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mercredi 7 octobre 2009

Jean Jaurès : «Ce sont les capitalistes d’Arcadie» -N°543-3e année

Seriatim vous propose de lire de larges extraits de la préface du député du Tarn Jean Jaurès à l’ouvrage d’un jounaliste fort célèbre Jules Huret, Enquête sur l’Europe sociale, édité en 1897 puis en 2000 aux éditions de l’Ecart
La vigueur de style de Jaurès est revigorante, instructive ! Hélas, les hommes politiques ne répondent plus de cette manière aux journalistes : le travail intellectuel en a pâti ! quelle correspondance….. !Bonne lecture.

« Monsieur,

Vous avez bien voulu me demander mon sentiment sur l’enquête que vous avez faite, il y a trois ans déjà, sur le socialisme. Voulez-vous me permettre tout d’abord un compliment qui a l’air d’une impertinence mais qui, je vous assure, est très sérieux ? Vous avez compris. Je me rappelle qu’il y a deux ans, à la Chambre, comme je disais : non, à M. Léon Say qui nous appelait socialistes d’Etat, il me répondit avec une stupéfaction admirable : Quoi ! vous n’êtes pas socialistes d’Etat ! qu’êtes-vous donc ? M. Léon Say confondait le socialisme d’Etat, qui respecte la propriété capitaliste et qui en tempère seulement les effets par une réglementation toute extérieure avec le socialisme collectiviste ou communiste qui veut transformer la propriété capitaliste en propriété sociale. Il ne soupçonnait même pas que bien loin d’être des socialistes d’Etat, nous tendons à la suppression de l’Etat, c’est-à-dire de la force contraignante qui donne à l’exploitation des non-possédants par les possédants une forme juridique. Quand la communauté sociale aura été vraiment organisée, quand il n’y aura plus, dans l’humanité réconciliée, antagonisme des classes, l’Etat lui-même disparaîtra. Vous n’avez commis, Monsieur, aucune erreur de ce genre : et vous connaissiez notre doctrine en ses principes aussi bien qu’en ses nuances avant d’interroger capitalistes et prolétaires. Et si les exemples d’ignorance illustre ne surabondaient, je ne me risquerais point à louer votre exactitude et bonne pénétration.
Ce sont les événements sensationnels de l’année 1891-1892, la manifestation du 1er mai, la fusillade de Fourmies, l’élection de Lafargue à Lille qui vous ont donné l’idée de cette enquête. Le socialisme nous est apparu alors dans la vive lueur de l’actualité : mais vous avez bien vu tout de suite qu’il n’était pas une surprise, un événement sans lendemain, une mode sans profondeur : en vérité, tout le mouvement des faits et des esprits depuis un demi-siècle y aboutit et s’y résume. Aussi votre enquête, bien qu’elle remonte à trois ans déjà, n’a pas vieilli : aujourd’hui comme alors le socialisme est toujours au premier plan et il s’y est développé.
[….]
Il me semble qu’on peut ramener à trois ou quatre, les pensées essentielles du haut-patronat, de la haute économie politique, et de la haute Banque sur le socialisme.
D’abord, à entendre les grands patrons comme celui de Roubaix, les ouvriers, sur l’excitation des meneurs et des politiciens, ne demandent qu’à travailler sans rien faire et à sommeiller délicieusement dans les grands hôtels bâtis par les patrons. Déjà, dans les Les Temps difficiles de Dickens, le parvenu Bonnedecby, nous assurait que les ouvriers ne rêvent que de manger de la soupe à la tortue avec des cuillers en or. Et il paraît que si tous les travailleurs au lieu de s’exténuer pour une minorité, recevaient l’intégralité du produit créé par eux, s’ils pouvaient, par suite, s’assurer peut à peu des logements confortables et commodes, il n’y aurait plus que confusion et barbarie : tous voudraient habiter des châteaux, et ou bien ils s’entasseraient à étouffer dans la chambre à coucher de madame la marquise ou bien pour faire à leur tour des appartements les plus luxueux, ils déménageraient sans cesse comme des misérables qui rôdent de garni en garni. On ne saura jamais ce que les capitalistes, en occupant solidement tous les châteaux, épargnent de courses folles aux prolétaires. Au moins, aujourd’hui, quand les pauvres déménagent, ils savent d’avance que s’ils quittent un taudis c’est pour un autre, leur choix est sagement circonscrit, et ils n’ont pas à disputer à leurs camarades des lambris d’une nuance préférée. « Là-dessus, lisez Eugène Richter, « nous dit le banquier allemand.
On nous dit encore : Mais le capital, c’est le produit du travail et de l’épargne ! Et puisque les capitalistes prêtent aux salariés le capital économisé par eux, pourquoi ne retireraient-ils pas, sous forme de dividende, de loyer, de rente, de fermage, de bénéfice, l’intérêt de leur argent ? Et M. Christophle, alors gouverneur du Crédit Foncier, choisit un doux exemple agricole : « J’ai économisé ; avec mes économies j’ai acheté un champ : si je le prête à un autre, je lui rends service : n’est-il pas juste qu’il me dédommage ? » A la bonne heure : mais je demande d’abord pourquoi les financiers choisissent des exemples aussi innocents, aussi idylliques. Pourquoi, au lieu de cette sorte de leçon pastorale ne nous expliquent-ils pas, avec précision, comment s’est constitué, comment a grandi leur capital à eux ? Avez-vous remarqué, Monsieur, comment, pour la première dois depuis l’origine de l’histoire (sauf la première période théocratique) les souverains nous cachent aujourd’hui le secret de leur action, les ressorts de leur pouvoir ? Les rois, les empereurs, Louis XIV, Frédéric II, Napoléon, nous ont laissé leurs mémoires, les hommes d’Etat, les diplomates, nous ont laissé les leurs. Nous savons précisément comment on fait ou défait les Constitutions, comment on vole une province, comment on gagne une bataille. Seuls les grands capitalistes, qui sont les vrais rois, et les vrais généraux de notre temps, s’enveloppent de mystère : nous n’avons ni les Souvenirs de M. Christphle, ni les Mémoires de M. de Rothschild, ni l’Histoire de ma vie de M. Bleichrœder. Et quand on les interroge, quand vous-même les interrogez, ils répondent par des histoires de berger. « Il y avait une fois un brave homme qui, avec son épargne, avait acheté un petit champ. » Ce sont les capitalistes d’Arcadie !
Au demeurant, et pour toucher au fond, la question est pour eux mal posée. Il ne s’agit pas de savoir si des particuliers, tant qu’ils détiendront les moyens de production, pourront faire travailler à leur profit les autres hommes. Cela va de soi. Ayant la propriété, ils ont la force et ils font la loi. Mais ce qu’il faut savoir, c’est si la société humaine se résignera longtemps encore à un mode de propriété qui soumet ainsi la multitude à quelques hommes. Une telle société, devant l’histoire et la conscience en peut avoir qu’un titre : c’est d’être nécessaire. Quand les hommes commencent à entrevoir la possibilité d’une société nouvelle, le titre de la société ancienne est par cela même caduc. Toute sa légitimité lui venait de sa nécessité et elle tombe avec celle-ci.
Ah ! je sais bien : vos interlocuteurs capitalistes affirment qu’un ordre social nouveau est impossible parce qu’il faudrait changer la nature humaine. « Il y aura toujours des pauvres et des riches », comme on disait il y a quelques siècles : « Il y aura toujours des nobles et des roturiers », comme Aristote disait il y a plus de deux mille ans. « Il est dans la nature humaine qu’il y ait des esclaves. » Et l’on confond ainsi de siècle en siècle, de société en société, de privilège en privilège, la nature humaine avec les formes sociales transitoires qui la déterminent un moment sans la captiver à jamais. Et d’ailleurs, qui condamne aujourd’hui le régime capitaliste ? Qui ne voit que l’éternel et l’universel égoïsme humain se révolte aujourd’hui contre une forme de société qui presque partout lui fait violence ? Oui, l ‘humanité est capable de dévouement, d’abnégation, de soumission, mais à une condition : c’est que la puissance même devant laquelle elle s’incline lui apparaisse comme irrésistible et supérieure. Or, la puissance du Capital n’apparaît ni comme sacrée, ni comme invincible. Elle n’a pas pour la conscience un caractère divin ou une beauté idéale : et à mesure que la nation prend conscience d’elle-même, et que les travailleurs s’éveillent et s’organisent, la transformation de la propriété capitaliste en propriété nationale au profit des travailleurs semble possible.
La société capitaliste n’a donc pas au-dessus d’elle un Dieu qui la légitime et un prêtre qui la consacre ; et elle a derrière elle un successeur qui grandit, qui la guette et qui demain la brisera. Comment donc l’universel besoin de bien-être, d’indépendance de vie heureuse, c’est-à-dire comment la nature humaine elle-même n’aurait-elle pas raison d’un régime qui n’inspire pas la vénération et qui tous les jours inspire moins de crainte ? C’est d’un mouvement irrésistible que nous allons tous à la Révolution ?
Et on n’y échapperait pas, même si la société nouvelle devait être la barbarie opprimante et déprimante que semblent imaginer nos contradicteurs. Mais ils s’en font l’idée la plus grossière la plus sommaire et la plus fausse. En même temps qu’elle organisera l’action sociale, elle suscitera et développera les énergies individuelles. Nul ne peut enfermer dans une formule étroite la complexité presque infinie de l’ordre socialiste en préparation. Il y aura deux pôles s’équilibrant l’un l’autre : la toute puissance sociale réalisant la justice, la toute puissance individuelle affirmant la liberté. Et tant pis pour ceux qui ne démêlent pas que le progrès même, que l’histoire même est la conciliation croissante des contraires et même des contradicteurs !
Aussi, quand on se borne à dire que le socialisme abolira la propriété individuelle, la formule est trop pauvre et fausse. Il abolira la propriété capitaliste, mais sous d’autres formes la propriété individuelle subsistera, et de ses rapports infiniment variés à la propriété sociale résultera la société la plus compliquée, la plus riche et la plus diverse qu’aient connu les hommes. Aujourd’hui même quand on se borne à dire que la société a pour base la propriété individuelle, on dit un mot qui n’a presque pas de sens et qui ne répond pas à toute la réalité. En fait, en même temps qu’elle est individuelle, la propriété est familiale puisque le père peut en disposer, au moins dans une très large mesure, que pour ses enfants. Elle est encore gouvernementale, puisque l’impôt en prélève incessamment une part. Mais surtout elle est capitaliste, car ce sont les lois générales et impersonnelles, la distribution de la propriété, et les individus sont aujourd’hui le point d’attache de la propriété bien plus qu’ils n’en sont les créateurs et les maîtres. Elle les tient et les gouverne bien plus qu’ils ne la gouvernent et la tiennent. Il ne faut donc pas opposer, comme on le fait trop sommairement, propriété individuelle et propriété sociale ; l’ordre socialiste les conciliera par l’infinie diversité de ses modes juridiques et économiques, et nous allons à la pleine liberté individuelle comme à la pleine justice sociale.
Comme ils se trompent donc ceux qui croient que nous sommes tentés d’abandonner dans je ne sais quels marchandages ou quelles équivoques de tactique une part quelconque de notre haut idéal ! Nous ne guettons pas des miettes de pouvoir tombées de la table du maître. Nous voulons et nous aurons le pouvoir tout entier pour notre idéal tout entier. Nous n’avons pas besoin d’être des émeutiers en un temps et en un pays où la légalité, m^me bien maniée, est révolutionnaire, et où le régime parlementaire peut être un formidable engin de dislocation et de rénovation.
Nous nous servons contre la société présente injuste et barbare, du mécanisme même qu’elle a créent et c’est dans le vieux clocher, avec la cloche qui a sonné toutes les fêtes bourgeoises, que nous sonnerons les temps nouveaux,


Bien à vous,

Jean JAURÈS »





Jean Vinatier

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Note :

Jules Huret (1863-1915) a mené son Enquête sociale sur l’Europe pendant prés de 4 années.

Source :

1-Préface de Jean Jaurés in Jules Huret Enquête sur la question sociale en Europe, Paris, Perrin, Libraires & Editeurs, 1897, 2 tomes, pp I-II, V-XI
Tome 1 : Capitalistes et prolétaires
Tome 2 : Théoriciens et sectes


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