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mardi 14 octobre 2008

Jean de Sponde : « Mais si faut-il mourir ! et la vie orgueilleuse » N°310 - 2eme année

A Nérac, la cour de Navarre du temps de Jeanne d’Albret et de son fils le futur Henri IV ne négligeait pas les poètes.
Jean de Sponde (1557-1595), né dans une famille protestante et très en cour, sera, avec Aggripa d’Aubigné, à l’origine de la poésie religieuse qui connaîtra le succès au XVIIe siècle.
Toute la poésie de Sponde s’organise autour de l’idée du néant de la vie humaine. La lecture de la Bible lui inspirera la
« fureur poétique ». C’est un quelque sorte un poéte-prédicateur dont le foisonnement baroque des images bâtit un univers original séduisant et imposant.
Ci-dessous deux extraits de son oeuvre :

I-Méditations sur les psaumes….¹

« Mais si* faut-il mourir ! et la vie orgueilleuse
Mais si faut-il mourir ! et la vie orgueilleuse,
Qui brave de la mort, sentira ses fureurs ;
Les Soleils haleront ces journalieres fleurs,
Et le temps crevera ceste ampoule venteuse.
___
Ce beau flambeau qui lance une flamme fumeuse,
Sur le verd de la cire esteindra ses ardeurs ;
L'huile de ce Tableau ternira ses couleurs,
Et ses flots se rompront à la rive escumeuse.
___
J'ay veu ces clairs esclairs passer devant mes yeux,
Et le tonnerre encor qui gronde dans les Cieux.
Ou d'une ou d'autre part esclatera l'orage.
___
J'ay veu fondre la neige, et ces torrens tarir,
Ces lyons rugissans, je les ay veus sans rage.
Vivez, hommes, vivez, mais si* faut-il mourir. »

II-Stances de la mort²


« Mes yeux, ne lancez plus votre pointe éblouie
Sur les brillants rayons de la flammeuse vie,
Cillez-vous, couvrez-vous de ténèbres, mes yeux :
Non pas pour étouffer vos vigueurs coutumières,
Car je vous ferai voir de plus vives lumières,
Mais sortant de la nuit vous n'en verrez que mieux.
____
Je m'ennuie, de vivre, et mes tendres années,
Gémissant sous le faix de bien peu de journées,
Me trouvent au milieu de ma course cassé :
Si n'est-ce pas du tout par défaut de courage,
Mais je prends, comme un port à la fin de l'orage,
Dédain de l'avenir pour l'horreur du passé.
___
J'ai vu comme le Monde embrasse ses délices,
Et je n'embrasse rien au Monde que supplices,
Ses gais printemps me sont de funestes hivers,
Le gracieux Zéphir de son repos me semble
Un Aquilon de peine, il s'assure et je tremble,
Ô que nous avons donc de desseins bien divers !
___

Ce Monde, qui croupit ainsi dedans soi-même,
N'éloigne point jamais son coeur de ce qu'il aime,
Et ne peut rien aimer que sa difformité :
Mon esprit au contraire hors du Monde m'emporte,
Et me fait approcher des Cieux en telle sorte
Que j'en fais désormais l'amour à leur beauté.
___
Mais je sens dedans moi quelque chose qui gronde,
Qui fait contre le Ciel le partisan du Monde,
Qui noircit ses clartés d'un ombrage touffu,
L'esprit qui n'est que feu de ses désirs m'enflamme,
Et la chair qui n'est qu'eau pleut des eaux sur ma flamme,
Mais ces eaux-là pourtant n'éteignent point ce feu.
___
La chair des vanités de ce monde pipée
Veut être dans sa vie encor enveloppée,
Et l'esprit pour mieux vivre en souhaite la mort.
Ces partis m'ont réduit en un péril extrême.
Mais, mon Dieu, prends parti de ces partis toi-même,
Et je me rangerai du parti le plus fort…. »


©SERIATIM 2008

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Note :
* Mais si= pourtant

Sources :

1- Jean de Sponde : Méditations sur les Pseaumes " XIIII ou LIII, XLVIII, L et LXII", éd. critique par Sabine Lardon, Paris, Honoré Champion, 1996 (1ère édition en1588)

2-Jean de Sponde : Les Amours et la mort: stances et sonnets ; préf. de Marcel Arland, Paris, GLM, 1949

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