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samedi 4 octobre 2008

Vergennes : la situation politique de la France en 1774 Première partie N°302 - 2eme année

De quelle façon un ministre débutait-il sa fonction ministérielle avant 1789 ? Parfois par un exposé général tel Vergennes, secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères de 1774 à sa mort en février 1787. Louis XVI et Vergennes auront la lourde tâche de conduire la France auprès des Insurgents américains dans leur lutte qui aboutira au traité d’amitié de 1778 puis à la reconnaissance par l’Angleterre des Etats-Unis en 1783.
Je vous propose des extraits de cette minute ou
« exposé succinct de la situation politique de la France relativement à différentes puissances » destiné à Louis XVI, âgé alors de 20 ans, en deux parties.
Le texte a été dicté par le comte de Vergennes à ses deux commis (aujourd’hui, on dirait adjoints ou issus de l’ENA) les frères Gérard dont l’un sera le premier ambassadeur de France aux Etats-Unis. Le texte d’origine comporte de nombreuses ratures et surcharges. Il est instructif de lire la façon dont un ministre d'alors considérait les principes dans les relations internationales ainsi que le droit, la morale.
Dans cette première partie, Vergennes analyse les suites du premier partage de la Pologne en 1772.


Versailles le 8 décembre 1774¹ :

« Le mépris absolu des principes de justice et de tolérance qui caractérise la conduite et les entreprises de quelques-unes des puissances contemporaines, doit être un sujet puissant de réflexions sérieuses et même de mesures de prévoyance pour ceux des Etats qui se dirigent par des maximes plus saines, ne placent pas sur une même ligne le juste et l’injuste.
La postérité aura peine à croire ce que l’Europe indignée voit avec étonnement trois puissances d’intérêts divers et opposés s’unir entre elles par un abus criant [Autriche, Prusse, Russie] ; à la raison du plus fort, dépouillé de ses plus riches domaines un Etat innocent, contre lequel on n’a plus d’autre titre que celui de la faiblesse et de l’impuissance où il est de résister à la cupidité de ceux qui l’envahissent.
Si la force est un droit, si la convenance est un titre, quelle sera désormais la sûreté des Etats ? Si une possession immémoriale, si des traités solennels qui ont fixé les limites respectives ne servent de frein à l’ambition, comment se garantir contre la surprise et l’invasion, si le brigandage politique se perpétue, la paix ne sera bientôt plus qu’une carrière ouverte à l’infidélité et à la trahison.
Il y a moins d’un siècle qu’on a vu l’Europe se liguer et inonder la terre de sang pour venger l’accaparement de quelques villages. L’Autriche, la Russie, la Prusse s’unissent pour démonter un grand royaume et se partager ses provinces ; le reste de l’Europe le voit, se tait et le tolère. L’Angleterre jamais si zélée et si ardente pour maintenir l’équilibre de la balance du pouvoir, semble même ne pas remarquer cette combinaison si propre à l’alarmer ; le cri de son intérêt le plus chéri ne peut pas même la réveiller ; elle voit son commerce avec la Pologne soumis au monopole du roi de Prusse et elle n’ose pas réclamer….
Dans cette défection générale des vrais principes, quel parti pourrait prendre la France ? Celui de se déclarer le vengeur des outrages faits est le plus adapté à sa dignité, mais la situation intérieure ne peut pas lui permettre d’entrer dans un aussi grand engagement ; le moment est passé où une déclaration ferme et vigoureuse aurait pu assurer l’intégrité des possessions de la Pologne. Une guerre longue et même heureuse ne changerait vraisemblablement plus le nouvel ordre de choses qu’on aura laissé établir.
Le roi de Prusse ne redoutait pas moins la guerre que la cour de Vienne ; mais plus adroit que le ministère autrichien il a profité de la pusillanimité de celui-ci pour l’associer au pacte honteux de démembrer et d’anéantir en quelque sorte un Etat jadis et jamais nuisible à la maison d’Autriche, pour se procurer à lui-même un accroissement de puissance qui sera désormais très inquiétant pour cette même maison s’il ne lui devient pas fermeté [si elle ne devient pas ferme].
Cette opposition d’intérêts entre deux puissances à peu près égales semble rendre moins inquiétants pour la France les empiétements qu’elles se sont permises, qu’elles se permettront encore.
Leurs vues d’agrandissement se bornent au nord et à l’orient de leurs Etats respectifs nul motif d’inquiétude et de crainte pour la France. Elle peut encore ajouter à ces motifs de sécurité que dans le besoin elle pourra toujours compter sur une des deux pour la balance l’une par l’autre.
Voilà ce qu’une politique passive peut avancer de plus plausible pour se justifier elle-même son inaction. Mais ce raisonnement qui empreinte toute sa force de la division supposée habituelle de ces puissances se trouve en contradiction avec l’histoire des faits les plus récents. Pendant le cours de prés de deux siècles les grandes puissances ont dirigé toutes leurs vues et consacrées jusqu’à l’épuisement de tous les moyens pour empêcher qu’aucune d’elles ne pût devenir prépondérante. Une nouvelle combinaison prend la place de ce système d’équilibre général à trois puissances s’efforcent d’en établir un particulier, elles le constituent dans l’égalité de leurs usurpations, c’est ainsi qu’elles font pencher éminemment de leur côté la balance du pouvoir. Rien ne dispose encore que leur cupidité soit pleinement satisfaite et par conséquent que leur monstrueuse union soit prête à se dissoudre ou ne puisse se ranimer.
Le roi de Prusse [Frédéric II] est aussi savant dans l’art de semer l’illusion et le prestige que l’empereur [Joseph II] est disposé à s’en laisser fasciner toutes les fois qu’on peut intéresser son amour-propre ou flatter son avidité. L’impératrice-reine [Marie-Thérèse], qui pense avec plus d’équité et de modération, s’opposera tant qu’elle vivra à cette propension ; mais elle peut manquer lorsqu’on s’y attendra le moins. Cette princesse porte elle-même le germe d’une maladie redoutable, qui peut répandre si elle venait à manquer que l’empereur son fils, dont le génie n’est pas moins romanesque que son caractère est ambitieux, ne voudrait pas réaliser les prétentions surannées de sa couronne et celles de sa maison sur l’Italie et peut-être revendiquer le patrimoine de ses pères ?Vainement se flatterait-on que le roi de Prusse y ferait obstacle. Que pourrait-il désirer de plus avantageux que de voir la cour de Vienne engager ses forces et les miner dans une entreprise de longue haleine dont le succès lui paraîtrait au moins incertain ! Politique artificieuse, il encouragerait plutôt une circonstance qui pourrait lui procurer à lui-même des conquêtes moins difficiles et toutes aussi utiles. Ce prince satisfait pourrait revenir à la France ; mais ce serait trop tard et seulement lorsque la voyant prête à succomber, il aurait raison de craindre que la puissance autrichienne fortifiée par de grandes acquisitions ne vient retomber sur lui-même avec toute sa masse.
Une considération non moins importante qu’il ne faut pas dissimuler est pour le jour que la cour de Vienne se sépare de la France, elle aura pour alliée l’Angleterre. L’une et l’autre se tiennent en mesure de se retirer au moment où un intérêt quelconque les y conviera. L’Angleterre réunie à la maison d’Autriche et partageant ses projets et ses vues, la France ne pourra plus avoir de guerre qui ne soit de mer comme de terre.
On peut objecter contre cette prévoyance qu’elle porte d’une part sur des objets au moins fort éloignés, et de l’autre que le roi de Prusse étant par sa position l’ennemi véritablement naturel de la maison d’Autriche, on ne doit pas supposer que celui-ci puisse vouloir rompre de gaieté de cœur une alliance dont tout l’avantage est visiblement pour elle ; cette réflexion est exactement vraie, mais est-il donc sans exemple de voir des erreurs de calcul et de jugement ? Ce qui se passe[partage de la Pologne] n’en est-il pas un monument également authentique et affligeant ? D’ailleurs, si nous voulons nous attacher nos alliés et nous en assurer, leur confiance et leur fidélité tiendront toujours à l’utilité qu’ils pourront se promettre de notre alliance ou de la crainte de notre ressentiment s’ils venaient à nous manquer et, par conséquent, à l’idée plus ou moins avantageuse qu’ils auront de notre situation intérieure.
La crainte et l’espérance forment et seront toujours les deux grands ressorts de l’ordre politique comme de l’ordre moral. Au reste, quelque éloigné que puissent paraître les objets de prévoyance dont on s’occupe ici, on ne doit pas se dissimuler que des causes indépendantes du pouvoir humain peuvent les rendre prochains. Il a déjà été remarqué que l’impératrice-Reine peut manquer au moment où on s’y attendra le moins. Avons-nous plus de sûreté que l’ouverture que la succession de Berg et de Juliers, et celle de Bavière [ en 1779] ne devancera pas le cours ordinaire de la nation ? Ce sont là des événements dont on n‘envisage la possibilité qu’avec peine parce qu’il est difficile de se dissimuler qu’ils pourront être un sujet de guerre, combien d’autres peuvent subvenir auxquels la prévoyance ne saurait encore atteindre ; les puissances de deuxième et de troisième ordre sont sans appuis et exaspérées de se voir englouties par les puissances aujourd’hui prédominantes, lorsqu’il conviendra de se les partager ?
L’Allemagne peut-elle être sans inquiétude et le Nord sans alarmes ? Dira-t-on que la France pourra se dispenser de prendre part aux troubles qui pourraient s’y élever ? Mais si elle s’isole, si elle renonce à ses anciennes maximes, si sans égards pour ses obligations les plus sacrées, les traités les plus solennels et nommément celui de Westphalie, elle se montre indifférente au sort de ses alliés. Inutile à tout le monde, abandonnée de tout le monde ; cette manière d’être ne peut être le garant d’une tranquillité solide et permanente. »
La suite demain

Jean Vinatier


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Note :


Charles Gravier de Vergennes (1719-1787) pour un aperçu :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Gravier_de_Vergennes

Vergennes a joué un rôle prépondérant dans les affaires intérieures comme président du comité des finances. Sa mort en février 1787 sera un choc pour Louis XVI qui redoutait les fortes oppositions des privilégiés aux réformes qu’il se proposait d’accomplir avec Calonne.
Nul doute qu’un Vergennes vivant, l’Assemblée des Notables n’aurait sans doute pas eu cet échec qui plongea le souverain dans la dépression. Parmi les travaux de l’historien Munro Price, professeur à Bradford, lire in Preserving the monarchy : the Comte de Vergennes, 1774-1787, Cambridge, CUP,1995
Et surtout :
Louis XVI and the comte de Vergennes: correspondence 1774-1787, ed. and with an introd. by John Hardman and Munro Price, Oxford, Voltaire Foundation, 1998

Source :

1-AMAE : MD France 584
AN : série K 164 – Travail du Roi-, n°1

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