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jeudi 19 mai 2016

« Les grandes problématiques du Moyen-Orient aujourd’hui par Georges Corm » N°4135 10e année



Yara El Khoury depuis Beyrouth pour «Les clefs du Moyen-Orient, a recueilli de l’éminent Georges Corm ses observations problématiques, orientales et méditerranéennes. Georges Corm est un honnête homme, c’est-à-dire distingué et pragmatique. Je l’apprécie réellement.

Première partie :

« Pouvez-vous revenir sur les dernières évolutions liées à l’Etat islamique (avancées et pertes territoriales, bombardements de la coalition, retrait partiel militaire russe) ? Peut-on en tirer une conclusion sur le niveau des forces de l’EI ?
Il faut commencer par s’interroger sur les conditions de la naissance du soi-disant Etat islamique. Ces conditions remontent à l’invasion américaine de l’Irak qui a semé un chaos total dans ce pays et a permis l’émergence tout à fait légitime d’un mouvement de résistance à la présence américaine. Ce mouvement a été dévié de son but d’origine d’opposition à l’occupant américain pour devenir un mouvement anti-chiite en Irak. Entretemps, les Américains avaient réalisé que leur invasion avait été un échec géopolitique puisqu’en fait ils visaient la Syrie et l’Iran qu’ils considéraient comme des ennemis à abattre. Leur invasion de l’Irak était un premier pas pour déstabiliser à partir de ce pays l’Iran et la Syrie. Cette politique machiavélique s’est retournée contre eux, mais ils ont continué de fermer les yeux sur les financements qui venaient d’Arabie saoudite et d’autres Etats du Golfe à ce qui aurait dû être une résistance anti-américaine et qui s’est rapidement développé comme étant une résistance « sunnite » anti-chiite. D’ailleurs, quand on parle de l’Etat islamique, c’est tellement mystérieux cette émergence d’une organisation terroriste qui, en quelques jours, parvient à mettre la main sur 40.000 km² de territoire en Irak, la ville de Mossoul qui tombe sans combat, ce qui rappelait tout à fait la façon dont Bagdad était tombé sans combat en 2003. Je pense qu’il y a eu le même effet de corruption des généraux de l’armée irakienne qu’il y avait eu lors de l’invasion américaine. Les Américains ont refait le même scénario, soit directement soit par l’intermédiaire de leurs Etats-clients, notamment l’Arabie saoudite, le Qatar ou d’autres. Les financements n’ont pas arrêté d’affluer à l’Etat islamique avec la mise en place d’une base-arrière qui est la Turquie, la mainmise sur le pétrole, le commerce du pétrole à travers la Turquie. Par ailleurs, ce commerce existait déjà du temps de Saddam Hussein quand il y avait l’embargo économique. Le phénomène ne peut donc en aucun cas être dû à quelques centaines d’anciens officiers du régime de Saddam Hussein, voire quelques milliers, qui auraient rejoint les rangs de cette organisation, comme beaucoup d’analystes tentent de nous convaincre.
La suite ci-dessous :

Seconde partie :
[….]
A votre avis, quels sont les grands défis auxquels le Moyen-Orient est confronté aujourd’hui ?

Le Moyen-Orient est en pièces, du moins pour ce qui concerne sa partie arabe. Pour l’instant, le pétrole continue de couler, y compris en Libye, et on voit comment les prix se sont effondrés. Vous avez les deux puissances importantes, dévouées à l’OTAN, que sont la Turquie et l’Arabie saoudite, lesquelles ont une certaine autonomie propre et un jeu régional spécifique dans les limites fixées par les Etats-Unis. L’Arabie saoudite essaie de renforcer et confirmer le califat occulte qu’elle exerce depuis l’augmentation fabuleuse de ses recettes pétrolières en 1973, non seulement sur le monde arabe, mais aussi sur l’ensemble des musulmans dans le monde à travers la Conférence des Etats islamiques qu’elle a créée et les nombreux canaux d’aides officielles ou occultes. Récemment, la décision de la Ligue des Etats arabes, suivie de celle de l’Organisation des Etats islamiques, de mettre le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes est complètement surréaliste. C’est le seul mouvement de résistance qui a réussi à libérer des territoires occupés pendant vingt-deux ans par Israël au Liban et sans que l’Etat libanais n’ait à signer un accord de paix à travers lequel Israël exercerait directement ou indirectement sa tutelle, comme dans le cas de l’Egypte et de la Jordanie et le voici qualifié de terroriste par des Etats arabes ou musulmans qui n’ont jamais bougé leur petit doigt pour venir en aide aux Palestiniens opprimés et occupés. C’est le monde à l’envers. C’est pour cela que je ne vois pas de porte de sortie immédiate. Même en Iran qui porte le flambeau de l’anti-impérialisme et de l’anti-sionisme, vous avez des tiraillements. Une partie de la population iranienne pense qu’il faut cesser de se mêler des affaires régionales. De plus, il y a Donald Trump qui brandit le slogan : l’Amérique d’abord. Les partis d’extrême-droite ont la cote un peu partout en Europe.
Les politiques occidentales à l’égard du monde arabe et du Moyen-Orient, qu’elles aient été américaines ou européennes, sont des politiques proprement ahurissantes. Ce sont elles qui ont créé ce chaos au Moyen-Orient. Souvenez-vous des bombardements massifs sur la Libye au nom de l’OTAN et de la défense du peuple libyen contre son dictateur. Aujourd’hui, c’est le tour du Yémen d’être sauvagement bombardé par l’Arabie saoudite, sous couvert d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, bombardements sur l’un des pays les plus pauvres du monde arabe. Mais rappelons-nous aussi les treize années d’embargo économique sur l’Irak, qui loin d’affecter ses dirigeants, ont été responsables de la mort de 500.000 femmes, enfants et vieillards, de l’abaissement dramatique de plusieurs années de l’espérance de vie moyenne des Irakiens et de l’appauvrissement généralisé de cette population qui avait l’un des indices du développement humain le plus élevé dans le monde arabe. A mes yeux, il s’agit d’un véritable crime contre l’humanité, commis en toute impunité sous couvert de résolutions du Conseil de sécurité. Tout donc est aberrant dans ces politiques. Ainsi, un prétendu Etat islamique qui en une semaine conquiert 40.000 km² de territoire, alors qu’on a les satellites et les aviations du monde entier qui sont censés le surveiller et le combattre. Comment, en territoire désertique, si vous avez des avions qui sont dans le ciel tout le temps, peut-on continuer à avancer ? Il faut expliquer tout cela.
La suite ci-dessous


Jean Vinatier
Seriatim 2016



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