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dimanche 15 décembre 2019

Alain Finkielkraut : Discours sur la vertu 12 décembre 2019 N°4766 13e année


Extrait : début
« Si quelqu’un m’avait naguère prédit que le jour viendrait où je prononcerais sous la Coupole, et en costume d’apparat, le discours annuel sur la vertu, j’aurais trouvé l’idée incongrue voire offensante, et j’aurais répondu, en haussant les épaules, que, même teintée d’ironie ou de malice, l’édification n’était pas mon fort. Hors de question pour moi de finir en vieux sage sévère ou bienveillant. Je ne serais jamais ni un grand-papa ronchon (malgré les apparences) ni le bénisseur espiègle du monde qui vient. Et je ne voulais pas davantage sermonner un public captif que fuir l’homélie dans le badinage.
Aussi étais-je bien décidé, après mon élection, à passer entre les gouttes et à esquiver, année après année, ce morceau d’éloquence artificiel, conventionnel et – osons le mot puisqu’il figure dans le dictionnaire de l’Académie –, ringard.
Comme vous le voyez, j’ai changé. Au lieu de repousser l’échéance en me faisant tout petit, je l’ai devancée. Mettant mes pas dans ceux de mes brillants prédécesseurs, je me suis porté volontaire, et c’est Proust, en personne, qui a dicté ce choix.
[….]
Extrait 2 : fin
Cet ordre moral, autrement dit, n’est pas réactionnaire ni même conservateur. Loin de trembler pour ce qui existe, il n’a de cesse de faire bouger les choses. Dénué de la moindre nostalgie pour les jours anciens, il liquide allégrement les archaïsmes et il écarte rageusement les obstacles à la marche de l’Histoire, c’est-à-dire, comme l’a montré Tocqueville, à l’égalisation progressive des conditions. On ne doit donc pas y voir un code de conduite gravé dans le marbre, mais une révolution permanente de la sociabilité. Ce n’est pas la fixation sur quelques règles intangibles, c’est la dynamique même de la démocratie. Ce n’est pas une forme qui enferme, c’est une force qui va, qui ne laisse rien debout, qui n’admire que son propre mouvement, qui annexe le passé sous prétexte de le « dépoussiérer », qui engloutit l’art dans le non-art, qui nivelle la langue et qui ravage les rapports interpersonnels pour mieux les purifier de toute espèce d’aliénation. N’épargnant aucun domaine de l’existence, sa dévorante passion démocratique nettoie notre civilisation de tout ce qui en faisait le prix ; et quand cette civilisation est mise au défi par l’intolérance dont parle Rushdie, il l’accuse d’avoir creusé les inégalités. Elle est responsable, du fait de ses pratiques discriminatoires, de la haine qu’elle suscite et des attaques qui la visent. Elle ne peut s’en prendre qu’à elle-même si tant de gens, à l’intérieur même de ses frontières, lui en veulent mortellement. La violence dont elle est l’objet procède de son essence criminelle. Le nouvel ordre moral commande donc non de la défendre mais de la défaire. Une fois devenu rien, elle ne sera plus en mesure de stigmatiser personne. « Aucune civilisation ne cède à une agression extérieure si elle n’a pas d’abord développé un mal qui la rongeait de l’intérieur », écrivait Polybe. Ce mal est aujourd’hui d’autant plus redoutable qu’il se présente comme l’accomplissement du Bien. »

Discours entier ci-dessous :



Jean Vinatier
Seriatim 2019

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