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jeudi 19 juin 2008

Tamás Molnár : L’Europe et « Quitter l’histoire. » N°230 - 1ere année

Tamás Molnár ou Thomas Molnar est un philosophe et historien hongrois né en 1921, installé aux Etats-Unis depuis plus de quarante ans. Il appartient à un courant conservateur ( proche de Russell Kirk¹) et catholique américain. Son ouvrage, L’Europe entre parenthèses, dont les extraits sont proposés ci-dessous, date des années 1989/1990. Dans cet essai, il expose le danger à venir, selon lui, d’une société homogène de l’Atlantique à l’Oural, sous prétexte de préserver la paix et de répandre le bien-être.

« ….On constate qu’il y a deux voies pour quitter l’histoire. " Quitter l’histoire " est, bien entendu, une formule convenue. Disons qu’il y a des grands et des petits acteurs sur la scène et, dans l’ensemble, l’Europe depuis 2500 ans est davantage qu’un grand acteur, elle est le seul. D’autres passent : la Chine pendant des millénaires, l’Islam pendant des siècles, l’Amérique depuis quelques décennies. La seule étoile qui brille toujours d’un feu égal est l’Europe. Etoile morte ou trou noir, elle resterait quand même le plus grandiose des souvenirs.
Sa sortie de l’histoire serait toutefois avérée [.] si elle se réduisait à n’être qu’un lieu d‘accumulation de produits marchands. Il ne s’agit pas du tout, dans notre esprit, de jeter l’anathème sur la dimension économique des sociétés, mais de refuser l’idéologie qu’elle sécrète forcément en un siècle matérialiste et égalitaire. Car l’économique n’est pas seulement une technique destinée à pourvoir aux besoins des hommes. C’est une idéologie qui implique le rabaissement du niveau vital, l’accaparement de l’esprit par le trivial, l’envahissement de la vie intérieure par les objets d’abord, ensuite par leur image publicitaire, enfin par l’image de l’image, jusqu’à l’aliénation totale. Le vulgaire, le superficiel, le frivole, le futile et le faux supplantent la finesse, le subtil, le lucide, le beau, le vrai.
Ainsi se construit l’Europe unie dans les circonstances actuelles. Un peuple est marqué par le moment historique de sa naissance. […] Les nations européennes sont plus fortunées, elles prennent source à la confluence de la romanitas avec l’antique Méditerranée comme arrière-plan, et de la catholicité. Des mythes bienfaisants et des lois sévères se sont penchés sur son berceau. Si l’Europe voit le jour, ce sera sous la double malédiction de l’économisme et de l’idéologie : mauvais augure pour une renaissance. Il est des signes qui ne trompent pas : l’enlaidissement de villes merveilleuses, par exemple. Bruxelles justement fait figure de symbole.
[….]
Il est illusoire de proposer une Europe « moderne » car la modernité, en ce siècle, affiche un visage américain. Aussi puissante que cette Europe puisse devenir, face à sa concurrente d’outre-Atlantique, elle ne serait jamais qu’un deuxième Etats-Unis, une imitation, car les Américains mettent tout leur génie dans le business, tandis que l’Europe gardera malgré son mauvais vouloir, un résidu culturel et la nostalgie du passé. Son « américanisation » serait par conséquent imparfaite. En revanche son influence et son prestige, fondés essentiellement sur la culture du beau et du vrai, risquent de s’effacer jusqu’à ce que la question posée par des tiers se réduise à celle-ci : laquelle, de l’Amérique ou de l’Europe (unie), pourrait nous fournir une marchandise de meilleure qualité et moins chère ? La réponse implique, hélas, le sacrifice de Platon à l’ordinateur.
Le premier moyen de quitter l’histoire serait, par conséquent, le choix de l’idéologie économique ; il impliquerait que l’Europe se contente d’une éternelle seconde place, derrière les Etats-Unis et probablement un Japon répandu sur le Pacifique occidental et le Sud-Est asiatique. Le second moyen serait encore plus tragique par les destins du continent. Il consisterait à adopter l’idéologie « définitive » que nous avons définie. On aboutirait à un ensemble forcément robotisé qui croirait avoir trouvé « le sens de l’histoire ». Une telle société afficherait sa tolérance, son souci des droits de l’Homme et d’une « liberté » conçue dans un cadre strictement légal, sans référence à un comportement « civilisé.. Déjà le Parlement de Strasbourg se fait le thuriféraire des vices du siècle.[….] Il s’agit de la marginalisation de la tradition que les technocrates et les idéologues – nouveaux maîtres, nouveaux tyrans – jugent contraire « aux intérêts et à la bonne évolution de la société ». D’un côté, l’anarchie des lois dont l’inapplicabilité serait problématique à cause des mœurs, d’un autre côté la chape de plomb pour garantir l’unité dans l’action et la pensée. On ne pourra sortir de ce dilemme qu’en renforçant soit l’anarchie, soit la contrainte. L’anarchie au nom des droits de l’homme sans obligation ; la contrainte au nom de l’efficacité technique et d’un éphémère consensus. Pour ne donner qu’un exemple, on s’imagine l’avenir, après 1993, du cursus des écoles, petites et grandes : afin de ne point heurter les « sensibilités communautaires», tout jugement de valeur serait proscrit ; l’accent serait mis sur les matières scientifiques neutres. C’est depuis longtemps la pratique et le sacro-saint principe de la pédagogie américaine : ne jamais rien dire, écrire ou penser qui lèse le pluralisme, valeur unique. Il en résulte un appauvrissement inimaginable des esprits, de la vie intérieure, et conséquemment de l’édition, des arts, des constructions spéculatives. Le talent récusé par le business, se réfugie dans la gestion du sexe, de la violence, du saugrenu, au bénéfice exclusif du business, terrain neutre par excellence où les « valeurs » se noient dans la non-valeur générale. Dorénavant le patriote c’est le consommateur ; il l’emporte sur les autres types historiques car il rend anodins les affrontements dans la cité.
Menacée d’être « exclue de l’histoire» l’Europe s’est ressaisie à la dernière minute, Anno Domini 1989. Il paraît que le continent ne subira pas le sort de l’Europe de l’Est, exilée depuis un demi-millénaire, occupée, saignée, appauvrie, arrière-cour des puissances. Le miracle c’est que les deux Europe rentrent à la même date dans l’histoire : l’Est traînant le souvenir de cinq siècles de servitudes, aggravé depuis Yalta, l’Ouest captif lui aussi. La chance de l’Europe est de pouvoir recommencer, sans pour autant s’éloigner des principes de sa continuité, de sa diversité.
A chaque époque, une civilisation, un empire, une nation incarnent le fil conducteur de la civilisation. Nous sommes de nouveau à un seuil, entre le renoncement à l’identité et des perspectives inédites.
Dans ce sens, nous pouvons parler d’une Europe « inédite ». L’inégalité entre ses deux moitiés apparaît grosse d’immenses possibilités. Comme si une Europe décadente (dénatalité, matérialisme, égoïsme permissif, hédoniste-consommateur) subissait le choc de l’Europe sortie de la paralysie et cherchant à revivre –l’interaction promet une rencontre passionnante. Unique occasion où un même continent, une même civilisation, s’engage sur la voie d’une réciprocité pareille : une moitié modernise l’autre, et celle-ci le lui rend dans la monnaie des valeurs de la tradition.
Il est à prévoir que l’unité européenne se fera car, une fois enclenchée, la machine techno-bureaucratique ne peut plus s’arrêter, elle invoque le rationnel pur, évoqué par Max Weber. Une réaction s’impose : Français, Anglais, Allemands, Portugais, Polonais, Croates…etc devront s’affirmer tels et tout mettre en œuvre pour que, en marge de la machine fédérale, les petits centres vitaux puissent continuer de s’épanouir dans des directions éventuellement différentes. Ainsi prépareront-ils « l’après-Europe » des siècles futurs. »

©Jean Vinatier 2008

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Source
:

Thomas Molnar, L’Europe entre parenthèses, Paris, La Table Ronde, 1990, pp. 134-141.

Note :

1- Russell Kirk (1918-1994) professeur d’histoire de la civilisation à l’université du Michigan il joua un rôle important dans le mouvement conservateur américain sans pour autant épouser les thèses des néo-conservateurs. Il s’opposera la guerre du Golfe. Son ouvrage maître (sa thèse de doctorat) est : The conservative mind : from Burke to Eliot, Chicago, 1953 réédité en 1986.

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