraire, cela semblait signifier une sortie plus facile pour la Grèce. Il paraissait penser que l’eurozone serait plus cohérente sans la Grèce et a offert une assistance concrète.

SK : Bon, premièrement nous n’avions pas assez d’informations sur ce qui est arrivé exactement, quels étaient les termes de l’offre faite par Schäuble et dans quelle mesure ils représentaient la position de tout le gouvernement allemand. Nous savons que Schäuble a parlé de deux possibilités : accepter le troisième mémorandum ou sortir de l’euro, ce pour quoi il paraissait disposé à offrir une aide ; mais il est difficile de croire que cela n’aurait pas été accompagné de conditions.
La suite ci-dessous :





Jean Vinatier
Seriatim 2016

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