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lundi 20 octobre 2008

Stade de France : bientôt comme en janvier 532 à Constantinople ? N°314 - 2eme année

Depuis le Circus maximus romain (300 000 spectateurs) jusqu’à nos jours en passant par l’hippodrome de Constantinople, le stade a été une arène avec son lot de joies, de violences. On a oublié, également, que le théâtre (pièces et opéras) a été longtemps un endroit d’expression politique et sociale jusqu’au XXe siècle. Le théâtre du Prince de Galles dans le premier quart du XVIIIe siècle était le centre de ralliement de tous les opposants à une partie des adversaires des whigs. Souvenons-nous de la dispute d’Hernani ou de la révolte belge qui débuta depuis un théâtre en 1830 !
Dés lors pourquoi s’offusquer que le public d’un stade siffle un hymne ? Ne devrait-on pas respirer que cette colère ne se répande pas dans les rues ? Mais le pouvoir sarkozien, d’après ce qu’en a rapporté Le Post, savait parfaitement ce qui se passerait au moment du match amical France-Tunisie et avait reparti les rôles des ministres même s’il n’imaginait pas la bêtise d’un Laporte (Madrange) !
Si le pouvoir craint la foule, il en a une fascination dans un étrange rapport amour-haine d’où la tentation de la manipuler.
En janvier 532, la population byzantine râle contre le poids des impôts, la baisse du pouvoir d’achat, le luxe du Palais du Basileus. Les courses de chevaux étaient le prétexte à des manifestations politiques, sociales contre le pouvoir ou un favori de l’empereur. Justinien Ier (483-527-565), son épouse Théodora (500-548) et le « Premier ministre », Jean de Cappadoce (v490-548) comptent bien sur la faction des Bleus ou Vénètes (riches marchands et leurs fournisseurs, armateurs, banquiers) pour combattre les Prasiniens ou Verts (artisans, pêcheurs, vendeurs de rues…etc). Ces deux factions se concurrençaient dans Constantinople lors d’évènements sportifs dans l’hippodrome. Procope de Césarée (v500-560), notamment, dans son
Histoire secrète de Justinien sera le témoin tout comme le futur saint Romanos le Mélode¹ de la sédition Nika (« victoire ») qui ébranla le trône impérial :
« Il s'éleva dans le même temps une sédition à Constantinople, qui s'étant extraordinairement échauffé, eut des suites fâcheuses pour le Sénat, et pour le peuple. Voici de quelle sorte elle arriva. Il y a longtemps que les habitants de chaque ville sont divisés en deux factions, de Bleus et de Verts ; bien qu'il n'y ait pas longtemps que les deux partis en sont venus à une telle fureur pour ces noms, et pour ces couleurs qui les distinguent. Ils se battent sans savoir le sujet de leur querelle, se sachant bien que s'ils sortent victorieux du combat, ce ne sera que pour être menés en prison, et ensuite au dernier supplice. Ils conçoivent sans raison une haine implacable contre leurs proches, et ils la conservent toute leur vie sans la faire céder aux règles de l'honneur, de la parenté, ni de l'amitié. Quand deux frères, ou deux amis sont de deux partis différents, ils ne se soucient de lois ni divines ni humaines, pourvu que la victoire soit de leur côté. Ils ne le mettent pas en peine si en cela Dieu est offensé, si les lois font violées, si l'état est renversé, soit par les armes des ennemis, ou par la division des citoyens. Lorsque les affaires du parti vont bien, ils ne se fâchent ni des nécessités particulières de leurs familles, ni des pertes publiques de l'Empire. Les femmes ont part a cette manie, et suivent la faction de leurs maris, et quelquefois la faction contraire; bien qu'elles n'assistent pas aux spectacles, et aux assemblées, elles ne laissent pas d'y avoir le même engagement que les hommes. Ce que je ne puis attribuer qu'à je ne sais quelle maladie d'esprit, dont elles sont tourmentées. Voilà quelle est la folie des villes et des peuples. » ²
Le pouvoir impérial ordonna la répression contre les Verts mais certains chefs des Bleus furent tués. Ô surprise! Les deux factions s’unirent et au cri de Nika ( en Grec« victoire ») mirent à sac la capitale en incendiant le Palais impérial, les bâtiments administratifs.
Procope est le narrateur précis de cette semaine sanglante:
« Justinien, en encourageant et excitant manifestement les Vénètes, ébranla l'empire romain tout entier dans ses fondements, comme un tremblement de terre, ou un cataclysme imprévu, ou comme si chaque cité avait été prise par l'ennemi. Toutes choses, en effet, furent bouleversées, et sur tous les points. Il ne laissa rien debout. Les lois et l'ordre public de la cité, renversés, firent place à des institutions entièrement opposées. D'abord les séditieux firent quelques changements à leur chevelure : ils affectèrent de la couper de manière à ce qu'elle n'eût plus rien de commun avec celle des autres Romains; ils ne s'occupèrent plus de se faire la moustache et de raser leur menton; mais ils laissèrent tout croître, comme il est d'usage immémorial chez les Perses. Quant aux cheveux de la tête, ils coupaient tous ceux de devant jusqu'aux tempes; et à l'égard de ceux de derrière, ils permettaient de les laisser croître le plus long possible, et sans aucune règle, comme le font les Massagètes. Ils appelèrent cette coiffure hunnique (la mode des Huns).
Quant aux vêtements, ils résolurent tous de prendre des manteaux à larges bordures, plus riches qu'il n'était permis à chacun d'après son état de s'en revêtir, mais dont ils faisaient les frais avec les gains illicites qu'ils se procuraient. La partie de la tunique qui s'étend jusqu'aux mains était resserrée surtout au poignet; mais la partie intérieure, jusqu'à l'une et à l'autre épaule, était d'une amplitude inouïe. Toutes les fois qu'ils étendaient la main, au milieu des clameurs qu'ils poussaient dans les théâtres ou dans les hippodromes, ou qu'excités par quelque incident, d'ailleurs habituel, ils élevaient le bras sans y faire attention, ils faisaient croire aux ignorants que leur corps était si beau et si vigoureux, qu'ils étaient obligés de le cacher sous de tels vêtements. Ils ne s'apercevaient pas que l'amplitude de cet habillement ne faisait, au contraire, que ressortir la maigreur et la faiblesse de leur corps. Les épaulettes, les caleçons et la plupart des chaussures étaient taillés à la manière des Huns, et en recevaient le nom. »³
Pris de panique l’empereur Justinien se prépara à fuir, Théodora, son épouse, l’en dissuada. Le général Bélisaire (v500-565), tout juste revenu de campagne militaire, accepta de réprimer cette sédition. Il obligea les Bleus et les Verts à rentrer dans l’hippodrome : plus de 30 000 y seront massacrés !
Si les lecteurs de Seriatim (50 pays) veulent imaginer Nicolas Sarkozy en Justinien, Carla en Théodora et Guéant en Bélisaire, libres à eux. En politique, tout bascule parfois si soudainement.
Un détail, à la mort de Justinien et de Bélisaire en 565, l’empire Romain d’Orient est ruiné !


Jean Vinatier

©SERIATIM 2008

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Note :
Romanos le Mélode est né vers la fin du Ve siècle à Émèse, d'une famille d'origine judaïque. Il vint se fixer à Constantinople, sous le règne d'Anastase Ier (491-518) ; c'est là, dans l'église de la Théotokos, que la Vierge Marie lui serait apparue en songe et lui aurait fait don du talent poétique qui consacra sa réputation (notule éditions du Cerf)

Sources :

1- in Hymnes V, Nouveau Testament (XLVI-L) et Hymnes de circonstances (LI-LVI), José Grosdidier de Matons éd. scientifique, Paris, Editions du Cerf, 1981

2-Histoire de la guerre contre les Perses, écrite par Procope de Césarée. Livre Premier, Livre II, chapitre XXIV1
http://remacle.org/bloodwolf/historiens/procope/perses1.htm#XXIV

3- Histoire secréte de Justinien :

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