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mardi 31 mai 2016

« L’historien éclaire-t-il le présent ? Thomas S.Sugrue » N°4149 10e année



« En quoi l’Histoire est-elle pertinente pour comprendre les débats actuels sur la race, les inégalités économiques ou bien encore le récit national ? Thomas Sugrue, historien américain renommé, spécialiste des crises urbaines et de la ségrégation, insiste sur la valeur de la passion et d’un travail de recherche minutieux. Les historiens peuvent et doivent s’engager dans le débat public, mais selon leurs propres termes.

La Vie des Idées : Vous faites partie d’une génération d’historiens qui ne fut pas directement impliquée dans le mouvement pour les droits civiques. En quoi cela a-t-il influencé la façon dont vous abordez l’histoire de ce mouvement ?

Thomas J. Sugrue : Je suis un enfant de l’Amérique des années 1980 plus que des années 1960. J’ai commencé à étudier à l’Université de Columbia, l’année où Reagan a été élu président. Le monde dans lequel s’est organisée la lutte pour l’égalité raciale me paraissait donc à la fois très éloigné et très proche. J’étais étudiant à Columbia douze ans après 1968, mais le climat politique avait profondément changé. La situation fiscale de New York était désastreuse et la ville était divisée par des luttes ethniques et raciales très vives.
Comme dans ma ville natale, à Détroit, les traces de désinvestissements massifs et l’effondrement de l’aide publique aux villes était visible. Être étudiant à ce moment précis m’a incité à repenser le long processus de l’histoire des villes américaines ainsi que l’histoire du libéralisme, mais aussi l’histoire du conservatisme moderne, puisque ces deux histoires devaient être racontées ensemble. La plupart des travaux publiés dans les années 1970 sur ces questions avaient une vision internaliste des choses et se focalisaient sur la prétendue « faillite du libéralisme », comme si la crise que connaissait le libéralisme était due à des raisons endogènes plutôt qu’exogènes. Mes recherches sur la race, l’économie politique, l’Amérique métropolitaine – toutes les questions qui m’ont intéressé pendant pratiquement toute ma carrière – sont nées de mon expérience sur le terrain, celle d’un enfant vivant à Détroit et dans les banlieues de la ville mais aussi celle de l’étudiant vivant à New York à une époque difficile.
J’en suis venu au sujet de ma thèse, qui a ensuite donné lieu à mon livre, The Origins of the Urban Crisis, parce que j’avais le sentiment qu’il n’y avait pas beaucoup de bons écrits sur l’histoire des villes américaines de la seconde moitié du XXe siècle. De fait, dans les années 1980, l’historiographie sur la période postérieure au New Deal n’était pas de bonne qualité. La plupart des travaux de recherche étaient des biographies politiques ou des histoires de guerre et de diplomatie, ainsi qu’un petit nombre croissant de travaux sur le mouvement pour les droits civiques. La plupart des histoires des années 1960 étaient écrites par ceux qui y avaient participé, par les gens qui voulaient rendre hommage ou critiquer la trajectoire des mouvements de gauche. La plupart de ces histoires étaient profondément influencées par la rencontre avec le mouvement pour les droits civiques ou par leur rôle au sein de la Nouvelle gauche. Il y avait de bons livres, comme Making the Second Ghetto d’Arnold Hirsch, publié en 1983 [1], sur Chicago. Ce livre était très avant-gardiste. En le relisant aujourd’hui, on s’aperçoit qu’il est d’une très grande pertinence. De nombreux historiens qui écrivent aujourd’hui sont aux prises avec les mêmes questions que se posait Hirsch à son époque.
Les travaux qui ont formé le cadre historiographique plus large qui était le mien, émanaient pour la plupart de sociologues ou de certains économistes qui s’intéressaient à ce que l’on appelait les « classes inférieures ». Les sociologues qui venaient de la gauche, au sens large du terme, avaient commencé à explorer les problèmes de concentration et de persistance de la pauvreté urbaine, mais l’histoire qu’ils convoquaient dans leurs travaux n’était pas à la hauteur. Je pense au livre de Barry Bluestone sur la désindustrialisation ; il commence dans les années 1970 comme si la désindustrialisation [2] n’était que le produit de la crise économique mondiale qui caractérise la décennie. Pour moi, ce ne semblait pas juste. Je pense aussi au livre de William Julius Wilson, The Truly Disadvantaged, qui est sorti en 1987 alors que je commençais à mettre tout en place pour ma thèse de doctorat [3]. Le livre était sur Chicago et partait du principe que l’histoire des villes américaines n’avait commencé à changer radicalement qu’en 1973. Pour Wilson, il y avait plusieurs forces à l’œuvre au même moment : la montée de la discrimination positive et la naissance d’un classe moyenne noire qu’il voyait se détacher progressivement du centre-ville, la fuite de l’industrie hors de Chicago, et les transformations dans la structure de la famille afro-américaine. Il a combiné ces trois facteurs dans son analyse du destin des villes américaines que beaucoup trouvaient très convaincante. Mais à nouveau, en tant qu’historien je savais que cela n’était pas suffisant. Cela m’a amené à remonter encore plus loin dans le passé. Il faut replacer les événements des années 1960 et 1970 dans un contexte plus large, en prêtant attention aux institutions politiques américaines, à la construction des concepts de race et d’identités et leur influence sur la politique, ainsi qu’à la reconfiguration très significative de l’industrie et de la technologie américaine au cours de la période suivant la Seconde Guerre mondiale. »
La suite ci-dessous :


Jean Vinatier
Seriatim 2016

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